Claude Guénard

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Entré dans le monde de l’art dès l’enfance, professeur des beaux-arts à 23 ans, Claude Guénard a passé la plus grande partie de sa vie à faire comprendre, apprendre et aimer l’art. Artiste doué d'une technique de travail époustouflante par la rapidité et la virtuosité de son exécution, il se donne aujourd'hui entièrement à la création. Il nous invite à "rentrer dans la peinture" pour mieux nous faire partager cet imaginaire qu’il nous engage à utiliser davantage. Il nous donne aussi une réflexion plus distanciée sur les images omniprésentes qui nous sont imposées par notre société de consommation.

 

 

Guénard

Une vision que la galerie Hélenbeck à Nice nous invite à partager dans son exposition.

Silvia Valensi : Avez-vous une définition précise de ce que l’on nomme communément le fantasme ?

Claude Guénard : C’est formuler un monde de l’ordre de l’irréel. Le fantasme peut faire rêver mais il peut faire peur. C'est une construction mentale complexe qui touche différents domaines. Je considère qu’il faut s'y référer avec distance, comme une donnée de l’imaginaire.

S.V. : L’Éros est un concept puissant, présent dans l’art mais aussi dans la mythologie, la philosophie, la psychanalyse, la littérature et même dans la politique… Comment l’abordez-vous ?

C.G. : Je travaille dans un érotisme permanent, il est la Vie. Éros se matérialise dans mon travail, comme un héros de l’échange. Pour moi, il n'y a pas de différence entre l'Éros et la pornographie. Seule la transmission du message diffère. Il y a seulement des puissances diverses d'imagination qui peuvent être apportées par un jeu scénographique, par des éléments de beauté réelle ou non mais qui dans tous les cas peuvent magnifier l'image. Érotique ou pornographique, une image sera d'autant plus rejetée esthétiquement et oniriquement si elle est dépourvue de cette puissance imaginative. Nous devons donc recourir à notre imagination pour sauver l'image qui ne peut-être glorifiée que dans sa "pureté érotique "originelle. L'impact de l’érotisme doit être utilisé pour nous laisser maître de nos sens et non dans un rapport d’images qui l’associe à un sens publicitaire ou commercial.

S.V. : Quels que soient les médiums, photos, films, peintures, vidéos, on assiste actuellement à une spectaculaire théâtralisation de l’image. En avez-vous conscience et comment l’abordez-vous dans votre travail ?

C.G. : La construction de l’image d'un tableau a un impact sur la perception et aujourd’hui nous voyons bien la théâtralisation de l'image dans toutes les formes de communication, car elle semble nécessaire. Nous savons que la construction de l’image dans un tableau, a un impact dans les domaines de la perception et de la sensation. Cela me pose d'infinies questions sur l'image, sur l'espace-temps, sur un moment précis qui échappe, mais qui peut-être capital si l'on veut saisir un désir. Si dans l’art on peut manipuler l’image, il est impossible de manipuler le temps,. J’essaye pourtant et il m’arrive de saisir des moments clés, échappés de cet espace temps. Pour mieux voir cette image apparaître sur la toile, j’essaye donc de théâtraliser ma vision et j'attends ensuite que l'image se donne. Lorsque cela arrive, c’est la magie de l’art.

S.V. : Recherchez-vous le choc visuel ou le choc émotionnel ?

C.G. : Je les recherche implicitement, secrètement et sans agressivité quel que soit le sujet, mais je provoque la réaction des sens, oui, de tous les sens. Ce qui ne relève pas de notre univers nous met dans une situation mentale d’alerte de peur et d’urgence. Cela rappelle les films censurés des années 30 où la force suggestive d’un supposé acte sexuel affolait l’imagination. C’est aujourd’hui dépassé.

Guénard

S.V. : Le sexe et le pouvoir ont toujours inspiré une fascination particulière, très personnelle, mais pourtant universelle. Que vous-inspirent-ils ?

