OLIVIER PY A GRASSE

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On ne présente plus Olivier Py. Tout en restant fidèle à Grasse, sa ville natale, il a mené ailleurs une carrière fulgurante. Aujourd’hui, à 45 ans, directeur du Théâtre de l’Odéon à Paris et bientôt, en 2013, à la tête du Festival d’Avignon où il sera, depuis Jean Vilar mort en 1971, le premier metteur en scène à la direction de cette manifestation.

 

Dans l’esprit d’un théâtre d’intervention, d’un théâtre fait pour être joué hors les murs, c’est dans une morose salle communale polyvalente que, à Grasse, la pièce classique Les Perses a été interprété par des comédiens exceptionnels. Pas de décor ni d’éclairage, des tenues sobres sorte de cache-poussière, un espace confiné entre deux rangées de spectateurs attentifs. Et des acteurs si proches qu’ils paraissent immenses, démesurément grandis.

Olivier Py poursuit donc son travail sur le théâtre d’Eschyle. Après la trilogie de L’Orestie, Les Sept contre Thèbes et Les Suppliantes, il met en scène Les Perses, dont il a fait une nouvelle traduction, dynamisant le texte d’un vocabulaire plus actuel et abrégeant judicieusement certaines tirades. Le Grec – poète de l’attente - qu’était Eschyle se place sur le terrain des ennemis et donne la parole aux vaincus. La scène se situe à Suse (aujourd’hui site archéologique en Iran) devant le palais royal de la Perse. Après la bataille de Salamine, la reine-mère attend le retour de Xerxès qui ne pourra être que triomphal tant l’armée grecque est en nombre inférieur. Un sombre pressentiment alerte la reine, troublée par un rêve où les Perses sont anéantis sur terre et sur mer. Eschyle était lui-même parmi les combattants, c’est donc de l’histoire contemporaine d’alors qu’il décrit quelques années plus tard, dans ce violent hommage à la douleur de la défaite. Une défaite qui devient le miroir de l’humanité entière où orgueil et démesure n’engendrent que désastre.

Philippe Girard est à lui seul le chœur, il égrène les noms des morts dont il montre la liste à chaque spectateur. Mireille Herbstmeyer, reine angoissée attendant le retour de l’époux, raconte son rêve atroce et anticipe la description de la défaite, proférée par le messager (Frédéric Giroutru). Leur jeu est une espèce de miracle. Leurs corps lancent physiquement les mots, pas seulement leurs bouches. Ils sont tous trois magnifiques !

Épître aux jeunes acteurs pour que soit rendue la parole à la parole est un texte demandé à Olivier Py par le Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique, adressé à l’origine aux acteurs débutants. Il en a fait un spectacle, car c’est nous tous qu’alerte sa virulente imprécation.

Dans un décor indéfini de bout du monde et du temps, se déplace une forme étrange recouverte d’oripeaux informes. Qui est ce corps tordu qui retire ses vêtements confus ou les soulève pour montrer ses fesses, les fesses du poète ? Olivier Py s’amuse du pire. Ses formidables interprètes eux aussi s’amusent du pire, osant tout à l’adresse de personnages représentatifs, des partenaires auxquels être acteur les confrontent. Des pancartes brandies par l’un des deux protagonistes en signalent le défilé successif. D’abord arrive le Rabat-joie. Embrasé par ses mots, il a toujours la foule de son côté et plein de remèdes pour des maladies qui n’existent pas. Puis le Responsable culturel qui fait des miracles sans parole et sans promesse. Suivent le Policier du désir, la Tragédienne poussiéreuse, le Ministre de la communication, le Directeur du Conservatoire d’Art Dramatique, le Vrai public, l’Audimat, Celui qu’on attend, le Porc moderne, l’Enfant qui prête serment, l’Organisateur de tombola qui est l’homme politique moderne…

Cette épître poétique est devenue un texte de référence pour réveiller notre révolte sur ce « froid hivernal du doute qui tombe sur la vocation ». Olivier Py dit avec véhémence le sens de la parole, une parole qui engage, et il clame une véritable supplique pour une insurrection de la parole. « Nous avons remplacé l’art par la culture, la culture par la communication et la communication par la tombola », dit-il, et d’ajouter que « le gagnant de la tombola est le médiocre ». Il fait surgir, sans honte aucune, le pourquoi et le comment du théâtre. Il pose la langue et le geste, il questionne la parole et le mot, l’émotion et le rire, le regard du public. Acte guerrier ou acte poétique ? Ce sont les deux. Et nous sommes témoins de cet impossible lien qui rassemble, tout autant qu’il sépare, comédiens et public.

Dans ce monde dépourvu de sens, rien à espérer qu’un échange-jeu revendiqué comme théâtral, avec le théâtre pour continuer toujours face à l’innommable et à l’adversité. Blaguant tels des gosses, John Arnold et Samuel Churin éructent leur texte, féroce et drôle à la fois. Rarement sont autant mêlés tragique et comique. En un peu plus d’une heure de décapage, qui n’offre guère de chemins de traverse, l’art théâtral tout entier se consume sous nos yeux, qui pourraient en pleurer.

Mais, soyons-en sûrs, Olivier Py veille sur le théâtre !

Caroline Boudet-Lefort