Drôle d’endroit pour une rencontre

PDFImprimerEnvoyer

La comédienne Viviane de Muynck et la danseuse Christine Corday ont choisi l’absurde. Entres perruques blondes et talons rouges, La Mouche, l’Archange… est peut être avant tout l’histoire d’une découverte mutuelle entre une chorégraphe discrète et l'actrice fétiche de Jan Lauwers.

 

spectacle

« J’aime Marseille, une ville que je connais bien. J’habite à Anvers, qui est aussi un port avec le même côté ville dangereuse. Mais, j’aimerais venir à présent vivre ici » Viviane de Muynck, à la terrasse du Waaw, le 23 mars 2011, à l’invitation du Merlan Scène Nationale.

« Nous sommes allées vers une façon de pouvoir se présenter en égalité sur le plateau, de ne pas donner plus de poids au fait que je fais ce métier de comédienne depuis plus longtemps ». Etrange rencontre, sur des textes de Breton, Dubillard, Duras et des bribes de vie, que celle de Christine Corday et Viviane de Muynck.

Secrétaire de direction, Viviane décida à 30 ans de changer de vie. Elle qui pratiquait déjà le théâtre en amateur, s'est inscrite au Conservatoire de Bruxelles et là, ce fut le coup de foudre artistique pour Jan Decorte. Le metteur en scène, écrivain, plasticien et surtout maître à penser d'une génération d'artistes flamands, de Jan Fabre à Anne Teresa De Keersmaeker, est devenu son mentor. « C'est Jan Decorte en grande partie qui a changé le théâtre en Flandre et c'est une chance inouïe d'avoir appris avec lui ! » Depuis, la comédienne arrivée sur les planches sur le tard a joué pour les plus grands metteurs en scène hollandais et flamands, comme Guy Cassiers et Jan Lauwers. Sans passer par la case des rôles de débutantes et d'ingénues, du fait de son âge à la sortie du Conservatoire, elle s'est vite emparée de rôles impérieux comme Ubu – « le Ubu le plus dégoûtant qui soit, d'après la critique » mais aussi le Roi Lear, Ulysse dans Philoktetes Variations ou encore Martha dans Qui a peur de Virginia Woolf ? Star en Flandre et aux Pays-Bas, Viviane De Muynck s'est fait connaître chez nous avec la Needcompany de Jan Lauwers, notamment à travers La chambre d'Isabella et La poursuite du vent, deux succès mémorables du Festival d'Avignon. Avec sa voix grave et son physique de matrone, la comédienne est aujourd'hui une actrice convoitée du côté francophone aussi.

spectacle

Christine Corday, elle, est danseuse. Enfant, elle chante et danse avec la chorale "Les Sosses de Paris" (tournées en France et pays limitrophes) et participe à des émissions de télévision avec Jean Nohain. Secrétaire de direction, elle aussi dans une première vie, elle suit ensuite les cours et ateliers de K. Saporta, M. Fossen, A. Puget, S. Lessard, M. Berns et J. Gaudin... Intéressée par le cirque et plus particulièrement par l'acrobatie, la jeune femme apprend le trapèze aux côtés de M. Radondy. Parallèlement, elle débute un travail de chant avec E. Demongeon. En 1991, lors d'un stage de formation (danse) au T.C.D., elle rencontre Régis Huvier, chorégraphe de la compagnie l'Arrache-Coeur et décide de collaborer avec lui en tant qu'interprète sur un certain nombre de spectacles : Et ils barjottent, Cherche pas y-a moi, Tes mort ou pas cap, Maltitude, Les bargeots vous sourient (1991-1997). Ces spectacles réalisés avec cette compagnie à Paris, en province et à l'étranger, lui feront rencontrer Mark Tompkins (Home, 1993-1997), Dominique Boivin/Cie Beau Geste (La belle étoile, Petites histoires au dessus du ciel, Mécaniques, Conte sur moi, Le lion et le rat (1995-2003) et Jean Saudin (Carte blanche et Soirée Privée (1998-2003). En 1997, elle crée Mine de rien à la demande d'Amélie Grand pour les Hivernales d'Avignon. Pour son solo Elles créé en décembre 2001 au Vivat d'Armentières avec la complicité d'Eliane Dheygerès, Christine Corday a pris comme point de départ ses états d'âme, ses émotions et toutes les petites histoires personnelles qui l'animent. Son travail chorégraphique s'appuie sur ce qui l'entoure et sur l'intériorité.

spectacle

« C’est l’histoire d’une rencontre. Quand Christine Corday m’a contactée en m’envoyant une lettre exprimant le désir de travailler avec moi, puis quand nous nous sommes vues ensuite, j’ai tout de suite été touchée par le trajet qu’elle avait fait dans la danse » explique Viviane Muynck « J’ai immédiatement ressenti une possible amitié avec cette femme. Habituellement, on est sollicité par un metteur en scène par rapport à un texte. Là, c’était la rencontre individuelle qui était importante et qui nous a permis de nous trouver graduellement dans le travail, dans la recherche autour de l’absurde. On a fait tous les trajets possibles, quoique avec une certaine distance dans le temps. Nous avons beaucoup lu, discuté ensemble, et ensuite nous avons travaillé en résidence notamment ici à Marseille, au Merlan. L’évolution a été assez rapide car, chaque fois que l’on se retrouvait, le contact était immédiat entre nous et a permis le possible jeu de moquerie, mais aussi cette perplexité, ce regard sur l’absurde en imaginant les différents personnages d’un possible spectacle que nous avons créé ensemble. Mais, dans tout spectacle vivant il y a un acteur qui n’est pas sur le plateau, le public». Comme le démontrait parallèlement, également à Marseille notamment, l'actrice flamande dans Lettre à une actrice de Jean-Marie Piemme.