C.G. : Le pouvoir politique inspire notre imaginaire comme il inspire de la même manière le sexe. On peut y voir là le syndrome du super homme, du pouvoir dominant /dominé, avec le même facteur de consentement. La fascination du pouvoir va jusqu’à l’idolâtrie ; pour la religion, on pourrait parler de fanatisme ; mais il y a là une conscience aveugle très étrange. Le sexe est donc pour moi un outil de révélation lié à des sentiments complexes. Le sexe s’associe à la jouissance, la jouissance au pouvoir, c’est très intéressant n’est-ce pas ? L’art joue sur toutes les formes de la représentation et celle-ci est un soutien inestimable à la compréhension de la nature et des hommes. Je me dis souvent que cela poserait un véritable problème si on demandait à plusieurs personnes de dessiner leurs propres sexes ! Ce serait un défi incroyable ! car ces personnes révéleraient toutes des signes intérieurs de leurs personnalités.

S.V. : Aimez –vous les femmes ? Comment les regardez-vous ?.

C.G. : Elles sont merveilleuses, extraordinaires. Elles envahissent avec liberté mon travail et leur engagement est total. La liberté des femmes, c’est le consentement qu’elles peuvent donner. Je les mets donc en situation de percevoir toujours ce désir de partager ma feuille de papier. Mon crayon leur donne cette occasion, j'en ai pleinement conscience et cela se voit et se regarde.

S.V. : Comment regardez-vous ? Comme un voyeur ?

C.G. : Je suis voyeur lorsque je décide de faire jouer des rôles à mes personnages, lorsque je les mets en danger en les changeant d’identités, en les manipulant avec mon rasoir (pour les grattages) et mes crayons, alors ils m’appartiennent et je les exhibe sans retenu sur le papier. C’est un jeu qui devient ludique et même drôle, car aujourd’hui nous sommes tous prêts à jouer tous les rôles, à briser les tabous, sans vouloir nous briser nous-mêmes.

S.V. :Que représente pour vous le système des valeurs ? Vous dérange-t-il dans votre acte créateur ?

C.G. : Les valeurs ont un sens plus immuable pour moi, je préfère parler de symboles. Ils se construisent et se détruisent au fil d'une époque, d'un environnement, de voyages, de lectures, de rencontres et d'idéologies bien sur ! Plus aptes à la représentation, ils peuvent s’interpréter de mille manières. Ils sont dans la mouvance eux aussi de nos sensations et de nos perceptions. Et les symboles peuvent parfois dépendre des valeurs ; mais certains monogrammes résistent plus facilement aux symboles, donc il n’y a pas de règles immuables..

S.V. : Quelle est votre avis sur la distinction entre l’image et l’apparence ?

C.G. : Le plasticien est un illusionniste qui peut faire sortir l’image de son contexte. Ses sources d’inspiration peuvent être la sexualité ou tout autre chose mais sa recherche est toujours celle d’un monde. l’artiste est un créateur de monde. Nous somme dans l’époque de l’apparence avec un consensus sur l’image et sur l’érotisme qui sont devenus des emblèmes d’objets de consommation.

S.V. : Etes-vous amoureux du luxe, de la volupté, du sexe ?

C.G. : On accède à eux par le désir, ils dépendent donc d’un processus semblable. On peut être fasciné par le monde du luxe, par ses codes, ses rites, sa dimension universelle. Pourtant il ne faut pas, par facilité, assouvir ce désir par l’objet convoité, mais nous réapprendre à rêver et s’approprier ce monde par des représentations plus personnalisées. La volupté est un luxe qui se dessine avec son sexe et sa tête.


Exposition jusqu'au 20 septembre Galerie Helenbeck 6 rue Defly 06000 Nice Tél. 0493 542 282 ouvert de 14h à 19h30 fermé lundi et mercredi.

Entretien avec Claude Guénard par Silvia Valensi