Dossier Printemps des Arts de Monaco par Peter Hermes

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La musique autrement au 'Printemps des Arts de Monaco'

Quelle surprise et quel plaisir de découvrir le programme tant novateur qu'impressionnant de cette édition du festival de musique. Il s'étend sur près de trois semaines en mars et en avril, il se déroule dans plusieurs villes de la Côte d'Azur telles que Beaulieu, Cap d'Ail, Menton, son véritable cœur étant Monte-Carlo.

 

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Le festival fête ses 25 ans et son directeur musical-artistique, Marc Monnet, participe aux célébrations, enchanté. Comme il l'explique à Diapason, premier magasine musical français, 'Il m'a été demandé de proposer quelque chose de différent et depuis 2003 nous le faisons, nous avons notamment programmé le festival à une période de l'année au cours de laquelle aucun autre festival musical n'est encore programmé. Cette année le festival présente des quartets classiques de Beethoven, des œuvres de Bach, mais aussi la musique de chambre plus sombre de lieds de Schubert, le Romantique Debussy, aux modernes, Dallapicolla, Albeniz Chausson Kurtag et Monnet lui-même. Seront également présents des orchestres de chambre majeurs tels que le Quartet Parisii. Répondront également à l'appel d'importantes formations tels que l'orchestre Philharmonique de Nice et l'orchestre Symphonique de Monte-Carlo, dirigé par son nouveau brillant chef d'orchestre Yakov Kreisberg. Des myriades de solistes; Chritophe Eschenbach accompagne au piano le baryton Matthias Goerne, les pianistes Jean-francois Heisser et Emanuel Strosser, les violoncellistes Marc Coppey et Pieter Wispelwey, les violonistes Ilya Gringolts et Tedi Papavrami. J'en ai certainement omis certains mais n'oublierais pas l'exceptionnelle altiste Tabea Zimmerman que j'entendrais ce soir.

 


Printemps des Arts, Monte-Carlo - 3 avril 2009, Auditorium Prince Rainer III Orchestre Symphonique de Monte-Carlo, Yakov Kreizberg dirige l’artiste
Tabea Zimmerman.


Impossible de ne pas se sentir pauvre, à moins d’être très riche, comme on peut l’être à Monaco la fortunée. La chute du dollar et de la livre sterling, le désastre des subprimes ne semblent pas avoir touché Monaco. Même les méandres de l’affaire Bernie Madoff n’ont semble-t-il pas affectés la haute société…

On dîne toujours au luxueux restaurant étoilé d’Alain Ducasse à l’hôtel de Paris, pour une addition de 500 $ (pourboire non compris). Les femmes portent des ensembles haute couture et des bijoux sertis de diamants, les hommes des costumes sur mesure main avec pochettes en soie et mocassins Gucci de rigueur. Mais, bien sur la plupart des monégasques sont comme vous et moi, surveillent leur porte-monnaie et s’inquiètent des fins de mois.

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Et maintenant la musique : Ce fut splendide ! Splendide du fait du son lancinant, la résonance à part entière de cet orchestre international, où les jeunes sont largement représentés, avec une forte présence du « sexe faible », sauf le chef d’orchestre, européens et asiatiques se mêlant dans une heureuse camaraderie. Splendide du fait de la direction énergique, passionnante et précise du nouveau chef d’orchestre Yakov Kreizberg, qui vient de Russie, (From Russia with love !). Ah ! Ensuite il y avait Tabea Zimmerman… Tabea vint sur scène la première, seule sur la scène obscure, un spot de lumière l’amena à la vie, au centre. C’est une belle et grande femme, à la posture directe. L’alto fait organiquement partie d’elle. Elle le tient sans effort et se balance infiniment légèrement. Ensuite le son, un son spécial, luxuriant, délicieux, riche de tonalités. En fermant les yeux, vous imaginez qu’un ensemble de cordes complet est sur scène. « Je cherche à atteindre des harmonies profondes » me dira-elle au cours de la rapide interview qui suivra. Les pièces de Gyorgi Kurtag qu’elle interprète, dont une lui est dédiée, sont rapides. L’orchestre la rejoint dans le premier mouvement du concerto pour alto par le même compositeur. Il s’agit de musique contemporaine, mais harmonieuse et agréable, devant beaucoup à son confrère Bartok. Le public ne veut pas laisser Tabea Zimmerman quitter la scène. Lorsque l’orchestre applaudit aussi vigoureusement que le public, vous savez que la soliste est vraiment spéciale. La symphonie non achevée en Si mineur et la grande symphonie en Do majeur de Schubert nous ramènent vers des territoires connus. Kreizberg obtient un son romantique avec des pianissimi feutrés et des fortissimi contrôlés qui emplissent le hall. Son rythme est précis, énergique, l’orchestre est réactif, ce sera un superbe mariage. Les jeunes solistes en instruments à vent sont excellents et obtiennent un salut spécial du maestro. Le public est enthousiaste et ne laissera pas l’orchestre quitter la scène sans un « bis ». Marc Monnet, le directeur du festival, également compositeur moderne réputé, doit être satisfait.

