JOUTES MUSICALES DE PRINTEMPS 2011

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Chaque année à Correns (Var), durant le week-end de Pentecôte, Les Joutes Musicales nous révèlent, à travers une vingtaine de concerts, la richesse et la force d'invention des musiques traditionnelles d'ici ou d'ailleurs. Elles allient les cultures les plus diverses, tout en gardant une ligne de programmation exigeante. La réussite et la pertinence de cette manifestation vient aussi du fait qu'elle émane d'un dispositif plus vaste, Le Chantier, centre de création qui œuvre, tout au long de l'année, à l'émergence de nouvelles formes musicales, issues des musiques traditionnelles et du monde. Cette structure, unique en France, aide ainsi des musiciens de tous horizons à créer de nouveaux projets et permet aussi parfois des rencontres artistiques inattendues.

 

 

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La programmation de cette nouvelle édition contenait huit créations résultant du travail de production du Chantier. Parmi elles, Paratge, mariage réussi entre jazz et culture occitane, ouvrait les festivités le vendredi soir. Ce projet, mené conjointement par le chanteur occitan Manu Théron et le saxophoniste Raphaël Imbert impliquait par ailleurs des musiciens issus de l'IMFP de Salon de Provence (Institut musical de formation professionnelle). Ces jeunes jazzmen et jazzwomen réussirent à associer, avec naturel, leur univers à cette culture musicale, finalement pas si éloignée du jazz car elle intègre également la pratique de l'improvisation. Il en résulta une osmose parfaite ainsi qu'un dialogue propice au déploiement d'un imaginaire musical inédit qui sut nous convaincre de la pertinence de cette entreprise... Cette soirée d'ouverture se poursuivait avec une autre création : un alliage, cette fois, entre jazzrock et culture Bretonne ; le guitariste Jacques Pellen et la chanteuse Annie Ebrel, deux figures emblématiques du jazz et des musiques traditionnelles de Bretagne rencontraient le quartet One Shot (Daniel Jeand'heur, batterie ; Philippe Bussonnet, basse ; Bruno Ruder, Fender Rhodes ; James Mac Gaw, guitare). Sous l'intitulé Ar Rannou (Les Éléments, titre d'un chant breton), le sextet déroula une fresque musicale dense aux accents parfois très magmaïens, sans doute parce que les musiciens de One Shot collaborent avec le batteur Christian Vander et son groupe Magma. Ar Rannou aboutissait par conséquent à un univers radicalement différent auquel nous avons été un peu moins réceptifs, nous étions peut-être encore sous le charme de l'Occitanie et la force jubilatoire de Paratge continuait de nous habiter...

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jouteLes concerts du lendemain commencèrent dès 14h dans une ambiance nocturne et onirique avec la création du spectacle Si La Lune s'arrête... Où irons-nous chanter la nuit ? par la troupe de la chanteuse et joueuse de vielle à roue, Evelyne Girardon. Grâce à une interprétation et une mise en scène soignée, ce fut là une jolie manière de redonner vie aux chants traditionnels du répertoire francophone des siècles passés. Deux autres voix, Soraya Mahdaoui (chanteuse kabyle) et Yannik Guilloux entouraient Evelyne Girardon, ce qui donnait un certain relief à la narration. Soig Siberil, guitare et Gilles Chabenat, vielle à roue, accompagnaient ce trio vocal voyageur.

