Jean-Louis Prat, Libre et indépendant

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Christian Depardieu : Lors de l’interview que nous avons publiée dans le N° 47 d’Art Jonction Le Journal, vous fêtiez les 40 ans de la Fondation Maeght que vous dirigez depuis 35 ans. Depuis, l’annonce de votre départ a fait l’effet d’une bombe dans le microcosme de l’art et beaucoup de vagues sur la planète médiatique. Alors, pour les lecteurs d’AJLJ qui vous sont proches et qui suivent attentivement vos expositions qu’en est-t-il, confidentiellement ?

 

Jean-Louis Prat : J’ai vécu au jour le jour dans ce lieu que j’ai eu la chance de diriger en toute liberté. Il y a un temps pour tout. 2004 était le 40ème anniversaire de la Fondation, pour moi, trente-cinq ans de présence… Trente-cinq ans, c’est long mais le temps a passé très vite car j’ai organisé chaque année une ou plusieurs expositions et donc j’avais à chaque fois comme une sorte d’examen début juillet.

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CD : Donc un challenge, un défi qui s’est renouvelé chaque année ?

J.-L. P. : Oui, sûrement, avec, en même temps, la certitude que, dans le fond, ce qui se faisait ne devait durer qu’un temps, ce qui est bien. Je me suis toujours dit : l’an prochain je ne serai plus là. Je me suis dit cela depuis 1970, ce qui fait que je ne suis pas surpris que cela arrive 35 ans après. Je suis resté parce que je pouvais faire des choses très librement chaque année, ici et ailleurs, puisque nous organisions beaucoup d’expositions à l’étranger.

CD : Cette exposition célébrant le quarantième anniversaire de la Fondation était-elle prémonitoire de votre départ ?

J.-L. P. : Je m’étais posé la question de savoir ce qui pouvait être fait et qui correspondrait le mieux à l’histoire de la Fondation, à quarante ans d’existence. Il fallait un très grand sujet ! J’avais pensé reprendre une exposition consacrée à Malraux comme en 1973, qui relierait le passé au présent, puisque André Malraux avait été à l’origine de la Fondation dont il avait favorisé l’éclosion. Aimé Maeght disait toujours que si André Malraux n’avait pas été là, la Fondation n’aurait pas pu exister du point de vue administratif.

CD : Il l’avait créée sur mesure pour Aimé Maeght.

J.-L. P. : Oui, il avait forcé le carcan administratif pour permettre cette Fondation qui se voulait avant tout un lieu de rencontre, comme une grande maison dans laquelle le public puisse se sentir à l’aise parce qu’il y a une véritable osmose avec ces murs de pierre sèche, avec ces arbres, avec ces sculptures, avec ces murs de briques, cette sensation que l’on est naturellement en contact avec l’art. Pour célébrer ce 40ème anniversaire, je me suis donc dit qu’il fallait trouver une idée et, comme Aimé Maeght préférait se dire éditeur plutôt que marchand de tableaux, j’ai choisi de présenter les grands livres illustrés du XXème siècle qu’il a, pour la plupart, édités. Certes, il aimait acheter des tableaux, oui, mais les vendre, non, bien qu’il ait toutes les qualités pour cela et que travaillant avec les artistes parmi les plus importants du XXème siècle il fallait bien aussi en vendre de temps en temps à travers sa galerie.

J’avais déjà réalisé un hommage à Aimé et Marguerite Maeght en 1982 (à la suite du décès d’Aimé). J’ai donc montré cette année le dialogue entre les écrivains, les poètes et les artistes plasticiens parce que c’est ce qui l’avait toujours intéressé. C’était un homme qui aimait les rencontres.

CD : A travers vos récentes expositions, l’écriture semble de plus en plus présente et les livres avoir de plus en plus d’importance.

J.-L. P. : C’est vrai pour les expositions autour de poètes, d’écrivains, telles le Musée imaginaire d’André Malraux, René Char, Pierre Reverdy, Jacques Prévert. En fait, ce que j’aime particulièrement, ce sont les écritures d’expositions, les scénarios, les mises en scènes autour d’expositions thématiques comme j’ai pu le faire pour “La Russie et les avant-gardes”, “Le Nu au XXème siècle”, “La sculpture des peintres”, “L’art en mouvement”, “L’œuvre ultime”…