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C’est une soirée de milieu de semaine, le ciel était couvert, des prévisions de pluie, néanmoins la salle de concert est remplie d’enthousiasme. La Princesse Caroline, une connaisseuse des arts, qui est également la marraine du festival, doit sourire aussi.


A l’entracte, je suis allé féliciter Tabea Zimmerman pour son jeu inoubliable et demandais à revenir le lendemain matin pour une interview. Nous étions debout dans le hall. « Si vous souhaitez m’interviewer, ce sera ici et maintenant. Mon vol sera demain matin à sept heure ». Je lui demandais de faire l’interview dans la chambre. Tabea Zimmerman est une femme grande et belle. Elle est directe et dit les choses comme elles sont.

« J’ai grandi avec la musique, nous somme six frères et sœurs, la plupart jouent d’un instrument et trois d’entre-nous sont professionnels, altiste, violoncelliste et pianiste ». La famille vivait à Lahr, une petite ville près de Freiburg (Allemagne). Tabea a commencé le violon jeune, très jeune, à l’âge de trois ans, elle était probablement la plus jeune altiste qui soit (jouant d’un minuscule instrument j’imagine). Il y eu ensuite un court intervalle avec le piano Elle se remémore avec plaisir l’école de musique de Lahr. « Ils m’ont tout donné ». Pas trace chez elle de ces souvenirs amers que tant d’enfants prodiges nourrissent au régime des entraînements forcés, tels des proscrits sociaux, recherchant à retrouver leur enfance perdue.

Ensuite la Hochschule de Musique de Berlin (Hans Eisler). Vint alors l’ardu mais inévitable Golgotha des concours internationaux. Un premier prix à Genève puis à Budapest lui assurent un début de carrière. Dans l’un de ces concours, elle gagne l’alto qu'elle joue actuellement, un Etienne Vatelot 1980. « Je pensais que vous jouiez sur un Guarnieri ou un Stradivarius ». «Ce sont de superbes instruments mais leur tonalité est trop sucrée, je recherche des teintes individuelles, des harmonies profondes, un son d’orchestre de chambre ».

Je peux vous assurer qu’elle obtient les tonalités qu’elle désire !

Parlez-moi de vos grandes expériences musicales. « Et bien j’ai adoré Budapest, Bartok est mon héro ». Et Ligeti ? « Il a écrit un morceau pour moi ». Et Liszt ? « Malheureusement il n’a pas pu écrire pour moi mais nous a laissé une courte pièce ‘remords oublié’ ». Parlons ce soir de Gyorgy Kurtag. « Gyorgy est un grand compositeur, un homme modeste mais très impliqué dans la musique contemporaine. C'est également un grand professeur ». Tabea avait joué ce soir deux de ses compositions. On en entendra plus durant le festival. Peux nombreux sont les compositeurs ayant écrit pour l’alto ; classiquement Beethoven nous a donné le triple concerto, violon, alto, violoncelle, Berlioz ; Harold en Italie Bruno Mantovani a signée un concerto pour double alto que Tabea joue avec une de ses meilleurs étudiants. Voilà pourquoi elle a fondé l’Arcanto Quartet. Elle adore le répertoire Romantique que le quatuor lui permet d’explorer. Elle adore partager la bonne musique avec ses confrères musiciens. « Nous sommes une bonne équipe, nous sommes amis, quatre solistes qui se retrouvent et partent en tournée une semaine par mois ». Ils jouent dans les plus grands festivals européens Tabea privilégie Brahms, Bartok, Hindemith, Chostakovitch et Stravinsky. Dans l’un de ses enregistrements elle joue avec l’alto ayant appartenu à Beethoven

