Jacques Villeglé, le tourbillon créationnel

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Jacques Villeglé, poète et esthète de l'affiche lacérée, a récemment, non sans tristesse mais aussi un certain fatalisme, exposé puis dispersé ce qu'il appelait son "butin de guerre", ses affiches de lettres lacérées dans une galerie parisienne. L'accrochage était magnifique : des bribes de lettres, de caractères typographiques s'entrechoquaient, se dissolvaient, se sublimaient en une cantate aux signes colorée, imposante, lumineuse parfois, que n'aurait pas reniée le compositeur Olivier Messiaen. 1et2

 

 

Chez Villeglé, ce chant du monde déchiré, cette célébration de l'écriture lacérée, du brouillé, de l'effacement exalte, par le biais du détournement, une des activités les plus déterminantes de certaines sociétés humaines, l'écriture, le graphisme.

Comme il l'a écrit lui-même dans La Traversée Urbi et Orbi, et comme il nous l'a confié pour sa biographie3, Jacques Villeglé a très tôt été sensible à l'univers typographique. Dès l'enfance peut-être, puis à l'adolescence, dans le néant culturel de l'Occupation. La découverte, en juin 1943, à Vannes, au milieu d'invendus, de L'Anthologie de la peinture en France de 1906 à nos jours (1927) de Maurice Raynal ne fut pas seulement un éclair dans sa nuit picturale : à l'article Miró, était reproduite "une œuvre sur laquelle les quatre lettres de son nom, en ordre arbitraire, rayonnaient en quart de cercle, à droite d'une constellation en forme de A. Le i pouvant être tout aussi bien un u, il convenait de lire AmouR et non Riom ou moiR,..." émiettement alphabétique troublant. Un an et demi plus tard, l'achat en solde, à dix-huit ans, par le jeune Breton déjà fouineur et peut-être aimanté, du scénario de La Fin du monde filmée par l'ange N.D., daté de 1919, et illustré par Fernand Léger en Cheltenham gras, caractère pour affiche foraine, " l'impressionna".

Cette fascination s'accrut au gré de l'arrachage (plus que de la cueillette, terme bien édulcoré pour une activité mobilisant tant d'énergie physique mais aussi, sans doute, pulsionnelle) des affiches lacérées, ainsi qu'avec le travail, en compagnie de Raymond Hains, sur l'éclatement de la lettre, pour Hepérile éclaté, court poème de Camille Bryen. De plus, après les cubistes, les dadaïstes, les futuristes et les surréalistes, la recherche plastique des années 50 et 60 démultiplia l'attirance des artistes pour le graphisme, la lettre. Villeglé de citer Les Journaux des Dieux et la revue UR, l'hypergraphie, la méta-prose, le lettrisme, l'art gestuel hérité de l'extrême-Orient. Pour sa part, le plasticien se satisfit de son domaine d'élection, l'affiche lacérée, expression d'une révolution du regard, dont il devint l'exégète.

"Faisant l'économie de tout voyage, et ayant confiance dans la modernité occidentale, les affiches de théâtre ou les affiches en deux couleurs des cinémas de quartier annonçant leurs programmes couplés par quinzaine, autre économie due à la paupérisation de la barbarie guerrière, me contentèrent. Les caractères typographiques y pullulent et leur entremêlement nous introduit par leur presque disparition vibratoire dans le domaine de l'heureusement illisible, de l'insaisissable mallarméen."

On le voit, la quête de ce membre fondateur du Nouveau Réalisme, qui a longtemps fait profession de désinvolture, d'ironie, d'apathie, est d'une exigence poétique élevée. S'il n'a presque jamais rédigé de poèmes, sauf pour Labarinte (1994), un livre en regard de photographies de Michel Dambrine avec une typographie de Jean Hofer - ses écrits sur l'art et l'histoire du mouvement recèlent pourtant plus d'un passage d'une brûlante fulgurance - il a fréquenté de nombreux poètes depuis 1945 : le Nantais Camille Bryen, André Breton, Tristan Tzara (qu'il porte au pinacle), les lettristes, surtout François Dufrêne et Gil J Wolman, ses intimes, Bernard Heidsieck ainsi que des poètes femmes, sans oublier son compagnon d'aventures, Raymond Hains.

Son esthétique du chaos, sa vision de l'illisible et d'une beauté nouvelle, à laquelle il a consacré sa vie, sa célébration étrange du monde par le décollage, ce déchiffrement par le mystère et la maïeutique, son travail sur ses beaux petits formats l'exhaussent, s'il en est besoin, à la qualité de poète tout comme le font, désormais, ses signes socio-politiques et autres alphabets.

