Dossier Nice Jazz Festival 2009 par Bernard Boyer

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Nice jazz festival : du jazz, du vrai !

Le programme du Nice Jazz Festival(1) qui a été présenté par Gérard Drouot à Nice le 31 mars dernier, confirme la tendance amorcée en 2008 : le Festival de Cimiez, renoue avec le Jazz, le vrai. Ce qui est aujourd'hui une attitude plutôt originale. Beaucoup de grands festivals européens donneront en 2009, dans le mélange des genres qui naguère était devenue une spécialité niçoise. C'est le cas notamment de Montreux(2) et Vienne(3).

 

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Parmi les musiciens annoncés à Nice, deux authentiques stars (il est vrai qu'il n'en reste plus beaucoup) : B.B. King et Sonny Rollins.

Aujourd'hui âgé de 83 ans, BB King qui prolonge une tournée d'adieu débuté en 2006, rappellera aux nostalgiques de la grande parade du Jazz, la période où se produisaient sous les oliviers de Cimiez Albert Collins, Muddy Waters et Fats Domino.

De même Sonny Rollins, à 79 ans est le dernier survivant de géants des années 60. Il avait fait, jusqu'ici les belles nuits de Jazz à Juan où il a joué quatre fois en 12 ans. Ceux qui vont le découvrir sur la scène des Jardin en juillet prochain seront certainement impressionnés par la puissance et la générosité de sa prestation. Espérons que les contraintes qui pèsent sur l'organisation des soirées de Cimiez, en particulier l'impossibilité de jouer après minuit et demie, n'amputeront pas le concert de Rollins qui, comme ce fut le cas à Antibes en 2006, peut parfaitement tenir la scène trois heures.

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D'une manière générale, les amateurs de saxo seront comblés.

Charles Lloyd que l'on avait vu pour la dernière fois en 2006 à Nice, au CEDAC avec Zakir Hussain viendra avec son trio (Jason Moran, piano, Reuben Rogers, contrebasse et Eric Harlan, batterie) défendre son dernier disque "Rabo de Nube" aux sonorités veloutées, propre à son label (ECM).

Josuha Redman et son trio qui vient de sortir un remarqué "Compass" et dont les concerts sont toujours exaltant, n'était pas venu dans notre région depuis un mémorable concert au CEDAC en 2000.

Julien Lourau, en compagnie de Bojan Z et de Karim Ziad (percussions) sont des habitués de notre région où ils se produisent fréquemment ensemble ou séparément.

Quant au deux vieux briscards que sont le batteur Aldo Romano et le bassiste Henri Texier, ils ont choisi de venir accompagnés de Géraldine Laurent, saxophoniste, avec qui ils ont publié en 2008, le CD "Just Jazz". Cette jeune altiste, aux accents à la Dolphy, avait été primée à Juan-les-Pins en 2006 (Prix révélation Jazz) et remarquée à de nombreux festivals dont celui de Monte Carlo, en 2007. En 2009, elle revient donc sur la Côte d'Azur dans la cour des grands. C'est, au demeurant, une des seules jeunes instrumentistes de la programmation.

Nice a choisi également d'accueillir un large éventail de chanteuses.

Madeleine Peyroux, à qui l'on doit de passionnantes reprises de Leonard Cohen et de Bob Dylan aura sans doute à cœur de monter un autre versant de son savoir faire, celui de compositrice, comme l'atteste son dernier opus "Bare Bone".

De même, Moly Johnson, connue pour ses interprétations de standards, viendra sans doute avec l'ambition de mieux faire connaître les multiples facettes de son talent : pop, soul...

Quant à la chanteuse folk, Tracy Chapman, dont le dernier disque "Our Bright Future" connait un certain succès, sa présence à Nice est une des étapes de sa tournée européenne de l'été.

Comme ce fut le cas, en 2008 avec Maria Schneider, un des évènement du programme de Nice sera la venue de Carla Bley qui défend, depuis 1971, une conception ambitieuse de l'écriture pour grande formation. Si Carla Bley est une habituée des festivals européens, on n'avait pas entendu son big band dans notre région depuis 1984 à Juan les Pins.

