L’œil vif de Jean Ferrero

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Dans le même temps deux collections s’exposent autour d’une personnalité : A Mouans-Sartoux, un plasticien, Bernar Venet ; à Nice, Jean Ferrero, photographe et longtemps galeriste. Autant la collection Venet, une fois admis le choix d’une orientation fortement déterminée par celle de son propre travail, comme si elle lui avait permis de se situer parmi les siens, est reflet davantage de la position théorique que des relations aux individus, autant la collection Ferrero traduit principalement des moments de vie.

En commun cependant : les deux s’intéressent davantage aux acteurs plasticiens qu’aux peintres : la couleur n’est manifestement pas leur problème. En quoi ces collections sont, dans leur différence, assez typiques de l’image la plus prégnante des arts plastiques dans la période concernée. Comme si cette époque – avec quelle crainte – avait fui l’écriture du monde dans la représentation complexe des couleurs, préférant la souvent trompeuse apparente évidence de la présentation.

 

Ferrero

D’un côté théorie et formalisme, à quelques pièces près, de l’autre une dominante nette d’artiste de proximité, dont l’œuvre traduit souvent fortement l’homme par-delà les positions esthétiques : Jean Ferrero est fortement concerné par les artistes dont le travail met en jeu des diversités de matières, des objets, plutôt baroques et expressionnistes, témoignant par l’anecdote plutôt que par l’histoire. La plupart des œuvres montrées ne paraîtraient pas déplacées, pour un œil innocent, au Musée de L’Art brut de Lausanne. Option sans doute renforcée, avec l’accord du galeriste, par Eric Léon et Jean-Marc Réol, responsables de l’exposition, dans le « Théâtre de la photo et de l’image » la subjectivité se met fortement en scène. Certaines pièces sont même en rapport explicite avec la personne du marchand collectionneur – ainsi « L’affaire du courrier n° 2 » dans laquelle Arman accumule les lettres adressées à J. Ferrero durant les années soixante, et les écritures de Ben, ici particulièrement chargées d’objets et de dessins. Les nombreuses photos (qui justifient la localisation de cette exposition) sont presque toujours la saisie d’artistes hors du contexte scénique : pas de vernissages ou moments de représentations publiques, comme ils nous sont ordinairement montrés, mais dans un lieu de travail, dans leur cadre de vie, et surtout tels qu’ils se montrent aux copains plutôt qu’en apparence médiatique. Arman détendu, amusé ; César qui joue des rôles costumés, fait le clown ; même Chagall qui sur son fauteuil gesticule « une danse »… Jean Ferrero possède dans cet exercice documentaire un regard qui dit bien son modèle. Dans sa « Newsletter » qui me parvient comme je termine ce texte (9 mars 09) Ben (Vautier) exprime la même impression : une exposition « Vivante, agréable, parce qu’on n’y sent pas que des œuvres d’art mais la vie »

La majorité des œuvres montrées traduisent des rencontres précoces : rares petits tableaux figuratifs d’Arman peignant la Promenade des anglais, un palmier, (mais aussi les premières « allures d’objets ») toile de Martial Raysse encore peintre abstrait influencé par Rothko, Claude Gilli fasciné par le Nouveau-Réalisme de ses aînés, Roland Flexner entre Surréalisme et Fluxus, Ben continuant par écrits sur les tableaux les discussions amicales ou les discours égotistes de ses « Pour et Contre » légendaires. Œuvres parfois atypiques dédiées à J. Ferrero, œuvres souvent très fortement significatives de la personnalité des artistes, mais aussi de celle du galeriste dont le goût pour les productions objets est évident. Contrairement à la collection Venet qui raconte surtout un fragment précis de l’histoire de l’art du XXe siècle, cette exposition raconte une histoire avec des individus un lieu et un temps affirmés, une tout autre manière, partielle et partiale mais conviviale, de regarder l’art et les artistes dans le « subjectif » de l’appareil photo.


Marcel Alocco