Nice Jazz Festival : du nouveau et des redites

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Le Nice Jazz Festival qui s'est déroulé du 8 au 12 juillet, a parfaitement répondu aux attentes du public et de ses organisateurs. Les amateurs n'ont pas éprouvé de nostalgie pour le site de Cimiez et se sont trouvés immédiatement à l'aise dans le nouvel espace du Jardin Albert 1er, au cœur de la ville. La direction du festival, la ville de Nice, a enregistré, avec satisfaction, une fréquentation moyenne par soirée en progression de plus de 50 % par rapport à l'année dernière et un déroulement sans accrocs technique, artistique ni météorologique.

 

 

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Deux scènes deux publics, deux festivals

Il est vrai que ce dernier avatar du festival de jazz niçois avec ses deux scènes, un espace bar-restauration distinct et contenu, une animation off très présente, correspond bien aux intentions de la ville : remettre cette manifestation au centre de la cité sans en changer profondément la nature. Comme c'était le cas jusqu'ici, le nouveau Nice Jazz Festival a adopté la formule des deux concerts simultanés (ils étaient trois jusqu'ici). Sur la scène Masséna, en lisière de la place du même nom, se produisent plutôt les vedettes de la pop, du funk, du soul, du R & B etc. (Seal, Keziath Jones, Maceo Parker...) face a un espace plat où peuvent se tenir, debout, jusqu'à 6.000 personnes à condition qu'elles se satisfassent du niveau de confort qu'ont des sardines dans leur boîte. A l'autre extrémité, face à la mer, l'inusable Théâtre de Verdure offre une bonne visibilité à 800 spectateurs assis. Il reçoit, en principe, les musiciens de jazz. Il y a donc deux lieux, deux programmations, deux publics, donc deux festivals.

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C'est le second (le Festival de Jazz du Théâtre de Verdure de Nice) qui a eu notre préférence puisque nous ne sommes ni doté d'ubiquité, ni un adepte convaincu du zapping.

Hommage aux big bands et honneur aux anciens

Sa programmation s'est ouverte et terminée par un hommage aux big bands traditionnels. Le NJO (Nice Jazz Orchestra) a animé la première soirée. Cet orchestre formé de la fine fleur de musiciens locaux (1), depuis 2008, s'est donné pour mission de faire connaître au public de notre région les richesses d'un genre musical qui a traversé toute l'histoire du jazz, de Fletcher Henderson à Carla Bley. La chanteuse Roberta Gambarini était l'invitée du début du concert du NJO. Sa présence sur scène et ses qualités vocales ont pleinement satisfait les nostalgiques d'Ella Fitzgerald et de Sarah Vaughan. La deuxième partie avait pour vedette Michel Legrand qui a interprété, pour un public conquis d'avance, quelques uns de ses innombrables succès, notamment Les moulins de mon cœur...

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A la tête du Lincoln Center Jazz Orchestra (LCJO), prestigieuse institution new-yorkaise conservatrice (dans tous les sens du terme), Winton Marsalis est venu clore le festival en démontrant, si cela était nécessaire, qu'en matière de reconstitution des big bands de jadis, les américains sont des maîtres. Cette impeccable phalange est composée de certains complices de Marsalis (2) dans ses disques en septet. Son leader se tenait sagement assis dans la section des trompettes, laissant à ses solistes l'occasion de se mettre en valeur. Parmi eux, nous avons particulièrement apprécié le pianiste Dan Nimmer, le sax baryton Joe Temperley et le sax ténor et autres anches Victor Goines. Le répertoire du LCJO était, ce soir là, consacré presque exclusivement à Thelonious Monk et à Duke Ellington. Du répertoire du premier, à l'exception d'Epistrophy, avaient été choisies des compositions assez peu connues comme We See, Skippy et Bye-ya. Même si l'interprétation était parfaite, il y manquait ce grain de folie, propre au génie de Monk. S'agissant d'Ellington, Marsalis et ses musiciens avaient mis en route la machine à remonter le temps pour nous transporter à la fin des années 20 au Cotton Club. Grâce à des thèmes comme Mood Indigo, I left my baby standing in the backdoor crying et The Mooche, en fermant les yeux on pouvait imaginer entendre la trompette de Cootie Williams ou Bubber Miley, la clarinette de Barney Bigard, le sax alto de Johnny Hodges et le sax baryton d'Harry Carney.