Les organisateurs nous annoncent également le trio de Brad Meldau, McCoy Tyner avec Bill Frisell, Richard Galiano accompagné de Gonzalo Rubalcapa et Richard Bona, Chick Corea et Gary Burton, etc.

Le défi que s'est donné Gérard Drouot et son équipe, réhabituer au Jazz le public de Cimiez, se double d'une nouvelle contrainte technique : fonctionner avec deux scènes au lieu de trois. Les arènes étant en travaux, il faudra se contenter de la scène du jardin et de celle de Matisse.

Quant à Jazz à Juan qui, à son tour vient d’annoncer son programme (4), il ne lui reste, avec un budget deux fois inférieur à celui de Nice, Marcus Miller, Roy Hargrove, l’inévitable Keith Jarrett Trio qui doit consommer une bonne part de ce budget et un « Bechet Memory Jazz Band » qui, dans ce contexte, aurait pu tout aussi bien être l’orchestre du Titanic.

(1) www.nicejazzfestival.fr

(2) http://static.montreuxjazz.com

(3) www.jazzavienne.com

(4) www.antibesjuanlespins.com


 

Nice Jazz Festival :

champagne et saucisse-frites

Le Nice Jazz Festival qui vient de s'ouvrir ce samedi 18 juillet connait, malgré la crise, une belle affluence. Désormais amputé de son meilleur espace (les Arènes) en raison d'obscurs projets de travaux de consolidation, la manifestation se déploie sur deux scènes : les Jardins et Matisse. Comme ces lieux sont contigus, les organisateurs ont choisi d'éviter les chevauchements. Ainsi avec une précision d'horloge suisse, les concerts se succèdent d'un lieu à l'autre. Dans les jardins, le blues, le folk et la chanson, à Matisse, le jazz. L'ensemble du public migre entre les deux scènes, sans le moindre blanc entre deux prestations. L'avantage de la formule est d'offrir un bon confort d'écoute, l'inconvénient est d'interdire les rappels sauf lors de la dernière prestation, passé minuit, à condition que les avocats et huissiers des copropriétés avoisinantes laissent faire...

Une des nouveautés, coté boutiques, est la présence de bars à champagne qui d'emblée ont su séduire de nombreux amateurs, vu le nombre de spectateurs déambulant une coupe à la main. Que l'on se rassure Nice n'est pas devenu pour autant un nouveau Bayreuth et la frite grasse y a toujours sa place.

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Il serait malvenu de filer la métaphore en affirmant que le champagne est à Matisse et la saucisse- frites au Jardin, il faut néanmoins constater que si l'on veut profiter du concert de Matisse, il convient d'anticiper en occupant un siège à l'avance et se contenter d'écouter le concert du jardin sans le voir, ce qui de toute manière est le lot de la plupart des spectateurs de cette scène toujours affligée d'une médiocre visibilité.

La scène de Matisse a ouvert avec les concerts de deux musiciens qui ont de nombreux points communs : le pianiste Brad Mehldau et le saxophoniste Joshua Redman. Ils ont le même âge, le premier est né en 1970, le second en 1969. Tous les deux sortent de la Berkeley public school of jazz. Ils ont souvent joué ensemble notamment dans les premiers enregistrements de Redman et ont partagé la même section rythmique, en particulier le bassiste Larry Grenadier et le batteur Brian Blade. Leur univers musical et leur démarche artistique sont très voisins : éclectisme du répertoire, parfaite maîtrise technique au service d'une improvisation toujours contrôlée et grand professionnalisme. On n'est donc pas surpris d'apprendre qu'en 2010, il est prévu qu'ils tournent en duo.

Brad Mehldau est souvent venu à Nice. Son dernier concert au Conservatoire de Région remonte à mars dernier. Pourtant pour ceux qui le découvrent comme pour ses fans, le plaisir de l'écouter reste le même car il ne cesse de renouveler son répertoire entre compositions personnelles, classiques, standards du jazz et thèmes issus du rock et de la pop music. Quel que soit le thème choisi, il le triture, le démonte, en extrait ce qui l'intéresse pour le restituer transformé au gré de son inspiration du moment.

