Dossier Quinzaine des réalisateurs 2010

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Quinzaine des réalisateurs : deuxième service et balle de match

J’avais commencé ma quinzaine avec un coup de cœur (Benda Bililli), j’ai commencé la deuxième mi-temps avec un coup de poing : Illégal, de Olivier Masset-Depasse. Ce réalisateur belge a réussi un film qu’il ne faudra pas rater lors de sa sortie en France, le 6 octobre : notez le déjà dans vos agendas !

 

 

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Le sujet du film : Tania et Ivan son fils de 14 ans sont russes et vivent clandestinement en Belgique depuis huit ans. Sans cesse sur le qui-vive, Tania redoute les contrôles de police jusqu’au jour où elle est arrêtée. La mère et le fils sont séparés. Tania est placée dans un centre de rétention. Elle fera tout pour retrouver son fils mais n'échappera pas pour autant aux menaces d'expulsion.

Ce film est une force : il est à la fois un portrait d’une femme et un portrait d’une société. Ce n’est pas un documentaire, c’est une fiction sociale. Tania, véritable Mère Courage (magnifique Anna Coesens) ne se bat pas contre la société, elle se bat pour exister. Et pour exister dans sa véracité de mère, elle doit se nier lorsque l’institution essaye de l’identifier, de lui donner en nom, de lui trouver une existence.

Le centre de rétention n’est pas un centre existant, « réel » (difficile de tourner dans un vrai centre) mais un endroit qui été en quelque sorte réutilisé, découvert après 4 mois de recherche.

En Belgique, beaucoup de sans papiers sont russophones : d’où le choix de la nationalité du personnage principal.

L’écriture du film est au prés-serré du personnage central dans ses moments de violence, dans ses moments de calme, de doute ( à noter le talent du chef op’, Tomasso Fiorelli). Cette justesse du ton nous transporte justement de la focalisation (c’est le cas de le dire) sur un destin au portrait d’une société. C’est un film rare.

Ce personnage, comme les appellent les autorités, est une « illégale ». Pourquoi donc ce titre au masculin ? Parce que c’est le système que je considère « illégal », pas Tania. (Olivier Masset-Depasse). Vivement le 6 octobre. En attendant, ce film vient d’obtenir le prix de la SACD (Société des Auteurs Compositeurs Dramatiques).

Un film d’une rare beauté : Le quattro volte (que l’ont peut traduire Les quatre cycles), un film de Michelangelo Frammartino. Double beauté : celle sensorielle des images (directeur de la photographie : Andréa Locatelli), qui s’accorde avec la beauté du sujet. Nous sommes dans un village médiéval perché dans les montagnes de la Calabre…

Les quatre cycles, ce sont ceux qui composent la vie : l’humain, l’animal, le végétal, le minéral. Le film va passer insensiblement de l’un à l’autre dans une naturalité alternant vie, mort, naissance, transformation, renaissance. Un vieil homme, berger, sent sa fin venir : il meurt dans son lit, entouré de ses bêtes. L’humain. L’animal : nous assistons à la naissance d’une chèvre. Très faible sur ses pattes, elle s’égare du troupeau, trouve refuge sous un sapin.

Le végétal. Le sapin est un arbre rare en Calabre. Le culte de l’arbre est encore une tradition d’origine païenne dans cette communauté christianisée. Le sapin est ensuite vendu à des charbonniers. Le tronc est coupé en grandes bûches qu’on amène au centre du chantier de la charbonnière, pour en faire du charbon de bois. Le minéral.

Lo quattro volte décrit une frontière entre notre époque et le passé, nos croyances modernes et archaïque, entre le village et la campagne. Il agit comme une véritable thérapeutique. Il vient d’être récompensé du Label Europa Cinéma.

La quinzaine présente également une sélection de films courts. C’est celui de Louis Garrel, Petit tailleur, qui a retenu mon attention. Garrel… Ce nom vous rappelle-t-il quelque chose ? Son père, Philippe, est un réalisateur né en 1948. Très influencé par la mode « underground», ses longs métrages, très expérimentaux, reviennent souvent sur la jeunesse contestataire des années 60 à laquelle il appartint.

