PRINTEMPS DES ARTS DE MONACO 2011

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Voici un événement qui se distingue parmi les manifestations culturelles azuréennes... Les festivals à la programmation très convenue sévissent en effet durement dans les Alpes Maritimes et confortent ce cliché que Côte d'Azur ne rime pas (ou ne rime plus) forcément avec culture et innovation. Il existe pourtant quelques heureuses initiatives comme celle du compositeur Marc Monnet, directeur artistique du Printemps des Arts de Monaco.

 

La singularité résulte d'une forte et joyeuse tendance au décloisonnement, tant au niveau des styles que des disciplines artistiques ainsi qu'à l'investissement de lieux insolites, ou bien encore à une approche des œuvres souvent conviviale, occasionnant des rencontres entre public, interprètes, journalistes et musicologues, avant ou après les concerts. Le Printemps des Arts apporte, de cette manière, une réelle bouffée d'air.

Premier week-kend : Magie des Turqueries...

Cette nouvelle édition s'ouvrait sous le signe de la Turquie avec deux soirées particulièrement captivantes, intitulées Turqueries. Le premier événement se déroulait dans le cadre somptueux et original du musée océanographique. Mise en regard fructueuse entre culture musicale ottomane et celle des chrétiens d'occident, ce concert correspondait à l'aboutissement d'une résidence création La porte de Félicité menée conjointement par l'Ensemble Doulce Mémoire et l'Ensemble Kudsi Erguner réunissant quelques uns des meilleurs musiciens d'Istanbul. Les deux orchestres, sous la direction de Denis Raisin Dadre, donnèrent à entendre un répertoire où alternaient pièces profanes ou sacrées de la Renaissance et morceaux d'inspiration soufie issus de la tradition ottomane. Ils nous plongèrent dans l'époque charnière du milieu du XVe siècle, marqué par la chute de Constantinople et les guerres, mais aussi par les échanges constants de nature artistique qui alimentèrent les deux cultures. Au final, ce projet se situait bien au-delà de la confrontation ou de la fusion pour nous offrir en partage la magie d'une conversation intime entre deux cultures musicales.

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La seconde soirée de ces Turqueries se révélait tout aussi étonnante puisque le festival accueillait, au parking des pêcheurs, aménagé pour la circonstance, l'Istambul Music et Sema Group pour un spectacle de musique et de danse hautement spirituel. Nous avons été mis en présence de rituels soufis de la voie Melvevi, fondée par le poète et musicien du XIIIe siècle Celaleddin Rumi, selon laquelle les arts seraient le meilleur moyen pour accéder à l'extase divine. Le mouvement giratoire du Sema, la danse des Derviches, exprimerait la reconnaissance envers Dieu et le moyen selon les soufis d'être avec lui en le regardant, tout en transmettant le don spirituel de Dieu au peuple. Cette quête extatique se déroula en six phases où l'on pu apprécier des chants et musiques instrumentales soufies d'une beauté aussi éblouissante qu'émouvante ainsi que les danses fascinantes des Derviches.

Week-end 2 : Éclectique et Insolite...

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Trois événements marquaient le second week-end du Printemps. Tout d'abord, une soirée à Cap d'ail clôturait le portrait consacré à Gabriel Fauré (initié le dimanche précédent avec le Quatuor avec piano n°2 en sol mineur op. 45 et La Bonne Chanson). Il était question cette fois de 2 Sonates pour violon et piano et de l'Andante opus 75 : le pianiste Florent Boffard et le violoniste Nicolas Dautricourt interprétèrent ces œuvres en prenant parfaitement en compte le lyrisme tout en délicatesse qui les caractérise. Le lendemain, le Printemps des Arts déroulait le premier volet d'un long portrait dédié à Robert Shumann avec l'Ouverture de Genoveva op. 81, la Symphonie n°4 en ré mineur op. 120 et le Concerto pour piano et orchestre op.92. Le chef d'orchestre hollandais Frans Brüggen dirigeait l'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo ; il remplaçait malheureusement le regretté Yakov Kreisberg, directeur artistique de cet orchestre depuis 2008 et surtout chef d'orchestre à la sensibilité peu commune qui quitta ce monde quelques jours avant l'ouverture du festival (qui, de ce fait, lui était dédié). Cette soirée donna toutefois l'occasion de découvrir le jeune pianiste David Kadouch, bien connu dans la région puisqu'il a commencé son apprentissage au Conservatoire de Nice.