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Ainsi, samedi 18 juillet, en compagnie de ses habituels partenaires (Larry Grenadier à la contrebasse et Jeff Ballard à la batterie), pour une brève mais intense prestation il interpréta notamment, en ouverture, un standard d'Alice in Chain : Got Me Wrong, aussi incantatoire que l'original, une version percussive de Something Good extrait de "Sound of music" de Rodgers et Hammerstein II et une vigoureuse relecture de Holland du chanteur folk Sufjan Stevens. Dans tous ces cas, il est inutile de chercher à deviner le morceau qu'il interprète. Tout au contraire, il convient de se défaire de ses attentes et préjugés pour pouvoir entrer dans l'univers hypnotique du pianiste.

Joshua Redman est également un visiteur régulier des scènes locales, en particulier du CEDAC. Chacune de ses apparitions attire un nombreux public de connaisseurs et de néophytes car une de ses premières qualités est de savoir capter l'attention de tout type d'auditeur. Il n'est pas nécessaire d'être jazz fan averti pour apprécier son sens du groove et sa virtuosité.

Au Nice Jazz Festival, il fit une nouvelle fois la preuve de son savoir faire avec cette manière si spontanée et chaleureuse de faire partager à l'auditoire son plaisir d'être là. Accompagné des partenaires de son trio "acoustique" - Reuben Rogers (b) & Gregory Hutchinson (d) - il fit visiter quelques unes des pièces de son panthéon personnel.

Après une version énergique de Mack The Nife, il interpréta, au soprano Ghost, issu de son dernier disque "Compass", une ballade dans un style oriental, suivie de Blackwell's Message de Joe Lovano, un hommage au batteur Ed Blackwell. Les morceaux qui suivirent, (Indonesia et Mantra #5) de son album "Back East", comme les précédents, illustrent sa prodigieuse technique. Il maîtrise le glissando aussi bien que Charles Lloyd, le spécialiste de cet effet, pratique la respiration continu comme Sonny Rollins, est capable de produire un son aussi beau que celui de Coltrane et peut atteindre une célérité digne de Parker. C'est donc à regret qu'après une heure d'une démonstration aussi brillante qu'inspirée, le public dût le laisser partir car, sur la scène de Matisse on ne badine pas avec les horaires. Une grosse horloge de gare qui trône à l'entrée de la cabine de son est là pour rappeler cet impératif aux musiciens.

Le groupe "Just Jazz" qui se produisait sur cette même scène le lendemain n'a pas eu pas besoin de cette horloge pour remplir son contrat. En moins de 50 minutes le set était terminé, soit guère plus que la durée du disque éponyme (45').

Ce quartet composé de Aldo Romano (d), Henry Texier (b), Mauro Negri (cl) et Géraldine Laurent (as) a enregistré en 2007 un des disques les plus intéressants de ces derniers mois. L'alliance de ces deux vieux briscards du jazz contemporain que sont Romano et Texier à une jeune saxophoniste et un délicat clarinettiste italien a produit une musique inventive et intense où le goût de la mélodie et la recherche du climat sonore ne se font pas au détriment du swing.

Sur scène, "Just Jazz" s'est contenté de reproduire leur disque, morceau après morceau, sans le moindre commentaire ni la moindre annonce hormis le nom des musiciens. Ils ont fait le boulot de manière certes impeccable mais dépourvue de surprise et de chaleur. Ainsi, les deux anches n'ont pas eu la possibilité de se mettre en valeur en dehors des courts solos prévus dans les compositions originales.

Ce manque de générosité des parrains du jazz français apparait d'autant plus éclatant que les musiciens américains présents à Nice, quel que soit le domaine dans lequel ils se produisent (jazz, blues, folk...), malgré la barrière des langues cherchent à communiquer avec le public et donnent l'impression de venir participer à une fête.