L'œuvre de graphiste de Jacques Villeglé, amorcée en 1969, est le fruit d'un exercice choyé, longuement médité et peaufiné. Le poète et l'artiste, fasciné donc depuis l'adolescence par la typographie -"ce qui avait une grande importance, c'étaient les collages cubistes et l'introduction du signe typographique"- osent enfin, et sans cesse un peu plus, se réconcilier en lui, mieux, s'avouer. Car ces phrases qu'il choisit, ces extraits de poèmes ou de prose, il les réinvente souvent, se les approprie, leur redonnant vie, dans une écriture-peinture méticuleuse ou joyeuse, inspirée et grave, puisqu'il entend faire œuvre d'anthologiste en ressuscitant des textes, des auteurs oubliés notamment.

C'est en 1969, après avoir été frappé par la présence dans un graffiti d'une croix gammée, figurant le X du président Nixon, de passage à Paris, qu'il a "été poussé à spéculer encyclopédiquement sur un abécédaire socio-politique, voire économico-religieux" a-t-il écrit. et d'ajouter, il y a peu :

" Là, je me suis dit qu'il fallait faire un alphabet, c'est une tradition chez les poètes, les dessinateurs. J'ai donc souhaité créer un alphabet socio-politique. J'ai eu beaucoup de mal à commencer, car je ne dessinais pas, je me suis mis dans la peau d'un encyclopédiste qui met en valeur un alphabet. Les premières planches, en petit format, sont apparues en 1970. Dès le début des années 80, je me suis obligé à travailler sur de plus grandes toiles, pour mettre en valeur l'écriture. Ce qui est passionnant, c'est la recherche de mots, de sujets, compatibles avec ce projet. C'est par là que j'ai appris les métiers de la peinture : la bombe, les crayons gras, à l'huile, l'acrylique et toutes sortes de supports. Il y a la peinture gestuelle, le fait de dessiner lentement, à la plume. Les signes politiques ont pris, là, beaucoup d'importance pour moi. J'ai fait des recherches approfondies sur le sujet (...)

" Je me suis rendu compte que la typographie était la seule chose solide, structurée comme sujet ; Les affiches me plaisaient de ce point de vue-là, puisqu'elles renouvelaient, par le hasard, la déchirure, les superpositions la typographie. J'ai passé beaucoup de temps à faire et parfaire des lettres, quand j'ai fait Hepérile éclaté avec Raymond Hains, cela a nécessité une année de travail, de 1952 à 1953. Mon objectif était comment renouveler la lettre, l'affiche lacérée permettait cela. " 4

Désormais, Jacques Villeglé, qui a décidé d'arrêter l'arrachage des affiches en l'an 2000, se consacre à ses graphismes. En 2007, il a même élaboré une nouvelle police de caractères, au pochoir, moins agressive, plus tendre, comme apaisée. Mais il n'en abandonne pas pour autant "la guérilla des écritures" dont nous sont présentées ici les différentes étapes de conception, de polissage, si l'on ose ce terme pour des signes parfois violemment et dramatiquement connotés. Il ne s'agit pas pour Villeglé, bien sûr, d'en faire l'apologie ni de les instrumentaliser : faut-il rappeler que l'artiste est issu d'une famille de grands résistants et que lui-même prit, tout jeune, sa part dans la lutte contre la barbarie nazie ? Il s'agit pour lui de "secouer les ensommeillés, ceux qui refusent de regarder l'Histoire en face", de faire se confronter signes anonymes urbains, lettres violentées par un usage criminel, témoignages économiques, sociologiques... (…)

Odile Felgine

(texte extrait du catalogue de l'exposition " Jacques Villeglé, typographie & graphisme "

mars-mai 2008 Bibliothèque Municipale à Vocation Régionale, Nice)


 

 

1 Volume IV du catalogue des affiches lacérées de Villeglé. La lettre lacérée (1963-1989), p réface de Daniel Abadie, Marval, 1990

2 Jacques Villeglé "La lettre lacérée", affiches lacérées, 1955-1992, préface de Jean-Yves Jouannais, Galerie G.-Ph. et N. Vallois, Paris, 28 septembre-10 novembre 2007

3 Entretiens avec Jacques Villeglé et Biographie de Jacques Villeglé, Odile Felgine, Linda et Guy Pieters Editions, Sint-Martens-Latem

4 Entretien avec Yan Ciret, Figures de la négation, Avant-gardes du dépassement de l'art, musée d'Art de Saint-Étienne métropole, 2004 )