L'après-midi continuait avec Le Chant secret des arbres (Francesca Breschi, voix et instruments traditionnels ; Ettore Bonafe, percussions, guitare), un spectacle dédié cette fois aux chants traditionnels d'Italie. Nous n'y avons pas assisté car nous avons préféré opter pour un concert d'Erwan Kéravec (une autre création) qui se déroulait dans la cours du Fort Gibron. Un choix sans regrets puisque ce fut là un des plus beaux moments du festival ! Virtuose de la cornemuse, Erwan Kéravec, sans rejeter la tradition, a une démarche très créative, explorant toutes les possibilités qu’offre son instrument et l’affranchissant par là même de ses fortes connotations culturelles. Depuis une quinzaine d’années, il multiplie les expériences en improvisation avec le trompettiste et bugliste Jean-Luc Cappozzo, le chanteur basque Benat Achiary ou les musiciens de l’ARFI. Il a également initié un groupe de musique traditionnelle imaginée rassemblant cornemuses, bombardes, saxophone et batterie, les Niou Bardophones ainsi que Nøzef, un trio d’improvisation avec cordes, anches et vidéo... Ces dernières années, il a souhaité, nous a-t-il expliqué, élargir encore le spectre expressif de son instrument en investissant la musique contemporaine : grâce à un partenariat avec le Chantier et d'autres centres de créations, il a passé commande de pièces pour cornemuse seule à plusieurs compositeurs. Dans le cadre des Joutes Musicales, il présenta donc ce répertoire constitué de 4 œuvres : tout d'abord, L’Accord ne m’use pas la nuit de Bernard Cavanna, une pièce qui nous captiva d'emblée, peut-être grâce à son caractère hypnotique et ses reliefs variés. Elle fut suivie par ...Instable Espoir... de François Rossé qui, curieusement commença par la déclamation d'un poème autour de la thématique maritime ; la musique déferla ensuite et nous plongea dans un ailleurs délectable, ouvrant la cornemuse sur des champs sonores insoupçonnés. La troisième pièce Corn de Sébastien Béranger, pour cornemuse et sons fixés (diffusion par le compositeur), basé sur un jeu de miroirs et de résonances nous parut un peu moins poétique malgré sa sophistication. Le récital se clôtura par Inori (Prière) du compositeur japonais Susumu Yoshida : une belle mise en espace sonore de l'épure, nous invitant au recueillement et à la méditation.

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Nous n'avons pas eu le temps d'assister à la conférence traitant de la cornemuse à miroirs du Limousin par l'ethnomusicologue Éric Montbel car nous ne voulions pas manquer la création suivante qui avait lieu au bas du village, à la salle de la Fraternelle. La Compagnie Montanarro donnait la première représentation de Point G : Miqueù Montanarro a choisi d'allier à son galoubet-tambourin provençal le tamburello italien de Carlo Rizzo et a fait appel à la voix magicienne de Catherine Jauniaux, aux talents de chanteuse et de peintre de Nagy Niké (qui intervenait en direct) et au chorégraphe William Petit afin de mener à bien cette entreprise. La virtuosité de ces instrumentistes apportaient une densité particulière au spectacle tandis que les élucubrations enchanteresses de Catherine Jauniaux (qui improvise les notes mais aussi les mots) contribua fortement à la singularité de ce projet...

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Nous fumes également saisit par l'importance particulière donnée à la notion de gestuelle : le geste musical prenait magnifiquement possession de l'instant et trouvait une prolongation dans les figures des corps et les mouvements du pinceau sur la toile. De ricochets en résonances multiples, la compagnie fit naître à partir des musiques traditionnelles de Provence, des constellations où se télescopaient des formes imaginaires fructueuses et inattendues.

 

jouteLe spectacle de la Compagnie Montanarro ayant commencé avec un peu de retard, nous n'avons pu arriver à temps à l'église pour le concert solo de Soïg Siberil, joueur de guitare celtique. Mais sur la place du village, nous avons été embarqués par le Bus Rouge, une fanfare lyonnaise qui revisitait de manière quelque peu déjantée le répertoire des musiques traditionnelles du Massif Central et du Languedoc Roussillon, sur des arrangements subtils d'Étienne Roche (une autre création). À l'aide d'une chorégraphie originale, une dizaine de musiciens investissaient l'espace public favorisant en même temps des interactions avec les spectateurs. Humour et dérision se mêlaient ainsi à la musique. Nous avons eu plaisir à retrouver cet orchestre, joyeux et volubile, le lendemain pour une autre déambulation à travers Correns et de nouveaux bals impromptus...