Tabea est exigeante en ce qui concerne ses engagements : « Pas plus de cinquante concerts par an ! ». Bien sur, avec les plus grands orchestres aux dates importantes Berlin Philharmonique, London Symphony et bien sur la philharmonie de Monte-Carlo. Mais elle a également une vie de famille, trois enfants et un mari ; Steven Sloane, lui-même grand musicien, dirige le Bochum Orchestra et a des contrats de chef d’orchestre partout dans le monde. Qu’est-ce qui est important ? « Avoir de bonnes ou d'excellentes expériences musicales, la complicité avec le public et les musiciens plus qu’un chef d’orchestre célèbre qui ne fait pas attention à ce que vous faites ». Qu’est-ce qui manque ? « Rien ne manque réellement, mais je suis proche de la nature et aimerais plus de vert, plus d’arbres, des oiseaux autour de moi ».

Les Azuréens souhaitent son retour rapide. Peut-être avec un morceau écrit par Marc Monnet, le directeur compositeur du Printemps des Arts de Monaco ?


Peter Hermes


 

Printemps des Arts,
Concert du 5 Avril à l’Opéra de Monte Carlo


Christophe Eschenbach piano, Mathias Goerne baryton, Schubert (1797-1828) soirée Inceptum 1872 Exactum 1879 selon les mentions écrite à l’intérieur du dôme du spectaculaire Opéra de Monte-Carlo qui, avec Eschenbach et Goerne, nous emmène en voyage dans le Winterreise. C’est une structure Rococo construite par Garnier (celui qui à construit l’Opéra de Paris) un peu chargée en anges, muses et lauriers entièrement plaqués or avec un majestueux lustre de cristal scintillant. Un opéra pour têtes couronnées et épais portefeuilles.

Pourtant, d'étonnants spectacles révolutionnaires s'y sont déroulés. Au début du siècle précédent, le sacre du Printemps de Stravinsky, les Ballets Russes, avec une chorégraphie de Dyaghilev. A la tête, il y avait Nijinsky, le Baryshnikov du début des années vingts. Son amant Dyaghilev s'est débarrassé de lui dès que ses enjambés ont cessé d’être parfaits. Il est décédé dans un hôpital psychiatrique. Schubert ne s’est pas beaucoup mieux porté. Sur son lit de mort, il corrigeait Wintereisse. Il avait 31 ans et sans domicile.

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Mais revenons à cette soirée lyrique. Goerne, fameux baryton, nous fait partager une palette d’émotions humaines, à travers les 24 morceaux écrits par Wilhelm Muller. Beaucoup sont devenus de célèbres airs populaires tel Gute Nacht ou Fruhlingstraum. La rage et le désespoir, la solitude et les rêves. Tant de « tableaux d'une exposition ». Ce morceau, initialement écrit pour ténor a été repris par les grandes voix des barytons les plus connus, (Fischer-Dieskau) ainsi que par des voix de femmes (Christa Ludwig). Goerne a des accents surprenant dans les médium tout en gardant son ton beau et sombre avec une diction toujours claire. Sa voix avait pourtant ce soir quelques couleurs changeantes. Chante-t-il trop souvent ?

Christophe Eschenbach est au piano. On nous dit qu’il était un élève de Georges Szell et Karajan. Ce fut incontestablement un bon élève ! Il est aujourd’hui le chef de l’Orchestre de Paris et dirigera bientôt la Washington Symphony. On ne nous a pas dit quelles furent ses influences pianistiques. C'est un homme élégant, de sa chemise noire à col Mao à ses reluisants escarpins de concert. Son jeu est aussi élégant, fluide et retenu, tout en sotto voce, avec un ton lisse, raffiné qui ne couvre à aucun moment la voix de Goerne. Un parfait ensemble, fruit d'une proche collaboration. Suit la Sonate en Si Bemol Majeur ; Eschenbach joue du piano à la manière d'un chef d'orchestre. Chacune de ses mains semble contenir tout un ensemble musical. L'accompagnateur réservé prends le pouvoir pour faire de cette sonate une véritable étude symphonique. Si Gerald Moore a écrit la premier volume de l'accompagnateur parfait, Eschenbach a certainement écrit le deuxième...