JavaScript est désactivé!
Pour afficher ce contenu, vous devez utiliser un navigateur compatible avec JavaScript.


La Mouche, l’Archange… est une création prise au pied de la lettre, les deux divines divas s’efforçant de réinventer la genèse, parodiant d’abord deux angelotes aux ordres d’un certain Gaby puis les inénarrables Adam & Eve avant de fonder une cellule d’aide aux terriens en détresse. Piochant chez André Breton, Mark Twain ou Jean-Pierre Verheggen, détournant les temps modernes pour les enraciner dans une absurdité immémoriale, elles forment un tandem irrésistible. « Entre violons célestes, une ballade de Leonard Cohen ou un swing fougueux, de perruques blondes en talons rouges, alliant la précision du geste et l’acuité du mot, elles oscillent sans cesse entre l’humour et l’émotion » soulignait La Marseillaise.

« Ce sont les oubliés qui nous ont nourri »

«J’ai fait ce solo « La poursuite du vent » d’après les mémoires de Claire Goll qui se situent durant cette période de la révolution moderne et du mouvement dada. Une période que nous trouvons toutes les deux extrêmement intéressantes » poursuit Viviane de Muynck « On oublie aujourd’hui que toutes les découvertes qui sont faites maintenant viennent de cette période du début du XXe siècle. Comme si nous n’avions plus de mémoire historique. Mais, que serions-nous sans Diaghilev, Jean Arp, Valeska Gert ou Isadora Duncan ? Ce sont des personnes qui ont été dans une vraie avant-garde. On connaît les peintures de Dali, mais qui se rappelle encore que Dali a écrit des textes ? Il y a tout un monde de gens qui ont changé notre perception artistique et qui ne sont plus reconnus tel quels car le monde évolue tellement vite, et l’on ne prend plus le temps de se demander quelles sont nos sources. Que serait le cinéma sans Bunuel ou sans D. W Griffith qui a inventé le close-up et qui fut le premier à recevoir un Oscar pour l’ensemble de son œuvre. Mais, qui le jour où il reçut ce prix en smoking, après avoir fait son discours, demanda au public « quelqu’un aurait-il un ticket de métro pour moi ? ». Malheureusement, les gens qui sont dans l’avant-garde ne bénéficient jamais de leurs efforts et tombent bien souvent dans l’oubli de l’histoire. Ce sont ceux qui viennent après qui se nourrissent de leur travail, qui se l’approprient et qui en font un succès ».

« Ce sont les oubliés qui nous ont nourri pour faire cette absurdité. Toutefois, pour nous la rencontre était plus importante que l’œuvre littéraire. Mais, la scénographie évolue constamment entre nous. Peut être allons nous trouver des moments qui seraient quasiment sans paroles ».

Poésie de l’infiniment petit

« J’ai le sens du rythme. C’est que me disent les musiciens qui me considèrent comme musicienne et non pas actrice » continue Viviane de Muynck. « Une musicalité dans la façon de parler ». Si Christine Corday a du patiemment (et avec réussite) ici devenir comédienne, Viviane de Muynck quant à elle poursuit dans ce duo sa recherche minimaliste vers la danse déjà initiée, entre autres, avec Carlotta Ikeda. « J’ai dansé le tango en Italie du sud avec des vieux mecs. C’est une danse dont on voit aujourd’hui des démonstrations sportives. Mais, quand on danse le tango avec une personne de 80 ans qui ne peut presque plus bouger, il y a une poésie dans l’infiniment petit. Le mouvement n’est pas une chose acrobatique. C’est ce que j’ai appris de Caterina Sagna. Pour elle chaque mouvement que l’on fait, même s’il s’agit simplement d’aller prendre le stylo, le papier ou le verre en face de moi sur cette table, ce mouvement c’est déjà une danse. C’est peut être une façon minimaliste comme je l’ai vue chez une danseuse à Amsterdam qui avait fait un spectacle avec son vieux professeur de danse qui avait plus de 80 ans. Il ne pouvait plus danser, mais quand il faisait un mouvement, il me donnait l’occasion de finir le mouvement dans mon imaginaire. C’est ça que j’ai encore envie d’explorer » conclut la comédienne qui souhaite, qu’on se le dise, s’installer à Marseille.


Geneviève Chapdeville Philbert


 

spectacle

La Mouche, l’Archange….

Viviane de Muynck, Christine Corday

Le Merlan scène nationale Marseille 22 / 23 / 24 mars 2011

 

JavaScript est désactivé!
Pour afficher ce contenu, vous devez utiliser un navigateur compatible avec JavaScript.

 

JavaScript est désactivé!
Pour afficher ce contenu, vous devez utiliser un navigateur compatible avec JavaScript.