Une exposition thématique a pour moi un caractère de révélation par rapport à celui qui la conçoit. Parce que l’on fait un véritable choix, on raconte une histoire, un peu comme un écrivain. La même histoire serait probablement différente vue par un autre ou par un metteur en scène. Donc les choix que j’ai pu faire, le montage, ne seraient pas les mêmes. Voilà le genre d’exposition que j’ai toujours aimé présenter. Par exemple, dans “La Russie et les avant-gardes”, raconter ce qui avait été l’effervescence à la fin du XIXème et au début du XXème siècle, au moment où tout est en train de se dissoudre parce que plus personne ne croit à un régime qui craque de toutes parts, tandis que des artistes se posent le problème de la modernité et inventent un monde nouveau auquel ils adhèrent immédiatement, dans une révolution qui les satisfait pleinement, mais qui va bientôt les anéantir. Ce que bien évidemment ils ne savaient pas. Chagall a bien été Ministre de la Culture !

On a donc des leçons à retenir. Raconter une histoire comme celle-là est passionnant car elle touche à la fois le domaine de la création, le domaine des utopies, l’espérance de toute une époque que ces bouleversements extraordinaires vont conduire à une vie nouvelle formidable.

Ou bien encore, pour évoquer un autre thème, envisager une rencontre entre Francis Bacon et Lucian Freud qui étaient amis de travail et qui,

en même temps, étaient dans des oppositions formelles. C’est remettre en scène deux grands artistes du XXème siècle dans un pays qui, soi-disant, n’avait pas d’art moderne : l’Angleterre et dans une ville, Londres, qui est la convention et la liberté mêmes, et de se dire que voilà deux artistes qui ont travaillé insérés dans la même société, et en même temps totalement exclus, qui ont fait ce qu’ils ont voulu.

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Avec l’exposition “L’art en mouvement”, ce qui m’a intéressé c’était de montrer que l’histoire du mouvement, qui débute à la fin du XIXème siècle, lorsque tout commence à s’animer avec l’invention de la machine, du moteur, entraîne des conséquences pour l’art. Mais cela relève aussi du domaine des idées : à partir de là on bâtit l’école futuriste italienne, et puis on raconte, à travers le Futurisme, les liens qui ont existé et qui vont créer par exemple le “Cubo-futurisme” en Russie, un peu du Cubisme français, trop rigoureux, trop cartésien, puis aller jusqu’aux artistes qui introduisent des moteurs dans leurs œuvres.

CD : Tout cela c’est le XXème siècle. Comment voyez-vous le XXIème ?

J.-L. P. : Je crois que chacun appartient, et c’est tant mieux, à une époque. Je suis allé volontiers jusqu’à Basquiat. J’ai même écrit un texte, il y a longtemps, pour un livre consacré à cet artiste. Je pense que l’histoire de l’art et les artistes sont entrés dans un monde médiatique très différent, que les supports ont changé. On parle volontiers de la photographie. Ah bon ! Cela n’a pourtant rien de nouveau ! Je croirais plutôt à la vidéo. Ne serait-elle pas un peu comme les grands livres illustrés du XXème siècle, que l’on regardera ?

Nous sommes dans une période où les idées des uns sont les idées des autres. Or, je crois toujours à cette personnalisation plus spécifique de chaque être, et je pense que dans cette mondialisation, il y a une recherche qui va être intéressante, qui va revenir à ses propres racines. Chaque artiste va davantage traduire ses racines que la culture d’un pays, de son pays, parce que trop restreint. L’art français est devenu terriblement ennuyeux. On est peut-être plus Basque ou Catalan, plus Breton que l’on est Français. Les artistes sont les porteurs de ferments qui correspondent exactement à la culture dans laquelle ils ont vécu. La retrouver de manière juste donne une force particulière et une vérité, ce qui est passionnant. C’est vrai que l’Angleterre, dont on vante tant l’extravagance,

l’excentricité et la liberté, est un pays où il y a, à la fois, les Lords et les Beatles, la peinture la plus traditionnelle et Francis Bacon, Henry Moore, Damien Hirst… Comment tout cela s’est-il passé ? Ils ont gardé une extrême liberté et beaucoup d’individualisme. Alors qu’en France, il faut toujours que la culture soit partagée et que tout le monde puisse dire que Dupont ou Durand sont les artistes dont on doit parler.

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CD : Nous avons cette hiérarchisation des choses très cartésienne, qui, en général part de Paris et redescend vers les régions.

J.-L. P. : Et cette hiérarchisation correspond à une administration culturelle puissante, structurée, qui existe depuis l’Ancien Régime et qui continue à se répandre. Le Roi décidait, puis, le Président de la République, puis les présidents de conseils régionaux, de conseils généraux, même les maires des grandes villes sont devenus des décideurs culturels, je ne suis pas sûr que cela soit une bonne chose...