La soirée nous réservait également de belles surprises. Tout d'abord Al Cantara, une rencontre entre la chanteuse Françoise Atlan, le chanteur et oudiste Fouad Didi et la pianiste de musique contemporaine Nathalie Negro. En trio ou en duo, la chanteuse nous livra une interprétation impeccable de romances séfarades des communautés juives d'Afrique du Nord ou d'Andalousie. Mais c'est le concert suivant qui nous captiva entièrement. Grâce à une voix chaleureuse et une maîtrise parfaite du mandole, Kamel El Harrachi perpétue avec brio la tradition du Chââbi en lui apportant quelques touches modernes et personnelles. Le Chââbi, style à l'origine algérois, puise dans la tradition musicale populaire et savante de la culture arabo-andalouse. Entouré de cinq instrumentistes remarquables, Kamel El Harrachi reprit des titres rendus d'abord célèbres par son père Dahmane El Harrachi et plus tard par Rachid Taha, comme la chanson, sur le thème de l'exil, Ya Rayah qui ne manqua pas d'enflammer l'auditoire !

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L'ambiance ne faillit pas avec le projet suivant SOS qui réunissait autour de l'oudiste franco-tunisien Smadj, l'algérien Mehdi Haddab (oud électrique) et le turc Aykut Sütoglu (clarinette). Smadj et son groupe allient adroitement au oud acoustique, l'apport des nouvelles technologies, aboutissant ainsi à la création de sonorités originales et surtout un groove qui lors de ce concert, monta en puissance et électrifia le public de cette fin de soirée.

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jouteLa dernière journée affichait une programmation riche et il fallut encore une fois faire des choix... Nous délaissâmes (avec quelques regrets) Hasan Tahar, joueur de santour persan, pour un duo étonnant, rassemblant le saxophoniste Raphaël Quenehen et Bernat Combi, chantre de ce qui était dénommé dans le programme Blues du Limousin ou de ce que Raphaël Quenehen appelle Rites and Blues lorsqu'il résume, avec humour, le style de son comparse. La notion de blues pourrait être envisagée ici comme cette faculté à absorber le monde et à le rendre à son immédiateté sensible... Le répertoire nous fit découvrir le patrimoine occitan du limousin (assez différent de notre occitan provençal, à cause de ses sonorités plus âpres) et se composait de chants traditionnels ou même de poésies contemporaines (par exemple les haïkus de Jan Dau Melhau), souvent empreints de sagesse païenne, comme aime à l'évoquer Bernat Combi... Ce vocaliste habite tous ces textes avec une véhémence expressive peu commune, engageant aussi son corps et tout son être Il semble possédé par une force qui le nourrit et le dépasse en même temps. On le surnomme et le présente d'ailleurs comme un chamane limousin, sans doute aussi en raison de cette présence hallucinante et de cette manière presque irréelle d'occuper l'espace. Le souffle de Raphaël Quenehen et ses improvisations s'intègrent à cet univers avec finesse, apportant des résonances et contrepoints toujours à propos. Relié à une ancestralité, à la fois mystérieuse et familière, ce duo nous rend, de toute évidence, à la vie dans sa dimension la plus fondamentalement terrestre... En outre, la prestation uniquement en acoustique intensifia l'émotion. le lieu (la cours du fort Gibron), complètement approprié à ce type de concert, contribua à nous plonger dans une intemporalité délectable... Le concert se déroulait cependant en deux temps ; la deuxième partie, ayant lieu une heure et demie plus tard, laissa parait-il, une place encore plus large à l'improvisation et le duo fut même rejoint par le joueur de galoubet Miqueù Montanarro. Un peu frustrés, nous n'avons malheureusement pas pu y assister à cause du concert de musique classique iranienne qui se déroulait à l'église... Il s'agissait de l'Ensemble Delgocha dans sa version minimaliste qui réunissait Taghi Akhbari au chant et Nader Aghakhani au târ (un luth à long manche avec un corps en forme de double cœur). Ce duo aérien nous offrit de véritables moments de grâce en nous révélant de manière raffinée les beautés de la musique d'Iran et de Perse, autant dans leurs dimensions mystique et savante que dans leur versant populaire.