Ce sens de la fête, on le retrouvait dimanche 19 et lundi 20 juillet dans les jardins avec les concerts de Lucky Peterson et B. B. King. Le blues électrique, ses riffs et ses effets quelques fois un peu faciles, ses appels constants à la participation des spectateurs sont totalement en phase avec le site et l'un comme l'autre ont su faire vibrer l'assistance.

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Alors que Lucky Peterson passe constamment de l'orgue à la guitare, B. B. King reste sagement assis sur son fauteuil en sollicitant ses musiciens, guère plus jeunes que lui. Malgré son âge (84 ans) et son mauvais état de santé, B. B. King assure le spectacle : sa voix est ferme, ses interventions à la guitare sont brèves mais précises et entre lui et son public, passe une réelle émotion qui transcende un show parfaitement rodé.

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Aux alentours du 17 juillet, date anniversaire de la mort de de Coltrane, il se trouve toujours un groupe de musiciens pour lui rendre hommage en interprétant quelques pièces de son répertoire. Lundi 20, sur la scène Matisse, c'est Christian Vander qui se livrait à ce pieux devoir. Le leader de "Magma" n'a jamais caché la dévotion qu'il porte au créateur de Love Supreme. C'est en compagnie de musiciens de son cercle (le pianiste Frédéric D'Oelsnitz, le bassiste Emmanuel Gimonprez et le saxophoniste alto et soprano Jean Michel Couchet) qu'il célébra le culte.

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Quatre thèmes : My Favourite Things, Naïma, India, Impression et la messe était dite. C'était simple, fidèle, puissant et beau. Le public recueilli et heureux pouvait se rendre sur la scène des Jardins pour écouter le bien vivant contemporain de Coltrane : B. B. King.

La venue de McCoy Tyner, dernier survivant du "quartet classique" de Coltrane, est toujours un évènement. Le fougueux pianiste qui se produit dans tout type de format, du solo au big band, est revenu au premier plan avec la récente édition de deux disques marquants : le premier (Mc Coy Tyner Quartet) est l'enregistrement d'un concert avec le sax ténor Joe Lovano, le second ("Guitar") le confronte à différents guitaristes de jazz (Marc Ribot; John Scofield; Bela Fleck, Derek Trucks et Bill Frisell).

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C'est une formation hybride qui s'est présentée le mercredi 22 sur la scène Matisse. Aux partenaires réguliers de son trio (Gérald Cannon, b et Eric Kamau Gravatt, d), se sont joints le guitariste Bill Frisell et Gary Bartz au saxo alto et soprano. De fait, tandis que le pianiste qui semblait fatigué était légèrement en retrait et le guitariste assez transparent, l'essentiel des solos était ceux de Gary Bartz. Le répertoire du quintet est constitué de standards (Passion Dance, Ballad for Aisha, Blues In the Corner...) dans un style hard bob aussi intemporel que précis. Même si McCoy s'est limité au rôle d'accompagnateur de ses compositions, sa griffe était bien présente. Son fameux jeu de la main gauche imprime aux différents thèmes une pulsation et un groove qui n'appartiennent qu'à lui.

Après cette rencontre avec une légende du jazz moderne, une autre star attendait le public dans les jardins : Carla Bley et son big band. Comme Maria Schneider présente à Nice l'an passé, Carla Bley réussit le tour de force de réunir périodiquement une grosse quinzaine de musiciens de premier plan (1) pour présenter des compositions originales qui, à la différence de la précédente, jouent d'avantage sur la couleur orchestrale que sur le climat sonore.

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La brillante phalange est étalée en éventail avec à gauche au piano Carla, de noir vêtue et à droite, sa fille Karen Mantler à l'orgue, habillée en blanc qui, comme sa mère, a adopté le look Rachel la "replicant" dans Blade Runner soit une crinière blonde coupée au carré.

L'orchestre ouvre le concert avec On the stage in cages chargé de mettre le public dans l'ambiance : rupture de rythme, poursuite de la même phrase musicale par divers instruments de l'orchestre et humour potache de premiers du conservatoire en train de chahuter.

