63ème Festival de Cannes - DE LA FICTION À LA RÉALITÉ

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A Cannes, cette année plus que jamais, la fiction s’est emparée de la réalité. Des films, pourtant fort différents, illustraient des faits réels et suffisamment récents pour entraîner réactions et polémiques. Contentons-nous de constater que fiction et réalité étaient imbriquées intimement en une réalité « fictionnée », si l’on ose dire, qui pourrait être la vérité. Si toute fiction nous éclaire, peut-elle cependant atteindre la vérité ?

 

Quand Xavier Beauvois choisit d’évoquer, dans Des hommes et des dieux, la vie des sept moines de Tibhirine en Algérie durant les jours qui précédèrent leur enlèvement en 1996, il ne peut qu’imaginer leur quotidien et leurs rituels, en se basant sur les écrits qu’ils ont laissés. Il en tire un récit réaliste et digne, sans apitoiement ni bons sentiments. Le vrai sujet du film n’est pas la foi, mais celui d’une communauté humaine mise au défi de son idéal par la réalité. Ou le choix de vie et de mort en plein conflit algérien qui oppose l’Etat à la guérilla islamiste. Faut-il partir ? faut-il rester ? Surmontant leur peur, les moines choisissent unanimement de rester.

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Olivier Assayas s’est intéressé à Carlos, première star du terrorisme international. Cette fresque de plus de cinq heures tournée pour la télévision n’a pas été admise en compétition. Dommage, car elle aurait sûrement remporté le gros lot avec les vingt années de la vie de ce globe-trotter, agent secret multipliant pseudonymes et fausses identités, idéaliste terroriste, puis mercenaire cynique. Ilich Raminez Sanchez, alias Carlos, est un personnage romanesque, responsable de la prise d’otages des ministres du pétrole de l’Opep à Vienne en 1975, des assassinats d’opposants pour le compte de dictatures et d’une série d’attentats meurtriers en France dans les années 70 et 80, jusqu’à son incarcération à Fleury-Mérogis en 1994. Sans un instant de relâchement dans des scènes d’action spectaculaires, ce polar authentique captive, mené au rythme de tubes rock et bien servi par son interprète, le charismatique Edgar Raminez. Tout en restituant la complexité géopolitique, Assayas a suivi le point de vue de son personnage, sans la moindre complaisance pour ses crimes et sans le rendre cependant trop antipathique, quoique arrogant et machiste. De sa prison, Carlos a réagi au film, sans l’avoir vu !

Par contre la vraie Valerie Plame s’avoue impressionnée par l’authenticité émotionnelle des personnages de Fair Game, le film-dossier que Doug Liman a tiré du récent scandale politique qui avait ruiné la carrière de cet agent de la CIA. Son nom fut divulgué dans la presse américaine en juillet 2003, afin de discréditer son mari, Joe Wilson. Avec preuves à l’appui, l’un et l’autre s’étaient opposé aux mensonges de l’administration Bush à propos des armes de destruction massive en Irak. Le couple devient l’objet d’une campagne calomnieuse, suite à l’enchevêtrement d’informations et de fantasmes qui encombrent alors la Maison-Blanche.

Créations subjectives, avec le désir d’une trace objective de la réalité, nombre de fictions étaient truffées d’images d’archives. Godard dans Film Socialisme, Rachid Bouchareb dans Hors-la-loi ou Olivier Assayas dans Carlos, ont ainsi authentifié leurs récits fictifs. Doug Liman commence Fair Game avec de véritables bandes d’actualités de l’ONU et conclut le film en superposant Naomi Watts à la vraie Valerie Plame, faisant cohabiter à l’écran l’actrice et son modèle. N’oublions pas, l’Autobiographie de Nicolae Ceaucescu d’Andrei Ujica qui fait l’usage le plus radical des archives avec un montage de la propagande du tyran, Sans commentaires, il donne pourtant une critique cinglante de ce régime. Le regard du spectateur suffit.

La fiction a besoin de la réalité, mais la réalité se nourrit de la fiction. C’est une manière d’introduire le cinéma dans l’Histoire. Même en se basant sur des faits vécus, le cinéma n’est que du spectacle. Jamais une image n’épuisera le réel.


Caroline Boudet-Lefort