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Mais c'est surtout les événements du dimanche après-midi qui suscitèrent pour nous le plus d'intérêts, sans doute parce que plaisirs musicaux s'alliaient ici à l'étonnement. Ils attirèrent d'ailleurs un peu plus de 600 personnes. Le Printemps des Arts conviait son public à un Voyage surprise, comme chaque année, l'invitant à prendre le bus du Festival, au départ de Nice ou de Monaco, pour une destination et des concerts inconnus ! C'est ainsi que nous nous rendîmes d'abord à la Diacosmie, lieu qui regroupe dans le même bâtiment les fonctions de répétition, de fabrication et de stockage des décors relatifs à l'Opéra et au théâtre de Nice. La suite du portrait Shumann nous y attendait avec le Quatuor à Cordes en la mineur dans l'interprétation remarquable du Fine Arts Quartet, un des meilleurs quatuors actuels, originaire de Chicago ; l'acoustique de la salle pour ce type de formation n'était cependant pas des meilleures... Les festivités se poursuivaient avec une autre Symphonie, la N°1 en si bémol majeur dite Printemps, inspiré par un poème d'Adolf Boettger, l'occasion de retrouver l'Orchestre philharmonique de Nice dirigé par son nouveau chef Philippe Auguin.

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Les festivaliers furent ensuite invités à regagner leurs bus respectifs pour une seconde destination : les anciens abattoirs de la ville de Nice, –qui subiront d'ailleurs prochainement des aménagements dans le cadre d'un vaste projet culturel–. Répartis en une dizaine de groupes, le public fut conduit dans différents secteurs de cette friche industrielle. De notre côté, nous avons commencé avec la Compagnie Antipodes et la création Les Nuages, sur un texte de Christophe Tarkos, diffusé par des Hauts-Parleurs, les danseurs investirent de manière spectaculaire les frigos obscurs, utilisant judicieusement tout ce qui était à leur portée, notamment les crochets sur lesquels pendaient jadis les carcasses d'animaux. Ce lieu empreint de mort contrastait avec l'onirisme et la poésie qui se dégageaient des figures de ces corps, presque célestes. Une mise en lumière minimaliste et en même temps très urbaine contribuait à la réussite de ce spectacle. Notre groupe dû ensuite rejoindre un des bureaux pour un concert de musique de la Renaissance qui réunissait successivement flûtes traversières, guitare baroque et luth. D'autres groupes étaient conviés à différents programmes dans chaque bureaux. Sur ce point, nous avons été quelque peu déçus car nous n'avons pas pu choisir notre programme et avons relativement apprécié le luth difficilement accordable dans ce lieu, alors que nos petits camarades se sont délectés, pendant ce temps, du son d'un violoncelle ou de percussions interprétant Philippe Glass, John Cage, Vivaldi ou bien encore Jean-Sebastien Bach... Davantage de souplesse dans le mouvement des groupes de spectateurs aurait été appréciable... Il est ainsi dommage qu'une véritable déambulation n'ait pas été encouragée (alors qu'il en était question dans le programme!). Puis nous retrouvâmes la moitié des festivaliers pour un concert dans les Halles des abattoirs : un programme éclectique qui commença avec une pièce, très colorée (cependant un peu légère à notre goût), du percussionniste Régis Famelart pour ensemble vocal féminin (direction : Isabelle Gionnni), percussion, tabla et récitante (Juliette Malfray, également auteur de ce texte qui évoquait une certaine expérience de l'Inde). Ce fut l'occasion pour les jeunes chanteuses de la classe du conservatoire de Nice de se produire devant un public. L'après-midi se poursuivait, dans une ambiance baroque, par un concerto pour hautbois et orchestre de Benedetto Marcello et se clôtura en beauté par un autre Quatuor de Shumann, celui en fa majeur opus 41 n°2, plus ancien que le précédent, toujours interprété de manière sublime, par le Fine Arts Quartet qui bénéficiait cette fois d'une acoustique parfaite !

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Par ailleurs, la Villa Arson ponctua de manière pertinente toute cette après-midi et la rendit encore moins conventionnelle. Il y avait entre autres : Sur votre droite vous pouvez admirer... d'Alice Guittard, il s'agissait de sortes de cartes postales sonores diffusées via l'autoradio du bus qui escortèrent notre trajet de la Diacosmie jusqu'aux Abattoirs ; BZZZ de Mathilde Fernandez et Esmeralda da Costa, où une dizaine d'étudiants déambulaient au milieu des festivaliers patientant entre les concerts et trimbalaient des Guetto Blaster créant une succession de vagues sonores ; Dimensions Distorsions de Magalie Halter et Jérôme Grivel, qui correspondit pour nous, si l'on a bien compris, à un duo voix / batterie dans un registre post punk / noise, intervention extrêmement énergique qui dérouta quelques festivaliers mais que nous avons trouvé, pour notre part, bien à propos dans ce lieu...

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Week-end 3 : Les Cordes à l'honneur...