Il se poursuit avec une nouvelle composition en deux parties au style assez retenu : Gates ou brillent notamment le saxophoniste ténor Andy Sheppard, la jeune baryton Helga Plankensteiner et le tromboniste Gary Valente. Cette pièce savante est suivi de deux morceaux "culinaires" : Greasy Gravy aux accents bluesy et Awful Coffee plus humoristique mais tout autant swinguant

Le concert se termine par une ballade (One Way) qui permet aux auditeurs d'apprécier la cohérence, la puissance sonore et l'inspiration de l'orchestre.

En rappel, Carla Bley peut offrir un gospel de facture plus classique (Who will rescue you) à un public subjugué.

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En intermède étrange et séduisant, entre Carla et James (Taylor), Matisse a accueilli, seul sur scène, le jeune prodige de l'ukulélé, Jake Shimabukuro, originaire d'Honolulu. Cette petite guitare à quatre cordes de l'Océan Pacifique n'est pas seulement l'accessoire un peu ridicule de nombreuses comédies américaines (par exemple dans "Certains l'aiment chaud"), c'est un instrument traditionnel et populaire avec lequel, pour autant que l'on soit un virtuose, on peut tout jouer. C'est ce que prouva Jake Shimabukuro, avec, entre autres standards, une version émouvante et crédible de While My Guitar gently weeps de George Harrison. Les habitués du Festival Off de la terrasse de l'Hôtel Radisson constateront, tard dans la nuit, que l'ukulélé de Shimabukuro peut tout aussi bien jammer avec un orchestre de jazz.

La soirée se termina avec la prestation de James Taylor

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Si la précédente gestionnaire du Nice Jazz Festival voulait plaire aux jeunes en proposant ce qu'elle pensait être aimé par les moins de 16 ans, l'actuelle direction préfère séduire les baby boomers, aux goût musicaux bien établis et au pouvoir d'achat conséquent. L'an dernier, il proposait Leonard Cohen, cette année, c'est James Taylor. Bien sûr, la renommée de l'auteur de You've Got a Friend n'est pas celle de l'auteur de Suzan mais la ferveur et l'excitation des fans étaient la même.

Il est donc venu en famille, son épouse a d'ailleurs participé à deux chansons, et en compagnie de quelques pointures de la scène jazz : Stephen K. Gadd (batterie), Larry Goldins (claviers), James Johnson (basse), Michael Landau (guitare). Tranquillement, en prenant le temps de raconter quelques histoires, en plaisantant, comme s'il s'agissait de retrouvailles entre vieux amis, il a déroulé 30 ans de carrière en une vingtaine de titres, allant de récentes reprises (It’s Growing des Temptations) à ses grands succès (Sweet Baby Jane, You Got a Friend, Shower The People, etc.); Si son visage a pris quelques rides, si sa calvitie est cachée par un foulard, sa voix reste ample et chaude tandis que son charisme demeure intact. Après une heure trente de concert, le seul qu'il ait donné en France cet été, il quitte la scène en fredonnant La Marseillaise.

On n'en demandait pas tant!

Le programme de la dernière soirée du Nice Jazz Festival, le samedi 25 juillet, a donné aux spectateurs l'occasion d'apprécier trois groupes qui chacun dans leur domaine sont représentatifs d'une des tendances du saxo d'hier et d'aujourd'hui.

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En premier lieu Charles Lloyd qui, depuis qu'il a rejoint label ECM au début des années 90, bénéficie de la fine fleur des sections rythmiques (notamment Billy Higgins, Billy Hart à la batterie, Larry Grenadier, Marc Johnson à la basse, Brad Meldau et Gerry Allen au piano). Pour sa tournée actuelle, il est accompagné de Jason Moran au piano, de Eric Harland à batterie et de Reuben Rogers à la contrebasse (qui, sur la même scène Matisse était au coté de Joshua Redman, une semaine auparavant). C'est avec ce trio qu'il a enregistré son dernier disque à ce jour, "Rabo de Nube", issu d'un concert donné à Bâle en 2007.