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La soirée de clôture débuta sous les couleurs de Bali et de Java : 25 musiciens (en grande partie marseillais !), regroupés autour de Gaston Sylvestre, proposèrent une musique basée sur le gamelan, un ensemble instrumental traditionnel constitué de diverses percussions. Certains de ces éléments libèrent des sonorités de cloches, ce qui crée des mélodies très caractéristiques de cette tradition musicale.

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Encore une fois, nous étions en présence d'un groupe évoluant entre tradition et modernité puisqu'il interpréta également de la musique européenne contemporaine (Gaston Sylvestre est notamment connu pour ses collaborations avec Pierre Boulez). À la moitié du concert survint un danseur (Grégoire Gensse) en costume traditionnel. Il présenta une chorégraphie inspirée de rituels balinais mais aussi relevant d'une appréhension toute personnelle de cette culture. Le danseur investit la scène à plusieurs reprises, costumé de manières différentes, laissant parfois la part belle à quelques divagations burlesques (qui occasionnèrent le bonheur des enfants, fascinés par cet énergumène quelque peu déroutant). Puis cet ensemble, conjuguant musique et danse, céda la scène du théâtre de Verdure à Troubadours (l'ultime création du festival), un trio atypique où l'on retrouvait trois figures essentielles au renouveau des musiques traditionnelles méditerranéennes : le franco-iranien Bijan Chemirani au zarb (instrument de percussion perse), le turc Ulas Ozdemir au sâz (sorte de luth) et au chant et le marseillais Sam Karpiénia au chant et au mandole. La réunion de ces trois identités fortes créa un univers attachant, au croisement de trois cultures qui ont de forts points communs. Le groupe tissa une poésie chargée d'émotion où s'imbriquaient l'histoire de leurs peuples et des thèmes universaux comme la relation amoureuse, en turc et en occitan. Les 2 voix créaient un contraste intéressant mais c'est le chant éraillé et poignant de Sam Karpiénia qui dominait le plus souvent. Quand à Bijan Chemirani, sa virtuosité et sa sensibilité particulière déployaient une infinité de rythmes et de couleurs. Une rencontre inoubliable...

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Les Joutes Musicales clôturèrent leur édition 2011 sur des notes espagnoles : Pep Gimeno Botifarra (chant, tambourin et castagnettes), au sein d'un ensemble de cinq instrumentistes, nous donna un bel exemple des richesses de la tradition vocale valencienne ; ces chants semblent avoir la particularité d'osciller constamment entre drame et dérision, ce qui leur confère un certain charme...

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Parallèlement à tous ces beaux concerts, Les Joutes Musicales s'efforcent de développer les pratiques amateurs en proposant de nombreux ateliers ainsi qu'une scène ouverte dédiée aux prestations de musiciens amateurs (et même danseurs !). Celle ci était d'ailleurs installée dans un cadre idyllique, un magnifique parc au bord d'une rivière. Le village lui-même, situé au cœur de la Provence verte, avec ses vignes et vergers (Correns a été élu premier village bio de France), son authenticité et son accueil, participaient à la réussite de l'événement.

Les Joutes Musicales, impulsées il y a quatorze ans par le musicien Miquéu Montanarro et portées ensuite par le professionnalisme de Françoise d'Astrevigne (directrice artistique), occupent, avec le Chantier, une place centrale dans le renouveau des musiques traditionnelles et surtout, tissent de nombreuses passerelles humaines et culturelles, ce qui est sans aucun doute d'une importance capitale à l'heure actuelle...

Géraldine Martin