Je crois qu’il vaut mieux laisser les gens libres et leur donner la facilité de voyager plutôt que de vouloir toujours les ramener chez soi. C’est ce qui s’est passé dans les pays flamands, en Belgique, en Hollande, dans les pays scandinaves, en Allemagne, en Angleterre. Les artistes sont sortis, sont allés ailleurs.

CD : Avec toute l’expérience de la Fondation quel est votre sentiment sur le fait qu’une infime partie seulement de la population locale y vient alors que l’essentiel des visiteurs est composé de personnes extérieures à la région ?

J.-L. P. : J’ai souvent remarqué qu’il y avait moins de musées dans les pays du Sud que dans les pays du Nord et c’est curieux, c’est également le cas pour les collections. Pourquoi ? Parce qu’au Nord, les gens vivent plus chez eux entourés de choses auxquelles ils donnent un poids.

La Côte d’Azur est peut-être en train de mourir d’avoir été trop gâtée. Il faut dire que les gens sont venus ici pour profiter d’une liberté, du soleil et de la beauté des lieux. Le soleil est toujours là mais la beauté, ils l’ont détruite. Alors que reste-t-il ? S’il n’y a pas une vocation culturelle entièrement renouvelée, la Côte d’Azur souffrira énormément. J’en suis totalement convaincu. Je l’ai toujours été et je ne vais pas changer d’avis. Une autre erreur a été de créer trop de lieux.

CD : il y a en effet une explosion de lieux...

J.-L. P. : ...Une explosion de lieux qui n’avaient pas forcément une identité propre, qui inévitablement créent des besoins de personnel, des dépenses que l’on ne peut pas honorer, ce qui fait qu’il n’y en a aucun qui fonctionne très bien.

Je pense qu’un jour il faudra faire des regroupements. Un bon maire sera celui qui procédera à ces regroupements.

Le budget d’un département ou celui d’une ville ne permet pas une telle dispersion. Ce que je dis là me semble d’une grande évidence. Il y a bien eu, bon sang, des restructurations dans l’industrie quand il a fallu rassembler tout un tas de petites structures qui ne pouvaient plus fonctionner. Combien a-t-on créé de musées à Nice en vingt ans ? Sept ou huit je crois, si je compte le Musée des Arts naïfs, le MAMAC, le Musée des Arts Asiatiques, le Musée Archéologique, ainsi que d’autres lieux. Mais comment fait-on vivre tout ça ? Comment peut-on penser que l’on a autant de personnes de talent pour s’en occuper ? Pourquoi tout le monde serait-il doué pour diriger un musée ou pour jouer du violon ? Pourquoi d’ailleurs aussi autant d’orchestres ? Entre Cannes, l’Opéra de Nice et celui qui est dans un état indépendant Monaco ?

CD: Qui est en train de créer un futur Musée...

J.-L. P. : Tout le monde veut créer des lieux. Il faut une conviction, une force, une passion qui animent un lieu pour en faire quelque chose

d’exceptionnel à un niveau qui soit, dès le départ, international et non pas local. Il n’y a rien de pire que le local. J’ai toujours voulu y échapper et l’on ne pourra pas dire que je n’y ai pas réussi. Dès mon arrivée ici, j’ai exprimé cette volonté à Aimé Maeght. Parce que je suis un provincial et que j’y tiens. Je viens d’une région dure, qui est l’Auvergne, où il n’y a pas beaucoup d’art mais où les gens savent ce que difficulté veut dire. Rester au niveau local, c’était dépendre inévitablement des uns et des autres, de ceux qui étaient installés là et qui auraient bien voulu en faire leur petit commerce. Je n’ai jamais voulu cela. Je pense qu’une culture n’a pas à être locale, tout en gardant ses vraies racines, ce que les gens n’ont pas su faire.

CD : C’est la grande difficulté : garder ses racines et ...

J.-L. P. : ... Et exprimer quelque chose qui soit un langage un peu plus universel. Je crois que cela, on l’a oublié, fasciné par quelque chose d’immédiat, qui devait réussir, mais c’est faux, je n’y crois pas.

C’est pourquoi j’ai tenu, non pas à être à l’écart, car lorsqu’on travaille quelque part, on ne peut pas être à l’écart, mais à ne pas être avec tout le monde. On fait des choix et l’on agit, ce qui a fait que cela a pu fonctionner ici beaucoup mieux qu’ailleurs, avec même un public local ici plus important qu’ailleurs. Ce public existe, l’Association des Amis de la Fondation compte plus de 2000 adhérents dont environ 1200 personnes de la région et 800 de France et d’ailleurs. Je voudrais bien savoir quelle association d’amis de musée de la Région en compte autant. Qu’on m’appelle !

