Caspar David Friedrich, L’invention du romantisme

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Caspar David Friedrich – Die Erfindung der Romantik

 

FriedrichLorsque l’on demande aux Allemands quel est leur peintre préféré, Caspar David Friedrich arrive toujours bien en tête. Et nulle peinture n’est plus connue que ses Falaises de craie sur l’île de Rügen (auxquelles, dernièrement encore, on a réservé l’honneur discutable d’être intégrées au test de naturalisation pour les étrangers). Caspar David Friedrich semble être l’incarnation idéale de l’« âme allemande », de l’« intériorité allemande » tant de fois invoquée.

 

Il n’est donc pas surprenant que les visiteurs affluent en masse à cette exposition majeure à Essen puis à Hambourg et qui présente environ 80 peintures et plus de 120 œuvres sur papier. Plus de 50 musées et collections d’Allemagne et d’ailleurs ont prêté les oeuvres les plus significatives de Friedrich et même les plus importantes. Même les Falaises de craie, qui n’avaient jamais été prêtées pour une rétrospective, ont fait le voyage depuis Winterthur, si bien qu’actuellement, on peut admirer l’original de cette allégorie de l’amour, représentation de la nature comme surface de projection de tant d’aspirations.

Le Commissaire de l’exposition M. Gaßner ne veut empêcher personne de s’enthousiasmer devant ce paysage ou devant tous les autres, très appréciés ni de se laisser happer par la force quasi-mythique de ces tableaux, de s’identifier avec eux et aux thèmes archétypaux de la solitude, de l’amour, de la séparation ou de la mort.

Mais ce qui l’intéresse avant tout, c’est leur mode de fabrication, les moyens optiques et psychoperceptifs que le peintre utilise pour formuler ses messages.

L’exposition en sept parties met en avant la signification artistique de l’œuvre de Caspar David Friedrich et le présente comme constructeur génial d’ambiances et de sensations. Elle fait tomber le stéréotype de la peinture romantique telle qu’on se la représente habituellement, comme un art expressionniste irrationnel et sentimental qui donne dans l’idylle pastorale. La mise en scène de média planifiée avec précision met en évidence les ordonnancements figés du mouvement, de la lumière, de l’espace contenus dans ces œuvres.

À l’instar des schémas de composition musicaux, les tableaux sont construits, ordonnancés, planifiés avec exactitude. L’utilisation bien pensée de symboles et de métaphores picturales s’avère être le fruit d’une combinaison, moins fondée sur les sentiments et les sensations que sur la pensée et l’intention consciente de produire un certain effet.

Malgré la reproduction précise et détaillée de phénomènes naturels, les compositions de Friedrich se révèlent être des inventions calculées avec précision et assemblées mathématiquement à partir de décors mobiles.

Pour lui, le monde tombe en morceaux, en fragments. L’idéal classique de la complétude, de la perfection a disparu après les événements de la Révolution française. Le mot en vogue est « aliénation ». Il n’y a plus que des structures rigides telle la « section d’or » qui offrent quelque chose sur laquelle s’appuyer. Seul le religieux, le transcendantal, apporte une consolation.

Caspar David Friedrich relie entre eux des thèmes de différentes contrées et époques. Il transpose par exemple les ruines du monastère d’Eldena, de Greifswald vers le Riesengebirge. De hautes montagnes s’élèvent soudain dans la plaine de Neubrandenburg. La mairie de Stralsund se trouve à Halle et les personnages portent des costumes tudesques issus d’une autre époque.

Gaßner compare cette méthode avec les photomontages de l’avant-garde russe.

Déjà, dans une de ses premières peintures à l’huile Croix dans la montagne, Friedrich se révèle l’inventeur de créations picturales autonomes, rompant avec toutes les lois et les tabous. Il relie des mondes jusqu’alors complètement distincts tels que le retable et le paysage.

Avec Caspar David Friedrich, le « moi » devient un critère, la subjectivité du voir. Il peint « ce qu’il voit devant lui et en lui ». Il rend « visible quelque chose qui ne l’était pas ». L’art est libéré de son lien mimétique au modèle de la nature.

Ce qui est près et ce qui est loin, ce qui est vu et ce dont on se souvient, ce qui est ressenti et ce qui est constaté, tout cela se mêle, réalisé et idéalisé en même temps. La séparation catégorielle entre sujet et objet est levée.

Caspar David Friedrich crée ses tableaux de telle manière que ses œuvres d’art ne soient plus de pures représentations. Elles révèlent – pour elles-mêmes et également de manière autonome – une seconde nature, une autre nature.

Dans La mer de glaces par exemple, il n’y a plus de documentation du paysage mais une composition dramatique de couleurs et de formes qui comprend déjà un caractère abstrait.

Comme ultime conséquence, ce changement dans l’esthétique, dans la perception de la nature, annonce la transition vers l’époque moderne.

Il est logique qu’à côté de Friedrich, des vidéos d’artistes contemporains soient également exposées. Elles renvoient aussi bien aux thèmes qu’à l’aspect média de son œuvre.

On pourrait également observer ses tableaux à l’envers tout comme Goethe l’aurait fait, fâché contre les peintures de Friedrich, après avoir à peine commencé à les admirer.

Darren Almond met réellement ses œuvres sens dessus dessous : les traînées de blocs de glace dans l’eau de l’Antarctique s’étendent au-dessus de l’horizon, tandis que là où l’on suppose une présence de l’eau, des nuages passent. De la désorientation de Friedrich, on passe chez lui à un manque infini de repères.

Dans sa vidéo Musée russe, Olga Chernysheva transpose de manière poétique le principe romantique de la réflexion en image, tandis que Kimsooja travaille sur le thème du voyage qui revient perpétuellement comme l’expression d’une inapaisable nostalgie intérieure aussi bien dans les tableaux de Friedrich que dans la littérature romantique.

Dans son œuvre A Needle Woman, Kitakyushu, où elle est allongée de dos sur une falaise au Japon « à la Friedrich », elle réussit à mêler la contemplation bouddhique avec le thème ancestral du sentiment de vivre romantique, aspiration à une vision globale des essences du monde.

par Harald Mann

août 2006