Le troisième week-end offrait encore une programmation dense, axée cette fois essentiellement sur les cordes, avec en parallèle des concerts, diverses rencontres : conférences, classes de maîtres, atelier de lutherie et une émission de France Musique, Le Magazine de Lionel Esparza, enregistrée en direct de la Salle Empire et à laquelle les festivaliers pouvaient assister librement. Concernant la partie concerts, les festivités débutaient le vendredi avec l'Orchestre symphonique de Baden-Baden dirigé par le chef allemand Michael Gielen. Au programme : Des Knaben Wunderhorn, Lieder pour voix (soprano et baryton) et orchestre, de Gustav Mahler puis la magistrale Nuit transfigurée d'Arnold Schoenberg. Un moment qui ne répondit pas tout à fait à nos attentes étant donné l'envergure de ce chef et la qualité un peu inégale de ce qui nous fut finalement donné à entendre... Le lendemain, la soirée était consacrée au violon : six violonistes solistes interprétaient des œuvres marquantes du répertoire de cet instrument à travers les siècles (de Bach à Bério). Nous n'avons pas pu y assister mais avons appris que ce double concert a rencontré un certain succès puisqu'il affichait complet, du moins du côté de la Salle Empire.

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La journée du lendemain baptisée « Events / Existing - Journée Inattendue » incarnait un autre moment fort du festival. La musique contemporaine y côtoyait vidéo, arts plastiques (École Supérieure d'Arts de Monaco) et spectacles clownesques. Un ensemble de cuivres composé de très jeunes élèves du conservatoire d'Antibes accueillait dès 14h le public qui fut réparti en 3 groupes et 3 couleurs ; le programme, cette fois, était presque le même pour tout le monde, à une ou deux pièces près (seul l'ordre des concerts changeait). Nous avons commencé par du violoncelle et de la vidéo à la salle du Moods, –lieu atypique pour accueillir ce type de concert puisque le Moods fait office originellement de night-club ou de boîte de jazz mais le contraste en résultant était du meilleur effet... Deux grands violoncellistes, Éric Maria Couturier et Frédéric Audibert interprétèrent successivement des œuvres magistrales et des plus exigeantes du répertoire contemporain : tout d'abord, la Sequenza XIV composé par Luciano Berio suite à un voyage au Sri Lanka puis Kottos de Ianis Xenakis. Cet intitulé se réfère au géant à 100 bras, (fils d'Ouranos et de Gaïa) vaincu par Zeus, évoquant avec justesse la virtuosité et la force d'engagement que demande cette pièce à l'interprète. En préambule, nous avons pu apprécier une pièce pour clarinette seule intitulée Clair de Franco Donatoni, dans l'interprétation de Marie-Béatrice Barrière-Bilote, clarinettiste soliste du Philharmonique de Monaco. Toutes ces œuvres étaient accompagnées ou ponctuées par des films expérimentaux proposés par l'association L'Éclat. Une alliance souvent réussie, même si la force d'évocation de la musique présentée aurait pu se suffire à elle-même...

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La suite des évènements se déroulait au Sporting d'Hiver, d'abord sous le signe du Danemark : l'Ensemble Athelas Symfonietta créa Divertimento d'un jeune compositeur danois, Rune Glerup. Il s'agissait d'une pièce assez anguleuse mais intéressante par ses manières multiples d'explorer la notion de tension. Cette création fut suivie par l'analyse et l'interprétation du Livre pour Cordes de Pierre Boulez. On retrouva pour cette œuvre passionnante, l'Orchestre Philharmonique de Nice avec toujours, à sa direction Philippe Auguin.

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Le troisième temps de cette journée Inattendue nous mena à la Salle Empire avec une démonstration brillante de l'École Supérieure de Danse de Cannes Rosella Hightower (chorégraphie, Eliezier Dibritto ; musique, Gérard Pesson). Nous avons été cependant un peu déçus que la musique soit diffusée par une bande son et non jouée par des musiciens sur scène. La suite nous remis cependant dans de meilleures dispositions avec la création d'Engrams de Miroslav Srnka interprétée par le Quatuor Diotima ; le compositeur tchèque expliqua, avant la prestation, s'être inspiré de la magie et du mystère émanant des nuées d'oiseaux qui se font et se défont parfois dans le ciel. Il en résulta une œuvre à la fois dense, d'une grande clarté et surtout très poétique, qui nous a complètement captivés...

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La journée se clôtura au Théâtre Princesse Grâce dans une ambiance conviviale grâce à un cocktail coloré mais aussi burlesque avec l'intervention de Jigalov et Csaba considérés parmi les plus grands clowns actuels.

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Ce fut pour nous le terminus de ce festival bien que celui-ci continuait le week-end suivant avec une programmation certainement intéressante : la suite du portrait Shumann se déclinait sur une grande partie de l'œuvre pour piano (« Nuit du piano »), quelques pièces de musique de chambre (alliées à celles de sa femme, Clara) mais aussi révélait un aspect moins connu du compositeur allemand : son œuvre pour orgue... Quoi qu'il en soit, cette édition 2011 a conforté l'idée que le Printemps des Arts de Monaco sait toujours autant allier, à travers sa programmation, audace et raffinement tout en tirant le meilleurs parti des différents lieux investis. On espère vraiment que d'autres festivals suivent cette voie et sortent un peu des sentiers battus...

 

Géraldine Martin