Festival de Cannes 2011

PDFImprimerEnvoyer

Le prochain Festival de Cannes qui se tiendra du 11 au 22 mai atteste un net retour à ses fondamentaux, si l'on se fie aux programmes annoncés par les différentes sélections. Avec, a priori, peu de films de genre en compétition officielle, un nombre réduit de documentaires et aucune trace de chevauchement entre le in et le out, la manifestation devrait satisfaire ses habitués généralement attachés à leurs repères coutumiers.

 

festival

Les films en compétition : Europe, 13 - Etats Unis, 1

La sélection officielle du Festival de Cannes (1) renoue avec un certain classicisme avec la présence des grands cinéastes de fiction qui n'avaient pas pu être prêts à temps en 2010. Le match s'annonce donc de très bon niveau.

Le cinéma européen se taille la part du lion. Treize des dix-neuf films en compétition viennent d'Europe. Parmi eux s'affronteront les grands noms du cinéma actuel : Pedro Almodóvar, Lars Von Trier, les frères Dardenne, Nanni Moretti, Paolo Sorrentino et Aki Kaurismaki.

Almodóvar, avec La Piel que Habito, adapté du roman noir de Thierry Jonquet, Mygale, visera cette Palme d'Or qui, jusqu'ici lui a été refusée par Cannes. Lars Von Trier qui avait créé le scandale en 2009 avec Antéchrist sera à nouveau à Cannes en compagnie de Charlotte Gainsbourg, une des interprètes de son Melancholia traitant des rapports de couple dans un contexte de fin du monde. Nanni Moretti dans Habemus Papam analyse les angoisses d'un pape (interprété par Michel Piccoli) fraichement élu par le conclave. Paolo Sorrentino, second Italien de la sélection, est allé tourner aux États-Unis et en Irlande This Must Be the Place dans lequel Sean Penn tient le rôle d'une rock-star vivant en reclus. Si, comme Sorrentino, le Finlandais Aki Kaurismaki s'expatrie, il ne change pas d'univers en dépeignant dans Le Havre la vie de prolétaires du port de l'embouchure de la Seine. De même, Jean Pierre et Luc Dardenne restent fidèles à leur thèmes habituels en décrivant dans Le Gamin au vélo, la révolte d'un enfant abandonné et placé dans un foyer.

Comme il est désormais de tradition, le cinéma américain a une place très modeste. Ainsi, un seul film venu d'outre Atlantique sera en compétition : le très attendu The Tree of Life de Terrence Malick avec Brad Pitt et Sean Penn. Il est a priori un des favoris pour la Palme d'Or. D'autres films non européens seront également des candidats sérieux. C'est le cas de Once Upon a Time in Anatolia du Turc Nuri Bilge Ceylan qui depuis 2002, en trois films, Uzak, Climats et Les Trois Singes, s'est imposé comme un important disciple d'Antonioni avec lequel il partage un certain pessimisme et un goût prononcé pour la lenteur et le silence. La Japonaise Naomi Kawase a su séduire nombre de cinéphiles grâce à l'univers panthéiste qui habite ses précédentes œuvres : Les Lucioles, Shara et La Forêt de Mogari . On ne sait rien de Hanezu no Tsuki qu'elle présentera à Cannes sinon qu'il est consacré à Asuka, une ville de la région de Nara, au sud de l'archipel et qu'il entre en résonance avec les catastrophes qui se sont abattues sur le Japon.

A coté de ces poids lourds, la sélection française qui comporte trois films apparaît modeste (3). Elle peut néanmoins réserver de bonnes surprises. Viendront-elles de l'éclectique Bertrand Bonello qui, dans L'Apollonide - Souvenirs de la maison close, évoque la vie des bordels au début du siècle ou bien de Polisse de Maïwenn, plongée dans le quotidien d'une brigade de protection des mineurs ? Le cinéaste le plus attendu de ce trio est Alain Cavalier. Pater, l'œuvre qu'il a réalisée avec pour seul interprète Vincent Lindon, aura t-elle le même impact que son inoubliable Thérèse ?

Blue Bird

Un certain regard, carrefour de tous les cinémas

La sélection Un Certain Regard (1) est tout aussi riche que celle de la Compétition. Parce qu'elle obéit à des critères moins contraignants que ceux qui régissent l'autre sélection officielle, elle accueille indifféremment des films de genre, des longs-métrages de réalisateurs confirmés et des nouveaux venus.

Le cinéma asiatique est très représentatif de la première catégorie. Le Coréen Na Hong-jin nous promet avec Yellow Sea un polar que nous espérons aussi implacable que The Chaser, présenté en 2008. De son compatriote Hong Sangsoo, autre fidèle de Cannes, nous verrons The Day He Arrives, une nouvelle chronique douce-amère dans la lignée des films de Jean Eustache. Le Singapourien Eric Khoo avec Tatsumi, évoque la vie et l'œuvre du mangaka, Yoshihiro Tatsumi. Ce film est d'actualité car l'un des thèmes favoris de cet auteur de manga est le danger du nucléaire (3).

Dans la catégorie des cinéastes confirmés, on retrouvera des personnalités de tout premier plan qui ont connu, parfois avec succès, la compétition cannoise. Gus Van Sant, Palme d'Or en 2003 pour Elephant, fera l'ouverture d'Un Certain Regard avec Restless, qui traite d'un sujet qui lui est cher : le parcours de deux adolescents fascinés par la mort. Bruno Dumont, deux fois distingué par le Grand Prix du Jury (pour L'Humanité en1999 et Flandres en 2006), expose sa vision du combat entre le bien et le mal dans Hors Satan qu'on annonce aussi radical que ses précédent films. Robert Guédiguian revient à la chronique sociale dans Les Neiges du Kilimandjaro en compagnie de ses interprètes habituels (Jean-Pierre Darroussin, Ariane Ascaride, Gérard Meylan, Marilyne Canto).

