« La Comédie des erreurs » vue par Dan Jemmett. Oh, my goodness !

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Ce n’est pas la première fois que le metteur en scène britannique Dan Jemmett s’attaque à l’oeuvre de Shakespeare en empruntant des chemins insolites. En 2002, son spectacle « Shake », librement inspiré de La nuit des Rois, emportait un vif succès. Il revient cette saison avec La comédie des erreurs, une oeuvre de jeunesse du dramaturge rarement montée dans l’hexagone mais très populaire en Angleterre.

 

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Brian Ferry, Elton John, Tina Turner, The Bangles …… c’est la liste non exhaustive des interventions musicales qui viennent ponctuer la mise en scène de Jemmett pour cette farce shakespearienne située ici dans sorte de fête de village contemporaine. Entre deux comptoirs, où s’abreuvent généreusement en bière les personnages (c’est inhumain de faire autant boire des comédiens sur scène !) se trouve la piste centrale de danse faite de palettes juxtaposées, et en fond les inévitables cabines WC plastiques grises et bleues qui habillent désormais élégamment toute manifestation champêtre Et, qui servent ici de portes sur toutes les situations à tiroirs se succédant dans un incroyable flot d’énergie (on ne savait pas que David Ayala dansait aussi bien !) à la faveur duquel les comédiens entrent et sortent comme des diables sortis de leurs boîtes par les dites cabines WC au rythme de quiproquos et transformations. Dan Jemmett, marionnettiste à ses débuts, pense depuis 30 ans à monter cette pièce. Elle sert ce qu’il aime, l’excès dans le jeu.

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Car, imaginez un peu la pagaille et les méprises que peuvent provoquer deux frères jumeaux et leurs valets, jumeaux eux aussi, séparés durant l’enfance lors d’un naufrage en deux paires égales et se retrouvant dans une même ville alors que, parvenu à l’âge adulte, l’un des deux frères décide de partir à la recherche de l’autre et débarque, sans le savoir, dans la cité où vit celui-ci. (Vous me suivez ?). Tous les habitants le reconnaissent, sa prétendue femme lui court après …. Oh, my goodness ! De multiples contretemps en rencontres inopinées, de chassés-croisés en rendez-vous manqués, la confusion règne et abuse des personnages innocents, qui malheureusement ne se trouvent jamais au bon endroit au bon moment, prétexte à quelques tirades déjà trempées de la « philosophie » shakespearienne, notamment sur la relation conjugale. Femmes hystériques, délaissées ou désirées, deux sœurs, et aussi une entraîneuse et une abbesse. Quel cocktail !

 

INTERROGATION SUR L’IDENTITE


« La Comédie des erreurs sert souvent à introduire Shakespeare aux jeunes : en anglais, la musicalité des vers la rend très agréable à l'oreille. Elle est souvent jouée en Angleterre, notamment par les scolaires » souligne Dan Jemmett. « Sous l'apparence d'une farce, cette comédie présente des thèmes qui seront développés de façon plus complexe dans les œuvres ultérieures, comme « La Nuit des rois » bien sûr mais aussi des drames comme « Hamlet » : la transformation, le déguisement, mais au fond surtout l’identité, « qui suis-je ? », est la question de fond. Alors, peut-être ai-je voulu moi aussi revenir aux sources, revoir ce texte, aujourd'hui, à l'âge de 43 ans, pour mieux comprendre ce qui m'avait poussé à travailler dans le théâtre. La réponse, c'est le plaisir de travailler dessus, la richesse qui s'en dégage ! C'est comme si je trouvais les réponses aux questions que je me posais il y a trente ans »

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DECONSTRUCTEUR DE SHAKESPEARE


Car, Dan Jemmet, c'est le grand déconstructeur de Shakespeare : avec “Shake”, en 2002, adaptation "destroy" de “La Nuit des rois”, Dan Jemmett, 43 ans, avait révélé un sens visuel, un humour et une énergie rares. Citoyen britannique désormais installé en France, il a notamment travaillé avec la troupe de la Comédie-Française sur une version décapante des “Précieuses ridicules” et une mise en scène très remarquée de “La Grande Magie”. Il revient ici avec “La Comédie des erreurs”. « à ses premières amours shakespeariennes. « Parce que c'est mon premier contact avec le théâtre, j'avais 12 ou 13 ans et, avec ma classe, on a joué La Comédie des erreurs. Je n'ai pas un très grand souvenir de la production, mais je me souviens à quel point j'étais intéressé à la fois par le travail sur le plateau et par le texte. Je ne comprenais pas tout : par exemple, pourquoi écrire une pièce avec deux paires de jumeaux, puisqu'ils sont toujours joués par des acteurs différents qu'on essaie maladroitement de faire se ressembler ? Moi j'ai décidé que chaque paire de jumeaux serait interprétée par un seul acteur ! »

Rarement montée en France, La comédie des erreurs offre ainsi un nouveau champ d’investigation et d’invention à Dan Jemmett. Il s’agirait probablement de la première pièce du dramaturge, une farce rocambolesque pour seize personnages dans le texte, sans compter diverses apparitions et figurations. Mais ils ne sont finalement ici qu’une poignée pour s’emparer de cette œuvre. La pièce est donc une œuvre de jeunesse, avec ses défauts. Mais quand Dan Jemmett et sa bande y ajoutent leur musique en toute liberté, cela devient une réjouissance débridée des neurones.