Le saxophoniste, âgé aujourd'hui de 71 ans, aime visiblement la compagnie de ces jeunes musiciens qui pourraient être ses enfants, voire ses petits enfants, et outre la sérénité qui émane de sa personne, on sent chez lui un grande complicité avec ces derniers à qui il donne souvent l'occasion de s'exprimer.

Il débute son concert par Rabo de Nube, ballade sensuelle de Silvio Rodrigues qu'il transforme en méditation incantatoire. Il poursuit par un de ses standards (Lotus Blossom) dans un tempo lent. Puis, dans Brooker Garden, hommage à son ami Booker Little, il prend la flute alto pour donner à ce thème méditatif une couleur orientale. De temps en temps, il prend des maracas qu'il agite devant son pianiste ou son bassiste pendant que la batterie en profite pour placer un solo.

Le morceau suivant (Come Sunday) a des accent de gospel et les musiciens se plaisent à accentuer son coté funky. C'est à ce moment que les techniciens décident d'abandonner la sourdine mise sur le son. Le saxo de Lloyd prend alors une autre dimension plus riche et plus colorée. Il termine par un échange très brillant avec le pianiste sur un thème en boucle (Passin Throught). L'énergie que déploient alors les musiciens évoque l'époque où Lloyd, après des années de retraite, était réapparu sur la scène de la Grande Parade du Jazz en compagnie d'un pianiste qui ne manquait ni de feeling ni de punch : Michel Petrucciani. En rappel, le groupe joue un calypso proche de Saint Thomas, manière élégante de rappeler au public qu'il est attendu par Sonny Rollins.

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L'arrivée de ce dernier sur la scène des Jardins est particulièrement spectaculaire. Il est grand et majestueux dans sa liquette d'un noir brillant. Avec sa chevelure et sa barbe blanche mises en valeur par les spots bleus, il a belle allure. Il arpente sans arrêt la scène d'un pas heurté en allant d'un musicien à l'autre et quand il joue de son ténor c'est dans cette gestuelle qui n'appartient qu'à lui et qui évoque l'image d'un éléphant en train de barrir. Son orchestre qui ne brille ni par la subtilité, ni par l'inventivité (2) s'appuie sur les deux piliers que sont son neveu le tromboniste Clifton Anderson et le guitariste Bobby Broom, les seuls à prendre des solos. Tout est fait pour donner à Sonny Rollins l'occasion d'aligner les improvisations torrentielles sur des airs bien connus du public. Samedi le répertoire se composait de six thèmes : une composition originale en l'honneur du tromboniste JJ Johnson, les standards Stardust, It's Wonderfull, et In a sentimental mood ainsi que deux calypsos dont Don‘t stop the Carnival en final. Ceci en 75 mn environ, ce qui est court par rapport au dernier concert de Sonny Rollins à Antibes en 2005 qui avait duré 3 heures. Quel que soit la durée de ses performances, depuis quelque temps déjà, la magie ne fonctionne plus et le concert niçois n'avait pas un grand intérêt musical, comme d'ailleurs la plupart de ses récentes apparitions : les thèmes sont rabâches, les solos sont répétitifs, le son -sans doute par la faute des techniciens - manquait de puissance et de présence et l'assistance était en définitive assez indifférente.

Il appartenait au groupe Bozilo (avec Bojan Z au piano, Julien Lourau au saxo soprano ou ténor et sans Karim Ziad, empêché) de réchauffer le public de Matisse soudain transi par un vent frisquet.

Ces deux compères ne sont pas des musiciens qu'une défection soudaine peut désarçonner et ils firent mieux qu'assurer le spectacle. Sur des compositions principalement de Bojan Z (Ederlezi, Relaxing @, Zeven) issues de la musique tzigane, les deux musiciens rivalisent de virtuosité dans une créativité et une inventivité sans cesse renouvelée. Ainsi, assistait -on à un à une de ces prestations où le jazz "contemporain" devient simplement une musique improvisée, sans barrière de style, ni esbroufe. On ne pouvait imaginer meilleure conclusion à ce Festival de Nice enfin redevenu créatif.

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A l'heure du bilan, que retenir de cette 2eme édition du Nice Jazz Festival ? Quelques fausses notes et beaucoup de motifs de satisfaction.