Petit tailleur, qui est un long court métrage (44 minutes) est un film dans un superbe noir et blanc (là aussi, talent du directeur de la photo, Grégoire Hetzel). Le personnage principal est Arthur, ( Arthur Igual) un homme jeune, le jour apprenti chez un tailleur, Albert, (extraordinaire Grand Albert). La nuit, il est amoureux d’une jeune comédienne, Marie-Julie, (Evelyne Lequesne) qui interprète La petite Catherine de Heibronn, de Kleist. Evidement celle-ci a des sentiments pour son metteur en scène (Laurent Laffargue) mais n’est pas insensible à Arthur. En fait ce sont des situations à la Marivaux qui animent nos trois jeunes personnages, en quelque sorte sous le regard à la fois placide, bienveillant et un peu revenu de tout d’Albert. Petit tailleur est un film doux, acéré, fantaisiste. Albert est comme le médiateur de cette histoire entre jeunes gens un peu énervés, agités. Ce personnage et son comédien sont une joie de vivre, c’est comme un manifeste politique à luit tout seul. Ce film, apparemment long pour un court métrage, réussit à avoir un timing, une alternance aussi bien dans les durées des séquences, dans les tonalités de noir et blanc, dans leurs intensités dramatiques. C’est un petit bijou qui a un rapport idéal avec la durée.

Jacques BARBARIN


 

Quinzaine des réalisateurs 2010, premier service

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Dans mon article de présentation je parlais du film documentaire. Je ne savais pas que mon premier coup de cœur – et mon premier film vu – allait être un documentaire. C’est un film magnifique, il s’appelle Benda Billili ! Il est réalisé par deux français, Renaud Barret et Florent de la Tullaye. Ils rencontrent en 2004, lors d’un tournage à Kinshasa (République Démocratique du Togo) lors d’un tournage pour la télévision d’un documentaire sur les musiciens de rues du Staff Benda Billili, un groupe de musiciens handicapés, jouant avec une énergie folle leur musique, une musique aux accents de blues, avec des instruments quasi de récupération. Leur lieu de répétition : le zoo de Kinshasa.

Le film est un double work in progress : d’une part pour les cinéastes filmer ces musiciens dans leur vie, dans leur ville. Pour les musiciens arriver à enregistrer un album. En fait les deux projets vont se superposer : la connaissance du milieu musical par les deux réalisateurs va les aider à enregistrer un album (Très très fort) puis organiser une tournée en Europe, couronnée de succès.

Benda Billili ! pose un regard complice sur ces musiciens, leur humour d’auto–dérision. Plus qu’un film qui serait uniquement sur ces musiciens, il intègre les problèmes de société en RDC, il est un fort exemple de ce qu’on appelle un « point de vue documenté » - Restons dans le documentaire avec Cleveland contre Wall Street, film de Jean Stéphan Bron. Cela fleure bon son film sur la crise économique et montre que le cinéma peut et doit se confronter à des sujets somme toute politiques. Tout part d’une idée contrariée : filmer le procès de la ville de Cleveland contre 21 banques que la municipalité jugent responsable des saisies immobilières qui dévastent la ville. Mais les banques de Wall Street s’opposent part tous les moyens à l’ouverture d’une telle procédure.

Le procès ne peut avoir lieu ? Le cinéma le refera. Avec non pas des acteurs mais l’avocat de Cleveland, un avocat des banques, les témoins seront des protagonistes de l’histoire, citoyens menacés d’expulsions, ex-courtier, conseiller municipal, un auteur de logiciel financier, un théoricien de la dérégulation des marchés… Le juge est de Cleveland, le jury des citoyens de Cleveland. Le réalisateur, comme il le dit, voulait filmer « le capitalisme en actions ». C’est un film courageux, qui accouche une réalité. La quinzaine s’honore d’accueillir ce genre de film.

- Présence en force du cinéma hispano-américain dont je saluerai deux œuvres :La Mirada invisible (Le regard invisible, quel titre !), un film argentin de Diego. Tout est en effet une question de regard, de croisement de regard : nous sommes à Buenos Aires en 1982, la dictature est contestée. Au lycée National de Buenos Aires, qui forme les futures classes dirigeantes du pays. Maria Térésa, surveillante de 23 ans veut bien faire. Le surveillant en chef décèle son excès de zèle et lui apprend à être l’œil qui voit tout. Mais ce regard invisible c’est aussi la société, son formatage et peut-être même ce lycée, lieu d’enfermement à tous les sens du terme, mais aussi lieu où l’espace perd les repères.

- Film mexicain, Somos que lo hay (Nous sommes ce que nous sommes), de Jorge Michel Grau. Ce film me touche car il est un mélange de genres : d’abord un mélodrame (un père meurt d’une attaque dans la rue, laissant sa famille dans le désarroi) un point de vue sur la société à Mexico : violence, prostitution, corruption, puis une métaphore sur cette société. La famille dont le père vient de mourir est cannibale, la métaphore de l’homme prédateur de sa propre espèce. Au-delà de la désintégration d’une famille, le film traite de la désintégration de la société.