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Une bande de comédiens avec qui Jemmet a déjà travaillé, comme David Ayala, qu’il a dirigé dans Ubu roi et Dog Face. « Ils ont des formations différentes, et j'aime bien confronter leur technique : Valérie Crouzet vient du Théâtre du Soleil, Julie-Anne Roth du Conservatoire, etc. L'idée était de monter la pièce avec le moins d'acteurs possible, pour leur offrir à chacun plus de matière : comme un défi, avec l'obligation de penser différemment, de trouver des astuces. On devait être six. Un comédien s'est désisté : on n'est plus que cinq. J'ai trouvé sur Internet la trace d'un metteur en scène américain qui se vantait d'être le seul à avoir monté La Comédie des erreurs avec six acteurs. On a fait mieux ! » Jemmet aimerait à travers cette mise en scène « revenir à un style très libre, comme je l'avais fait il y a presque dix ans avec Shake »

 

ROYAUME DU FACTICE ET DE L’ILLUSION

Nous voilà donc au royaume du factice et de l’illusion, ce qui tombe bien car l’identité est le thème principal de la pièce, adaptée à l’air du temps par la traduction efficace et percutante de Mériam Korichi. Et, les spectateurs sont gagnés par la folie de ces 5 acteurs prodigieux : David Ayala, Vincent Berger, Valérie Crouzet, Julie-Anne Roth et Thierry Bosc. Leur implication totale, leur enthousiasme débordant associé à une gestuelle incroyable, leur énergie prodigieuse mise au service d’un délire réjouissant sont indispensables pour la réussite de ce spectacle totalement déjanté où ils jouent une dizaine de rôles en buvant force bières, réussissant parfois leur shoot de verres vides dans les poubelles de ce décor de tréteaux de bois posé sur un vrai-faux gazon anglais. Scénographie de fête, chapiteau, fanions et loupiottes. Le tout sur une bande-son à faire vibrer les plus rétifs aux boites de nuit.

« Décidément, c'est Shakespeare qui me rend le plus libre » affirme Jemmet. « Peut-être parce que je le monte en français ! Shakespeare, ça résiste à tout : on coupe, on déplace, on ajoute, on fait jouer ça par cinq acteurs seulement, et ça marche ! Tout s'est fait aux répétitions : j'avais en tête une ou deux idées, une ou deux visions. Mais la dramaturgie est née en travaillant. Je crois qu'on a créé un truc avec un rythme vraiment dingue, un tempo extrême qui m'étonne encore aujourd'hui, comme si j'avais poussé les acteurs vers une sorte de folie. Autre principe, l'humour. J’ai presque failli donner un nouveau titre à la pièce : « Saucisses-frites ». On n'a pas arrêté de parler de mon humour si « british » – alors que je préfère depuis toujours Jacques Tati aux Monty Python ! Ce coup-ci, j'y suis allé : vous voulez de l'humour british ? Vous en aurez ! ».


« J’AI PENSE APPELER CA SAUCISSES-FRITES »

Le talentueux metteur en scène britannique, parisien d’adoption électrise la langue imagée de Shakespeare. Puisant aux sources de la farce italienne, maniant avec maestria malentendus, quiproquos et méprises, « La Comédie des erreurs » est le terrain de jeu d’une comédie pleine de surprises et de rebondissements et contient tous les ingrédients et la vitalité des farces qui ont fait la réputation des comédies du célèbre dramaturge britannique. Mais, derrière la simple bouffonnerie de la farce, Shakespeare rassemble avec habileté le fabuleux et le réaliste, le comique et le romanesque, le désespoir et la joie comme autant d’aspects contradictoires d’une même situation. Et, fasciné par l’esprit de fantaisie du génie de Stratford, Dan Jemmett démêle ici les fils de cette farce jubilatoire d’une manière totalement désopilante , version « Feux de l’amour-Dallas » techno soap-opera.

 

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Une mise en scène dont la liberté est peut être inspirée du J Wooster Group [célèbre compagnie d'avant-garde new-yorkaise des années 80, NDLR] et leur spectacle Brace up, d'après Les Trois Soeurs. ou encore des premiers spectacles d'Alain Platel, « une liberté folle ! J'apprécie aussi des spectacles que je ne pourrais absolument pas faire : comme l'art de Benno Besson avec les masques ou, plus récemment, le travail de Thomas Ostermeier » conclut Dan Jemmet. « Mais le théâtre sert à ça « à convoquer des gens, des acteurs, un metteur en scène, des techniciens, et aussi des spectateurs, pour raconter et entendre des histoires. Se mettre d'accord sur le principe de venir ensemble, avoir l'idée d'organiser quelque chose comme ça, c'est énorme, a fortiori aujourd'hui, où nous sommes de plus en plus seuls dans notre propre univers, nourris de technologie. Le théâtre commence dans cette convocation mutuelle, il existe dans ce geste-là : d'accord, j'y vais ! Et c'est aussi difficile d'une certaine manière, ou aussi facile, pour un spectateur d'aller dans une salle que pour un acteur de marcher sur la scène ».