La troisième catégorie, celle des « espoirs » accueille des films venus de pays qui connaissent un renouveau cinématographique. Le Liban sera représenté par Et maintenant, on va où ?, de Nadine Labaki, la réalisatrice de Caramel, la Roumanie par Loverboy de Catalin Mitulescu qui est l'auteur de Comment j'ai fêté la fin du monde (2006) récit des derniers jours du régime communiste vu par un adolescent. Venu du Chili, Cristian Jimenez qui avait présenté en 2009 Ilusiones Opticas, s'adonne à la comédie rohmerienne avec Bonsai où les personnages hésitent entre l'amour de la littérature et la vie.

Un certain Regard s'ouvre comme d'habitude aux débutants, les candidats à la convoitée Caméra d'Or. Parmi les dix-huit long métrages de la sélection, trois sont des premiers films.

Chatrak

La Quinzaine des réalisateurs et la Semaine de la Critique ou le culte du cinéma d'auteur

La Quinzaine des Réalisateurs (4) est la principale manifestation du off. Si sa philosophie n'a pas varié : défense du cinéma d'auteur et ouverture à tous types de public, sa position vis à vis de la sélection officielle a connu de nombreux avatars. Dans le passé, elle n'a pas manqué, à l'occasion, de programmer quelques recalés de la compétition et ainsi capter l'attention des médias. Il semble que, depuis la mise en place d'une nouvelle équipe en 2010, la Quinzaine ait abandonné cette politique de la recherche de coups médiatiques pour se recentrer sur sa vocation d'origine : faire connaître les auteurs de demain plutôt que célébrer les stars d'aujourd'hui.

Hormis le film d'ouverture, Impardonnables d'André Téchiné, adaptation du roman de Philippe Djian, les vingt-cinq longs-métrages présentés sont ceux de jeunes cinéastes peu connus du public ou sont des premiers films (huit en tout).

Parmi ceux-là, signalons Blue Bird du Belge Gust Van den Berghe remarqué en 2010 à la Quinzaine pour Le Petit Jésus des Flandres, Les Géants d'un autre Belge, Bouli Lanners, réalisateur d'Eldorado présenté dans cette sélection en 2008, Chatrak de l'Indien Vimukthi Jayasundara, Caméra d'Or en 2005 pour La Terre Abandonnée et Jeanne captive de Philippe Ramos, l'auteur de Capitaine Achab.

Si naturellement la Quinzaine a invité des cinéastes venus de tous les continents, la domination du cinéma européen particulièrement français et belge est manifeste : les trois cinquièmes des films projetés sont européens tandis que les États-Unis ne présenteront qu'un film venu de Sundance : Return de Liza Johnson.

La Semaine de la Critique a des ambitions plus modestes que celles de la Quinzaine des Réalisateurs. Elle se contente de présenter onze longs-métrages, chacun précédé d'un court-métrage qui, grâce à cela, sort de son ghetto. Les films de la Semaine de la Critique sont les moins typés de toutes les sélections. On y voit parfois des documentaires ennuyeux mais également de saisissants films d'horreur ou des comédies déjantées. Souvent les films qui y sont présentés connaissent un beau succès en salle comme dernièrement Le Nom des gens de Michel Leclerc.

Impardonnables

Parmi les films attendus : La Guerre est Déclarée de Valérie Donzelli réalisatrice de La Reine des Pommes et Walk Away Renée de et avec Jonathan Caouette qui poursuit la chronique névrotique de ses relation avec sa mère entamée dans Tarnation.

Le Festival de Cannes, ce rassemblement de connaisseurs et de curieux, prêts subir bousculades et queues interminables pour découvrir une œuvre obscure d'un jeune cinéaste venu de Patagonie ou de Nouvelle Guinée peut paraître désuet à un industrie globalisée où les images ne connaissent pas de frontières. Le monde des puissants regarde d'ailleurs avec méfiance une manifestation qui n'a pas eu peur en 2010 de donner sa Palme d'Or à un confidentiel cinéaste thaï. D'ailleurs ceux qui comptent - dans tous les sens du terme - (Hollywood) et ceux qui émergent (Beijing, New Delhi, Saint Pétersbourg, Rio) ne sont présents dans la manifestation que grâce à de rares indépendants bien souvent non distribués dans leur pays d'origine. Malgré cela et pour ces raisons mêmes, nous persistons à affirmer que ce Festival qui est tout sauf mercantile dans son essence et futile dans ses choix est une des rares manifestations où l'Europe affirme ses valeurs d'humanisme et d'universalité.

C'est aussi pour cela qu'il nous est indispensable.

 

Bernard Boyer



 

(1) http://www.festival-cannes.com/fr/article/58041.html

(2) En fait quatre, si l'on inclut Radu Mihaileanu, le réalisateur de Vas, vis, deviens et de l'Orchestre, qui présentera La Source des Femmes sous le pavillon de la Roumanie, du Maroc et de la France.

(3) L'enfer, Yoshihiro Tatsumi (Cornélius – Collection Pierre ), 334 pages.

(4) http://www.quinzaine-realisateurs.com/selection-2011-h14.html

(5) http://www.semainedelacritique.com/selection.php