L'AVANT-GARDE BRESILIENNE A NICE

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LUCIANO FIGUEIREDO – STRUCTURES/COULEURS

Brésilien, Luciano Figueiredo l’est de fait puisqu’il est né le 8 janvier 1948 à Fortaleza dans une des régions les plus pauvres du Brésil et a grandi à Salvador de Bahia où il a réalisé ses études d'arts plastiques.

Et, bien qu’ayant vécu à Londres et se partageant aujourd’hui entre Nice et Rio, brésilien, Luciano Figueiredo l’est demeuré assurément par des développements artistiques dans le continuum initié par le groupe Neo-concretista, créé deux décennies plus tôt par quelques figures de proue de l'art contemporain brésilien dont Lygia Clark, avec laquelle il collaborera à partir des années 1980.

 

Le Brésil, pays de culture polyethnique s'il en est, a porté rapidement sur l'art moderne du vieux continent un regard accueillant et curieux. Et, dans ce vent fort porteur d’une liberté sans précédent, l’avant-garde brésilienne, à travers la posture d’investigation critique et positive qui la caractérise, s’est rapidement approprié les nouveaux codes de la Modernité - sans donner dans ses errances ni se fourvoyer ses impasses - pour répondre aux exigences culturelles d’une “nation kaléidoscope”.

Figueiredo

Ainsi, comme le souligne Marcelin Pleynet, Luciano Figueiredo s’est inscrit par ses travaux, à l’instar du plasticien et théoricien Hélio Oiticica ou du poète et philosophe Antonio Cicero, « dans la revendication du lien de l’art avec la vie la plus concrète, comme avec la vie la plus subjective, comme avec les conditions sociales qui l’autorisent plus ou moins, c'est-à-dire avec les dispositions existentielles d’un art créateur de toujours plus de “liberté libre”. »

Très tôt initié aux théories du Bauhaus et de De Stijl, passionné depuis l’adolescence par la “poésie concrète”, Figueiredo rejoindra très vite des démarches collectives où art visuels, musique, poésie, septième art, ont délité leurs frontières. Mais en 1969, alors qu’il participe à la deuxième biennale d’Arts Plastiques de Salvador, l’exposition est interdite par les autorités. Cette expérience personnelle de la censure le conduira à quitter le Brésil pour l'Angleterre où il fera le choix de la feuille de journal comme support et comme matériau. De fait, il appréhendera la presse en tant que « fonds médiatique indifférencié portant le meilleur comme le pire », une sorte de panoramique de « l’actualité mondiale sur laquelle se profile l’individu, sa liberté de mouvement, sa liberté de pensée et ses virtualité créatrices ». Et les collages qu’il réalisera ainsi de 1972 à 1978 à partir de coupures savamment sélectionnées, superposées, pliées, auront, selon Fernando Cocchiarale « la transparence des images-lumière caractéristiques du cinéma ».

Les nouvelles œuvres qu'il présentait à la Galerie des Docks, récemment fermée sur le port de Nice, sont l’aboutissement des recherches entamées durant cette période londonienne où une série de poèmes visuels avait été initialement présentée dans un « Livre d’ombres », véritable recueil de métaphores « du journal comme miroir du monde quotidien ». Revenant, des années plus tard, au principe du livre-objet, il entrepris un nouveau projet qui fut achevé fin 2009 et assorti d’un poème d’Antonio Cicero qui en met en exergue la subtilité, l’intelligence et la délicatesse. Et c’est, in fine, à partir de ce travail que Luciano Figueiredo, édifiera l’ensemble pictural exposé aujourd’hui à la Galerie des docks.

Renonçant à la feuille de journal pour user de simples châssis de bois et de papier Canson, il a conçu de la sorte un univers singulier dont les structures empruntent à l’architecture et qui n’est pas sans évoquer le Bauhaus. Ombre et lumière y sont assignées à comparaître en tant que témoins révélateurs de la couleur qui éclate ici dans toute la splendeur de cet ultime dépouillement.

Catherine Mathis



 

Le pli est un temps transitoire, une expérience archaïque,

Le fœtus, le bourgeon, sont pliés pour germer.

Le vide est palpable, visible, cerné. […]

Les contours du vivant se tendent, soutiennent puis s’affaissent.

La naissance défroisse, étire, donne une autre forme géométrique.

Stries, sillons, strates, fentes, entailles, suturent et rident dans le sens des gestes. […]

Plier, c’est créer plusieurs coins,

introduire une épaisseur dans la surface, se confronter à un seuil.

Le va-et-vient, l’apparition par le retrait, la présence absentée,

impriment une logique de lecture par tranches de regards.

Fabriquer une forme, c’est étaler la vue, codifier l’espace. […]

A l’arraché, Luciano Figueiredo étreint la vision, dérobe l’ici est le là.

Ses mains articulent le vide.

Le rien fait voir.

Le soulèvement, l’aération dans la surface, condensent et éclatent la vue.[…]

Le geste est fin et brutal. La forme évidée est mise en défaut.[…]

Le vide est rempli du tempo du corps à l’œuvre, soustrait, abstrait.

C’est l’apparu et non l’apparence qui donne un sens à l’espace.

Antonio Cicero, Le Pli (Extrait)


Exposition Structures/Couleurs de Luciano Figueiredo

GALERIE DES DOCKS 11, Quai des Deux-Emmanuel 06300 Nice