Piss Christ : Peut-on tout exposer ?... suite...

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La violente polémique qui fait rage depuis quelques semaines à l'occasion de l'exposition d'une photo de l'artiste américain Andres Serrano à la Collection Lambert en Avignon a finalement aboutit à une inadmissible action de destruction de cette œuvre ainsi qu'une autre voisine et à la menace physique des gardiens du musée qui les abritent.

 

Piss Christ, la fameuse photo qui représente un petit crucifix en plastique immergé dans un verre d'urine de l'artiste, avait déclenché la fureur des associations intégristes et ultra conservatrices.

Après quatre mois d’ouverture, elles ont demandé que l’œuvre soit retirée du musée ainsi que de tous les supports de communication. La Collection Lambert avait légitimement refusé. Samedi 16 avril, le musée avait été obligé de fermer suite à une manifestation rassemblant un groupe d'ultra-conservateurs et de jeunes intégristes.

Rappelons qu'Andres Serrano est mondialement connu pour ses séries de photos sur la mort, sur le Klu Klux Klan, sur le sexe... plus récemment sur les excréments...

Après le grand vent de liberté des années 60 et 70, les actes de censure et d’intolérance à l’égard des œuvres produites par des artistes contemporains se multiplient dans nos démocraties, censées pourtant incarner et protéger la liberté d’expression, aboutissement d’un processus d’évolution ayant pour socle les idées des Lumières.



Il semble que le mécanisme soit toujours le même : Cette œuvre, réalisée en 1987, est archi connue du milieu de l'art international. Elle avait provoqué le même type de réaction aux États-Unis en 1989, de la part de groupes religieux extrémistes. Deux sénateurs avaient même exprimés leur indignation parce que le National Endowment of the Art l'équivalent fédéral de notre ministère de la culture, la soutenait...

C'est le même argument qui était utilisé aujourd'hui pour réclamer le retrait de la photo d'une institution recevant de l'argent public. Rappelons qu'elle a déjà été exposée en 2007 en Avignon sans provoquer la moindre réaction...

Disons le tout net : Ce soudain intérêt des associations intégristes proches de l'extrême droite pour un art contemporain qu'ils ont toujours vilipendé et considéré comme dégénéré - évoquant de triste souvenirs du XX° siècle - est en fait une posture politique surfant sur la banalisation actuelle des thèmes de l'extrême droite. Nous assistons bien là, comme pour l'affaire du CAPC de Bordeaux* à une tentative de censure comme il s'en est souvent produit au cours des siècles par exemple contre le roman de Flaubert Mme Bovary ou contre le tableau de Gustave Courbet l'Origine du monde représentant en gros plan un sexe féminin (visible en permanence au musée d'Orsay à Paris).

Ce qu'il faut bien appeler une tentative de «criminalisation» qui touche aujourd’hui les artistes, les comédiens et les lieux culturels qui les diffusent, nous appelle à la plus grande vigilance à l’égard d’une censure toujours prompte à instrumentaliser les causes les plus nobles, comme la protection de l’enfance ou ici la religion, à des fins autoritaires et liberticides.

Rappelons qu'heureusement, le délit de blasphème n'existe plus dans le droit français et la Collection Lambert, courageusement soutenue par les institutions, avait refusé de retirer la photo, au nom de la liberté d'expression des artistes.

La violence des groupuscules extrémistes réveille d'inquiétants souvenirs que l'histoire a pourtant unanimement condamné.

Mais on voit bien que condamner fermement ces atteintes à la liberté d’expression ne suffit plus. Nos démocraties doivent être intransigeantes et redoubler de vigilance, de courage et de fermeté face a la montée des intolérances de tous bords.


Christian Depardieu


* Deux directeurs de musée et un commissaire d’exposition ont comparu en Justice pour avoir montré des œuvres d’art déjà diffusées partout dans le monde ou vues depuis dans des manifestations sans susciter la moindre réaction du public. Ce procès d’un autre siècle, témoin d’un obscurantisme menaçant, instruit avec un acharnement irrationnel par un seul juge, au mépris de la création artistique et du droit des individus à accéder librement à toutes les formes de l’art, s'est déroulé à Bordeaux, sous la pression d’une association locale de protection de l’enfance, La Mouette, soutenue par une presse extrémiste, d'ailleurs condamnée pour diffamation à l’encontre de l’un des accusés.

Depuis, ces trois personnes ont été entièrement blanchis mais après avoir subit plus de 10 ans de procédures pendant lesquels la justice s'est quelque peu déconsidérée, rappelant les grands procès de censure qui se sont toujours terminés par un violent retour de bâton contre les censeurs.


 

CONSTERNATION

Lorsque nous regardons la photo, nous voyons un crucifix dans une ambiance un peu floue jaune orangé rouge. Dans et sur la photo, pas d’urine ni de sang, seulement des couleurs. L’urine n’est que dans les mots de l’artiste, titre, commentaires. Une photo en elle-même sans grand intérêt. Ce n’est peut-être pas du bon art, (la pensée vole là à hauteur de chiotte), mais Andres Serrano ayant promu ce travail œuvre d’art, elle est œuvre d’art. Si tout ce qui n’est pas intéressant dans les expositions devait être détruit, les décharges seraient pleines de débris supposés artistiques.

Ce travail a donc été attaqué pour des mots, à cause des mots. On a bien le droit de répondre aux mots… par des mots. Ce qui se nomme : conversation, discussion, dispute, débat, colloque ou… Mais des individus ont préféré des gestes exprimant la colère. Non pas la juste colère du plaidant, mais la l’intellectuellement aveugle colère haineuse qui n’argumente pas, mais tape.

J’ai, dans mon enfance, entendu dire que pour les Chrétiens « Dieu est amour » : nous pouvons donc raisonnablement penser que ces individus ne sont pas Chrétiens. Ils se disent chrétiens ? Je peux ici me déclarer Napoléon, Empereur des Français : est-ce vérité ?

Que l’œuvre et même l’événement soient commentés, débattus, sur écrans, sites ou papiers, bravo. Il me semble moins légitime d’en faire un procès sur l’art du vingt-et-unième siècle, ce qui est finalement secondaire et un peu dérisoire quand il s’agit d’un problème de modalité d’exercice de la citoyenneté. Respecte ta mère, ton père, tes sœurs et tes frères, tes voisins et tes lointains – ce qui n’est jamais que se respecter soi-même. Lorsque quelqu’un ne trouve rien de mieux à faire de sa vie que de s’en prendre à ce qui n’est finalement qu’une plate image d’un objet en matière plastique, c’est infiniment triste.

Marcel Alocco