Eschenbach arbore un doux sourire. Il semble authentiquement touché par ce public chaleureux.

Nous étions nombreux à solliciter une interview mais hélas, ni fleurs ni couronne... !

Si vous êtes sur la Côte d'Azur à la recherche d'émotions musicales, Monaco est sans aucun doute devenu un important centre de musique Classique.


Peter Hermes

 


 

Italie et Espagne. Mardi 7 Avril. Empire Hall
Jean François Heisser, ensemble
« la Recherche »


Ce fut une soirée mémorable, des musiciens français jouent la musique de pays cousins comme si c’était la leur. J.F Heisser est un pianiste international, expérimenté et sophistiqué. Il nous a présenté Albéniz (1860-1909) avec des extraits du livre 1 et livre 2 d’Iberia en dévoilant doucement les complexités et la combustion de l'âme espagnole.

Heisser a un doigté magique qui vous oblige à vous pencher en avant pour attraper toutes les nuances de son pianissimo. Il rend accessible l’architecture complexe d’Albéniz. Il défie l’idée reçue que seul les Hongrois peuvent jouer Liszt ou Chopin comme il faut (Rappelons-nous Samson François ou Ilana Vered, générations à part). Heisser était l’élève du vénéré Vlado Perlemuter, compté parmi les meilleurs et mémorables professeur de piano et concertiste du Conservatoire National de Paris (La Julliard School d'Europe) « Perlemuter était difficile avec lui-même et avec ses élèves » me confie J.F après le spectacle lors d’une interview. Il pose suffisamment de questions à propos du phrasé et de l'écriture de Schuman, Chopin, Debussy et Ravel pour occuper une vie entière. Néanmoins, il a un son magique lorsqu'il le laisse sortir.

Suit Luigi Dallapiccola (1904-1975),qui représente évidemment l'Italie. Son écriture dodécaphonique est dans la lignée de Schonberg, Webern. L’étude pour violon et piano et le divertimento pour piano et ensemble, donnèrent un bon échantillon de sa musique. Une Serial Music, souvent rugueuse et déstructurée, dans laquelle il est difficile de trouver la ligne mélodique. Le public de Monaco peut être félicité d'être resté jusqu'au bout puis d'avoir applaudi à la fin le dur travail des musiciens.

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Interview avec J.F Heisser

Jean François est un pianiste amical qui sourit facilement durant notre conversation. Il a réussi comme pianiste et chef d'orchestres. Il ne s'est pas embarqué dans les sphères nébuleuses d'une courtoisie excessive des gens à succès. « Perlemuter était envoûtant, magnétique, un grand sens du phrasé, un bon son polyphonique et un superbe legato ».

Peter Hermes : A-t-il pris des libertés avec le texte ?

Jean François Heisser : « Absolument pas, il avait un grand respect de la ligne écrite et attendait que ses élèves la suive »

P.H : Qui d’autre a influencé votre pensée musicale ?

J-F. H : Je suis venu à Londres pour travailler avec Maria Curzo et nous avons disséqué les classiques, Beethoven, Brahms, Chopin, Schubert. Elle avait une grande technique dans la tradition de Schnabel, puisqu'elle était son élève. Une femme exceptionnelle aussi dure que Perlemuter. J’ai aimé rencontrer et travailler avec Rita Streich, soprano favorite de Karajan et rivale de Shwarzkopf et avec le violoniste Sandor Vehg à Salzburg. »

Bien J.F Heisser parle modestement de lui-même, n'oublions pas qu'il a joué avec les plus grands orchestres : Orchestre de Paris, de la Suisse Romande, London Symphony etc.. Il à été dirigé par Dutoit, Conlon, Chung, Mehta, etc. Il s'est produit dans les principaux festivals ; Roque d’Anthéron, Montreux, Kuhmo, etc.. Sa passion pour la musique espagnole a été stimulée par le célèbre professeur qui est mort dans un crash d’avion et dont j'ai oublié le nom (quelqu’un peut-il m’aider ?) En été, il est occupé avec le festival de musique d'Arles. Il a dirigé l'orchestre de Poitou-Charente qui inaugurera une nouvelle salle cet automne.

Serez vous là pour applaudir une nouvelle fois Jean François ? Il promet de sourire.


Peter Hermes