Quand on voit que Cannes aurait pu créer un grand musée et qui ne l’a pas fait, quand on voit que Nice aurait pu créer le plus beau Musée d’art Moderne de la Côte au Palais de la Méditerranée sur la Promenade des Anglais, ce qui aurait attiré jeunes et moins jeunes qui passent inévitablement devant. C’aurait été un événement mondial et on aurait pu même recréer, au large le fameux Palais de Cristal et le relier au Musée… Mais cela n’a pas été compris. Il faut dire qu’à Nice on a même démoli le Ruhl...

J’en reviens aux trente-cinq ans passés ici et, au fond, je pense qu’il y a une identification des personnes aux lieux qui fonctionnent. C’est pourquoi, arrivé au quarantième anniversaire, je me suis dit qu’il ne fallait peut-être pas trop continuer, avec en plus quelques petits problèmes qui peuvent arriver dans la vie, d’entente moindre avec certaines personnes, il fallait se dire que c’était le bon moment. Tout le monde voulait que je reste, le Ministre en particulier, l’Etat pensant qu’il fallait garder un ton différent, une liberté dans cette Fondation devenue exemplaire.

Je me suis dit que c’était le bon moment pour tirer ma révérence, tourner la page en me disant qu’on allait me prolonger. J’ai préféré prendre la décision d’arrêter le traitement que je m’étais moi-même d’ailleurs administré.

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CD : Pour nos lecteurs, toujours confidentiellement, qu’allez-vous inscrire sur cette nouvelle page ?

J.-L. P. : Je dois dire que l’on m’a fait des propositions formidables dont je n’ai pas eu forcément envie. J’ai toujours su garder ma liberté que je souhaite avant tout préserver. A l’âge que j’ai, qui n’est pas vieux, être libre est très important. Je vais organiser des expositions un peu partout : A Rome, au Palais du Quirinal début 2006 sur l’Ecole anglaise ; au nouveau musée de Frieder Burda à Baden Baden qui est un ami et qui me l’a demandé ; à Martigny, à la Fondation Pierre Gianadda ; à Madrid au Musée Thyssen. Organiser des expositions, c’est ce que j’aime faire et donc cela me convient parfaitement.

Par ailleurs, je suis Président du Comité Chagall. Je suis aussi membre du Conseil d’administration du Centre Georges Pompidou. J’ai donc de quoi m’occuper. Mais je ne souhaite plus m’attacher à un lieu comme je l’ai fait. J’ai eu la sagesse, je sais cela fait un peu plan-plan de dire cela, de savoir m’arrêter je crois, au bon moment. C’est à la fois un crève cœur mais un moyen de repartir et de renaître.

CD : Comment avez-vous travaillé pendant ces trente-cinq ans ?

J.-L. P. : Je me suis appliqué à toujours travailler selon les mêmes règles, avec la même rigueur. J’avais beaucoup appris d’Aimé et de Marguerite Maeght. La Fondation n’est autonome financièrement que depuis 1977. Elle vit sans aide, sans subvention. Mais avant, elle vivait de la totale générosité d’Aimé et de Marguerite Maeght. Il a fallu créer tout un tas de choses autour pour lui donner cette autonomie. Chaque année, c’était une reconquête et on attendait de savoir si cela allait marcher et quel allait être le programme suivant, tout en restant cohérent avec le programme précédent. Parce que ce qui a fait quand même le lien avec le public, c’est une cohérence dans les choix, j’en suis convaincu. Je peux en parler parce qu’ils sont les miens. Ils sont ce qu’ils sont et je ne prétends pas avoir eu raison, mais je prétends avoir fait ce que j’ai voulu. C’était mes idées que je mettais en place, par rapport à la fois à l’histoire de la Fondation et à celle de l’art. Je crois qu’on ne peut tenir et qu’on ne peut vivre qu’en ayant toujours en tête, en mémoire, ce que sont le passé et la tradition. C’est comme dans un Théâtre ou un Opéra, il y a des programmations. On ne peut pas passer de la Fille de Madame Angot à Wagner. Ou alors il faut savoir pourquoi on le fait.

CD : Il y a des articulations à trouver.

J.-L. P. : Oui, tout à fait, et cela n’est pas si facile.


Propos recueillis par Christian Depardieu