Le Mexique vit dans une société terrible et cette fiction est vraiment un miroir tendu. Ici aussi, le décor devient prégnant : la maison où réside la famille donne une sensation d’enfermement, d’étouffement, de confinement, d’accumulation.

A l’exception de Cleveland contre Wall Street, les trois autres films sont candidates au prix de la Caméra d’Or. Le Carosse du même métal (voir Patriote de la semaine dernière) a été attribué à Agnès Varda.

That’s all, folks !

A la settimana prossima

Jacques BARBARIN


 

« J'ai vu les films de la Quinzaine… »

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La Quinzaine des Réalisateurs (Directors' Fortnight) est une section parallèle à la sélection officielle du Festival de Cannes, créée en 1969, organisée par la SRF (Société des réalisateurs de films). Elle programme une vingtaine de longs métrages (fiction et documentaire) ainsi qu'une dizaine de courts métrages. Elle a été dirigée par Pierre Henri Deleau (1969-1998), Marie-Pierre Macia (1999-2002), François Da Silva (2003) et Olivier (2004-2009). Frédéric Boyer, membre du comité de sélection auprès d'Olivier Père pendant 6 ans, nommé délégué général en 2009, remplace Olivier Père dès l'édition 2010 du festival.

À l'issue de cette Quinzaine sont remises différentes récompenses : Le prix Art et Essai par la Confédération internationale des cinémas d'art et essai (CICAE), le prix de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) pour le scénario, le prix Regards Jeunes pour les longs métrages le prix Europa Cinémas et le prix SFR.

Une autre récompense est également très prisée : la Caméra d'or. Prix cinématographique créé en 1978 par Gilles Jacob il récompense le meilleur premier film de toutes les sections : Sélection officielle (en et hors compétition puis Un certain regard), la Quinzaine des réalisateurs et la Semaine de la critique. Ce prix, établi par un jury indépendant, est remis lors de la cérémonie de clôture du festival. Pour la quinzaine, sur 31 films (22 longs métrages et 9 courts métrages) 11 postulent à la caméra d’Or.

Depuis 2002, les réalisateurs de la SRF rendent hommage à un de leurs pairs en lui remettant un prix, Le Carrosse d’or, pendant le Festival de Cannes. Ce prix est destiné à récompenser un cinéaste choisi pour les qualités novatrices de ses films, pour son audace et son intransigeance dans la mise en scène et la production. 2002 : Jacques Rozier, 2003 : Clint Eastwood, 2004 : Nanni Moretti, 2005 : Ousmane Sembene, 2006 : David Cronenberg, 2007 : Alain Cavalier, 2008 : Jim Jarmusch, 2009 : Naomi Kawase. Ces noms se passent de tous commentaires

L’an dernier, outre sa programmation, la Quinzaine avait frappé un grand coup en accueillant le film de Francis Coppola, Tetro. En effet, le virou virou était monté à la tête de Sir Francis (la reine ne l’a pas anobli, moi si) : la sélection officielle voulait bien prendre son dernier opus, mais pas en compèt : le cinéaste offre donc son film pour l’ouverture de la Quinzaine (voir Patriote du 22 au 29 mai 2009)

Et cette année, autre surprise : Le Rolling Stone Mick Jagger, présentait Stones in Exile, documentaire de Stephen Kijak sur l'enregistrement de leur album mythique Exile on Main Street paru en 1972. Cet album enregistré en plusieurs fois, dont à la villa Notte louée par Keith Richards à Villefranche-sur-Mer.

31 films, longs et courts métrages confondus, représentant 21 nationalités, de l’Allemagne à la Zambie. Avec un film venu du Kirghizistan, république d’Asie Centrale, située entre l’Ouzbékistan et la Chine : The Light Thief d'Aktan Arym Kubat. Mais aussi la programmation de 4 documentaires, dont bien sûr Stones in Exile, ainsi que celui d’un célèbre documentariste, Frédérik Wiseman cinéaste américain. Dans ses films, il est réalisateur, scénariste, producteur, monteur, ingénieur du son, et parfois même interprète. Il s'est principalement appliqué à dresser un portrait social des grandes institutions américaines. Il présente à la Quinzaine Boxing Gym

Jacques BARBARIN