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Une formation de circonstance (3), Kind Of Blue Revisited, s'est livré, sur la scène Masséna en ouverture du festival, à un exercice de même nature consistant à jouer, à l'identique, le fameux disque de Miles Davis qui donne au groupe son nom. Nous eûmes donc droit à une interprétation parfaite des cinq thèmes qu'il comporte (4), ce qui est le minimum à attendre de musiciens d'un tel calibre. On ne sait d'où vient une telle idée. Des agents ? Des organisateurs ? Ou des musiciens eux mêmes ? Selon nous, il est temps de laisser en paix les morts et de permettre aux vivants de s'exprimer. Reprendre, note pour note, un disque aussi célèbre que Kind Of Blue est sans doute un excellent exercice pour des élèves d'un conservatoire mais n'a pas de place dans un Festival qui prétend promouvoir la musique d'aujourd'hui. Donnez nous à la place Sylvain Bœuf et Pierrick Pédron dans les œuvres originales de leur dernier disque, Joy, Julien Charlet avec son groupe The Volunteered Slaves et Baptiste Trotignon en piano solo, domaine où il excelle !

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Le festival de Nice aime les toniques pianistes octogénaires (ou quasi octogénaires). Outre Michel Legrand (79 ans), étaient invités Martial Solal (84 ans) et Ahmad Jamal (81 ans).

Le plus surprenant est le doyen qui s'est produit en compagnie d'un galopin, le pianiste Stephano Bollani (40 ans), habituel accompagnateur d'Enrico Rava et amateur d'expériences éclectiques. Ils se sont donc livrés à un exercice de haute voltige harmonique en se jouant de thèmes très connus (Caravan, Sweet Gorgia Brown, Berimbau, The man I Love, Lover Man, etc.) où l'humour était sans arrêt présent. Ne jamais se prendre au sérieux chez ces grands improvisateurs est l'élégance suprême, une manière de faire de leur virtuosité un jeu d'enfant.

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La bonne humeur était également de mise avec le concert du quartet (5) d'Amhad Jamal qui, timing oblige, n'a duré qu'une heure. Écouter et réécouter Jamal et ses comparses est un plaisir dont on ne se lasse pas. Il est comparable à celui d'un amateur de belle mécanique qui se régale du ronronnement d'un moteur de formule un. Dans une grande connivence, le groupe reprend et transforme ces courtes formes à la Bartok issues d'un répertoire éprouvé (6) que le leader lance comme des bons mots. Ces blagues les rendent hilares. A la fois ravi et désarçonné le public finit par rire à son tour.

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Retour au sérieux, avec la formation de Michel Portal (7) qui est venue présenter les pièces de son dernier opus : Bailador. Tout le savoir faire de Portal est bien là : la subtilité des compositions, la richesse de la palette sonore, les discrètes références aux rythmes latinos ou africains et la grande maîtrise de chacun avec une mention spéciale au jeune trompettiste californien Ambrose Akinmusire et à Bojan Z, toujours au sommet qu'il soit leader ou accompagnateur. Néanmoins, cette prestation est restée un peu froide et distante et a laissé l'auditeur plus impressionné que transporté.

Pour un festival plus court et plus original

A côté de ces rendez-vous balisés et grosso modo prévisibles, ce festival a eu son lot de bonnes surprises et de déceptions.

Du coté des déceptions : Shorty trombone, pré-vendu par les médias comme la dernière merveille de la Nouvelle Orléans, s'est avéré être un groupe funky de plus, jouant trop fort une musique binaire sans grande originalité, ni subtilité.