La triste expérience du Donneur de bain, présentée au printemps dernier au Théâtre Marigny avec Charles Berling et Barbara Schulz n’était donc qu’un accident pour le metteur en scène britannique. Le voilà revenu au meilleur de sa forme dans cette Comédie des erreurs de Shakespeare avec laquelle il renoue avec l’auteur fétiche qui l’a fait découvrir en France ainsi qu’avec une joyeuse troupe de comédiens complices qui rentrent, tout feu tout flamme, dans son univers.

 

Une sélection de Geneviève Chapdeville Philbert


 


La comédie des erreurs de William Shakespeare

Mise en scène, adaptation Dan Jemmett

Théâtre du Jeu de Paume Aix-en-Provence 14 / 16 avril 2011

10 et 11 mai à Thonon (Maison des Arts),

17 et 18 mai à Quimper (Théâtre de Cornouaille),

20 mai à Saint-Brieuc (La Passerelle) et les

17 et 18 juin au Shakespeare Festival de Neuss (en Allemagne).

Coproduction Théâtre des Bouffes du Nord - Paris, Théâtre Vidy – Lausanne
Interprètes : David Ayala - Valérie Crouzet - Julie-Anne Roth - Vincent Berger - Thierry Bosc -
Traduction, assistante à la mise en scène Mériam Korichi - Scénographie et accessoires Dick Bird
Lumières Arnaud Jung - Costumes Sylvie Martin Hyszka - Régie générale Stephane Sagon

 

Dan Jemmett


comédie« Je me sens attiré par les excentriques, les fous, les ivrognes, les prostituées, etc. »
Originaire de Londres ( naissance le 2 février 1967) où il a suivi un cursus en littérature et théâtre à l'université, Dan Jemmett, metteur en scène, est installé en France depuis 1998. Alors qu'il n'est qu'adolescent, ce fils de saltimbanques fait ses premières armes en tant que marionnettiste au Norwich Puppet Theatre. Avec son camarade Marc von Henning, il fonde une compagnie de théâtre expérimental baptisée Primitive Science et travaille des textes de Heiner Müller, Brecht et Kafka. En 1998, Dan Jemmett présente 'Ubu roi' au théâtre de la Cité internationale de Paris après avoir donné la représentation au Young Vic Theatre de Londres. Le metteur en scène se concentre sur le théâtre élisabéthain en travaillant le répertoire de William Shakespeare et Thomas Middleton. On se souvient notamment de son spectacle 'Shake' d'après 'La Nuit des rois' qui a reçu le prix de la révélation théâtrale décerné par le Syndicat de la critique en 2002. L'artiste très british voue une passion à la mise en scène dans des lieux insolites comme lorsqu'il présente 'Dog Face' dans une usine désaffectée de Pittsburgh aux Etats-Unis. Dans un registre plus orthodoxe, il monte 'Les Précieuses Ridicules' avec les comédiens de la Comédie-Française au théâtre du Vieux-Colombier. A l'opéra, l'artiste connaît quelques succès retentissants avec 'La Flûte enchantée' qu'il monte en collaboration avec Irina Brook ou encore 'L' Occasione fa il ladro' de Rossini en 2004. Extrêmement instinctif, Dan Jemmett tente de créer un langage différent de celui de la vie quotidienne à travers des spectacles alliant le comique à la réflexion.

Après la Comédie des Erreurs créée à Paris à aux Bouffes du Nord en février 2011, Dan Jemmet vient de mettre en scène à Paris «  Le Freischutz » de Carl Maria von Weber dirigé par Jonhn Elliott Gardiner à l’Opéra Comique.

 


Interview de DAN JEMMETT

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CURTAINS directed by Julian Barratt & Dan Jemmett

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LE FREISCHUTZ A L’OPERA COMIQUE Dan Jemmett / Sir John Eliot Gardiner

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L’ORMINDO de Cavalli mise en scène Dan Jemmett

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BEATRICE et BENEDICTE à l’OPERA COMIQUE Dan Jemmett / Emmanuel Krivine

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EL BURLADOR de SEVILLA mise en scène Dan Jammet

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Interview de Dan Jemmett sur France 24 (9 fev 2011) qui permet également d'apercevoir la mise en scène de « COMEDIE DES ERREURS » http://www.france24.com/en/20110207-en-culture-dan-jemmett-shakespeare-theatre (de 2 min 53 à 7 min 53)