Commençons par les fausses notes. Elles concernent d'abord le casting. Disons le tout simplement : Maxime Leforestier et Julien Doré , artistes de variété, n'ont pas leur place dans un festival de Jazz quelles que soient leurs qualités.

Si l'on veut reconquérir la clientèle locale qui a fuit Cimiez, il faudrait faire un effort sur le "Off" et en finir une bonne fois pour toute avec ces bands néo N. O. chargés d'animer les marchés mais qui, en fait, véhiculent une image ringarde et poussiéreuse du Jazz.

Passons maintenant à ce qui mérite d'être souligné.

Le choix d'une programmation en continu, sans chevauchement de concerts, nous parait en définitive avoir eu plus d'avantages que d'inconvénients car l'ancienne formule qui affichait 12 ou 15 spectacles sur trois scènes en simultané conduisait l'auditeur à zapper d'un lieu à l'autre sans se donner le temps d'écouter un concert dans sa totalité. Le fait de proposer à tous un menu unique encourage d'une part à écouter les sets du début jusqu'à la fin, d'autre part favorise les découvertes. Les amateurs de jazz pur et dur ont pu ainsi découvrir des musiciens aussi intéressants, par exemple, que Suzan Tedeschi ou Erykah Badu, qui apriori sont éloignés de leurs centres d'intérêt coutumiers.

Le programme a été très riche et globalement d'une grande qualité artistique. N'en déplaise au quotidien local qui depuis le premier jour a mené une campagne de dénigrement systématique, le Festival de Nice n'a rien à envier, pour son programme, au festivals de Marciac, de Vienne et de Montreux. Si des journalistes et des photographes étrangers commencent à revenir à Nice après 10 ans d'absence c'est parce qu'ils constatent que le Nice Jazz Festival redevient musicalement attrayant après des années de décadence.

Pour notre part, nous retiendrons, dans le domaine artistique - le seul qui compte à nos yeux - s'agissant de l'évaluation de cette manifestation, les deux points suivants.

Le Jazz français sort de son ghetto. Il n'est plus la nécessaire première partie d'un concert où brillerait uniquement une star venu des USA. Bozilo, Aldo Romano et Galliano ont eu leur juste place.

Les barrières entre générations et genre musicaux tombent. Charles Lloyd, qui commença sa carrière dans les années 60, fraye avec des musiciens qui ont à peine 40 ans. McCoy Tyner joue en compagnie de guitaristes qui, comme Derek Truck, entre deux morceaux de blues rock du Sud peut interpréter My Favourite Thing.

Nous finirons par quelques souhaits et suggestions. S'il s'agit d'ouvrir le Festival à d'autres horizons, pourquoi ne pas faire appel au jazz venu d'autres mondes : d'Afrique du Sud, d'Inde, des pays de la nouvelle Europe... Et du manière générale, pourquoi ne pas battre les cartes afin de procéder une nouvelle pioche. Des quantités de musiciens ne sont jamais venus à Nice. Certains viennent deux fois par an. Ce problème qui n'est pas propre à Nice. De nombreux festivals ressemblent de plus en plus à la combinaison de tournées, vraisemblablement pour des raisons économiques. Mais l'on aborde ici un aspect qui dépasse nos compétences...


Bernard Boyer


(1) :En fait 17! : Carla Bley (piano, direction d’orchestre), Earl Gardner, Lew Soloff, Giampaolo Casati, Claude Deppa (trompettes), Giuseppe Calamosca, Gary Valente, Luigi Grata, Richard Henry (trombones), Roger Jannotta (sax soprano et alto, flûte), Wolfgang Puschnig (sax alto), Andy Sheppard (sax tenor), Christophe Panzani (sax tenor), Helga Plankensteiner (sax baryton), Karen Mantler (orgue), Steve Swallow (basse), Billy Drummond (batterie).

(2) : Clifton Anderson, trombone, Victor Y See Yuen (percussions), Bobby Broom (guitare), Bob Cranshaw (basse), Kobbie Watkins (batterie)