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On attendait mieux du quintet de Roy Hargrove (8), musicien généralement inventif, qui, ce soir là, a proposé un hommage au hard bob des années 60, à la manière de Lee Morgan, qui manquait singulièrement de souffle. Il est vrai qu'il était un peu desservi par sa programmation, en tout début de soirée. Les branchés noctambules ont pu le retrouver dans les jam sessions qui se tenaient tardivement au cabaret du Casino Ruhl, là où sa créativité et son énergie pouvaient mieux s'épanouir.

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Du coté des bonnes surprises : la rencontre du guitariste Mike Stern et de Didier Lockwood (9). Ils se sont livrés à un réel échange qui ressemblait à une jam session. Les musiciens exprimaient leur bonheur de jouer et savaient le faire partager à un public enthousiaste. Le style de Stern, riche de distorsions, trouvait son contrepoint dans le jeu du violoniste fondé sur la richesse des harmoniques (10).

Au vu des bons résultats de l'édition 2011, la ville de Nice a annoncé que le Nice Jazz Festival sera maintenu en régie en 2012 et qu'un nouvel appel d'offre serait lancé pour le choix d'un directeur artistique. Nous nous réjouissons de cette nouvelle et profitons de l'occasion pour faire quelques remarques.

D'abord sur la durée : cinq jours dont un consacré au blues, c'est trop court. Dans cette configuration, le Nice Jazz Festival reste dans la catégorie des petits festivals de PACA. Il est comparable à ceux de petites villes comme Ramatuelle (4 jours) et Vitrolles (3 jours). La capitale de la Côte d'Azur n'a-elle pas d'ambitions plus élevées ?

Ensuite sur la programmation : on voit toujours les mêmes partout. On constate depuis quelques années que l'effectif de musiciens engagés a tendance à diminuer, tandis que le nombre de manifestations s'accroit. Pour rester en PACA, on arrive à des situations très intrigantes. Par exemple, le festival de Ramatuelle (16 au 20 août 2011) propose sur quatre soirées : Ahmad Jamal, Michel Portal, Roy Hargrove et Ambrose Akinmusire.

La ville de Nice qui garde la maîtrise de sa programmation aurait tout intérêt à affirmer une certaine originalité en faisant appel, au moins partiellement, à des musiciens qui ne font pas partie de cette centrale d'achat virtuelle qui régit tous nos festivals.

Bernard Boyer


(1) : Voir liste des membres de l'orchestre sur http://www.nicejazzorchestra.fr/

(2) : Voir liste des membres de l'orchestre sur http://jalc.org/concerts/c_orchestras09.html

(3) : Alex Tassel (trompette), Sylvain Bœuf (sax ténor), Pierrick Pédron (sax alto), Baptiste Trotignon (piano), Jérôme Regard (contrebasse), Julien Charlet (batterie)

(4) : So What, Freddie Freeloader, Blue in Green, All Blues, Flamenco Sketches.

(5) : Amad Jamal (piano), Jammes Cammack (basse), Herbin Riley (batterie) et Manolo Badrena (percussions).

(6) : Back To The Island, Fitnah, Hi Fly, A Quiet Time, Devil's In My Den, etc.

(7) : Michel Portal (clarinette basse, sax soprano et alto), Bojan Z (piano, Fender Rodes), Nasheet Waits (batterie), Ambrose Akinmusire (trompette), Harish Raghavon (contrebasse).

(8) : Roy Hargrove (trompette et bugle), Johnathan Batiste (piano), Ameen Salem (basse), Montez Coleman (batterie) et Justin Robinson (sax alto et flute).

(9) : Avec Tom Kennedy (basse électrique) et Dave Weckl (batterie)

(10) : On a une petite idée du résultat dans ce pot pourri en hommage à Miles, avec comme invité John McLaughlin (http://www.youtube.com/watch?v=U0AgDak_ix4)