« l’art pour la mémoire »

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Norman Kleeblatt a passé pratiquement toute sa carrière au Jewish Museum, lieu international de reconnaissance et de contribution de la tradition juive dans le monde. Par sa vision extraordinairement moderne de l’art il éclaire d’innombrables ouvrages et expositions mettant en jeu notre passé, notre présent et notre avenir.

 

SV : Comment êtes-vous devenu l'un des plus éminent spécialiste d’art dans le monde ?

NK : J’ai toujours aimé les arts visuels. Je me suis formé auprès de personnes ayant chacune une perception différente de l’art tant dans leurs méthode que leurs compréhension. J’ai passé mon doctorat avec Robert Goldwater et avec Gert Schiff à l’Institut of Fine Arts de New York, où j’étudiais la fin du 19ème. Pour Goldwater, l’art était une matière interdisciplinaire hétérogène. Il estimait que tous les arts étaient liés entre eux, le théâtre, la musique, la littérature. Gert Schiff avait une vision plus étendue et plus éclectique allant d’un Fuseli du 18ème à l’art contemporain. Il considérait comme une suite logique les grandes traditions européennes. J’étais aussi impressionné par Rudy Fuchs de la Documenta de Kassel (1982). Son approche de l’art contemporain s’envisageait d’une manière plus subtile et plus poétique, différente de celle qui avait pu être présentée à travers les grandes expositions du MOMA limitées à uns un ité stylistique et géographique. (Geldzhaler’s work at the Metropolitan Museum (New York Painting et sculpture 1969-70).

SV :Quels sont vos artistes de prédilection ?

NK : Rothko et Georges de la Tour.

SV :Que pensez-vous des expositions françaises, en général ? Y-t-il une différence dans le jeu d’interprétation entre les expositions françaises et américaines ?

NK : Les expositions françaises présentent un intérêt majeur. Il est difficile de généraliser les pratiques, car il peut y avoir de grandes différences entre elles. Par exemple, celle qui nous a été proposée pour « les magiciens de la terre » de Jean-Hubert Martin et celle réalisée pour « les traces du sacré ».La première, unique en son genre, est ré-examinée et ré-évaluée sans cesse, (ou fait l’objet d’une incessante remise en question ou attention) malgré les critiques du début. La deuxième exposition thématique concernait un ensemble d’artistes et de mouvements qui seraient interprétés à la fois objectivement et subjectivement c’est à dire en terme de spirituel et de transcendance (religieux ?). On ressentait de vrais moments d’émotions, même s'il semblait manquer, au niveau visuel et intellectuel de tension et de rigueur. Par conséquent, j’ai une grande admiration pour la détermination qui caractérise les expositions françaises, à cette façon d’explorer l’art avec moins de contraintes objectives. L’objectivité conduit souvent les expositions américaines à une relative banalité parce qu’elle fait partie du caractère américain et du produit d’une culture issue des chaînes de montage et des Tract House.

Bien que plus circonscrit que à New York, il est fascinant de voir combien Paris continue d'être une place attractive qui protège toutes les formes de création d’une manière unique et vigoureuse. La Maison Rouge représente typiquement cette capacité de fusion culturelle, non limitée sur des plans stylistiques ou (monographique)

Kleeblatt

SV :Comment voyez-vous la nature de l’art en Amérique dans les prochaines années ?

NK : La question est complexe car nous avons dépassé manifestement la période d’un contexte purement national. Il y a des artistes de tous les pays à New-York et des artistes américains dans le monde entier, comme Susan Hiller qui a travaillé au Royaume-Uni et à Berlin. Les notions de frontières nationales,de cohérence de qualification ou de classification sont dépassées. Nous sommes rentrés dans un marché de l’art plus large qui comprend des acteurs culturels très diversifiés produisant des œuvres très hétérogènes.

SV :Quelle analyse faîtes-vous du rôle prépondérant des nouveaux mécènes, bienfaiteurs issus du monde économique ?

NK : Aujourd’hui les groupes,les patrons de sociétés sont souvent les créateurs d’espaces d’expositions,de galeries et même de musées.Ce qu’ils proposent peut être considéré comme un véritable défi et (apport inestimable moi)vis-à-vis des institutions ou musées établis. Leur intention est de partager l’héritage de l’art avec le public.Cela se faisait déjà dans le passé,quand on pense à la collection Frick, la collection Wallace à Londres, ou le Musée Jacquemart-André à Paris. A présent,il serait intéressant de savoir, dans quelle mesure l’émergence de ces nouveaux mécènes pourrait changer le paysage muséal dans les 25 prochaines années. De quelle manière pourront-ils le faire en fonction de la diversité des collections déjà existantes ?

SV :Comment définissez-vous votre musée ?

NK : Le TJM présente la culture juive. C'est une institution culturellement spécifique car elle est tournée à la fois vers les questions de l’histoire et de l’art en étudiant les croisements de 4000 mille ans de culture juive.

Située sur le Mile Museum, le TJM est admiré pour ses expositions et programmes éducatifs. Il attire des visiteurs de tous âges, de toutes classes sociales, des touristes de la zone métropolitaine de New York.

SV : Quelle est la différence entre le sacré et le religieux pour un objet d’art ?

NK : Le sacré est évidemment un terme plus grand, plus littéraire et plus poétique que la piété considérée comme individuelle ou commune. Même le plus sacré des objets de la collection TJM tel l’Arche de la Thora, des commandes de synagogue datant de la Renaissance d’Urbino ou des modernes et abstraits de Johnson à Lassaw, font partie de l’esthétique et des lieux culturels d’une société au moment où ils ont été crées. L’art religieux est marqué par la culture de société et par sa banalité même.

SV : Est-ce que par exemple, Barnett Newmann dont les œuvres puisaient dans les concepts religieux de la Kabbale peut être considéré comme issu de l’art juif ?

Est-ce que les sources de la création déterminent l’appartenance de l’artiste ?

NK : L’art juif en lui même n’existe pas pour moi ; pas plus d’ailleurs que l’art français ou américain. Ce sont des catégories artificielles établies par des historiens à l’angle de vue limité. Mais les tentatives de classer des œuvres majeures, devraient rester ouverte à une interprétation plus large. Est-ce que Picasso fait de l’art français ? L’art de Soutine est-il caractérisé comme lithuanien ? Est-ce que nous devons classer Rothko selon son pays de naissance ? Sont-ils américains ou tout simplement internationaux ? Il est impossible d’adopter une expression concernant des artistes qui réunissent dans leurs œuvres, plusieurs histoires de l’art.

Mon ambition est de voir les lacunes qui ont été laissées dans des œuvres déjà répertoriées pour découvrir un espace où l’art est plus libre.


Silvia Valensi entretien avec Norman Kleeblatt


www.jewishmuseum.org

Histoire du Jewish Museum

Bibliographie Norman Kleeblatt