LES ACTEURS DE BONNE FOI

PDFImprimerEnvoyer

Tout en s’amusant de la cruauté des jeux amoureux décrits par Marivaux, le metteur en scène Jean Pierre Vincent accroît l’arrière-plan politique de la pièce en injectant dans le texte du dramaturge la célèbre querelle entre D’Alambert et Rousseau autour du théâtre, toujours d’actualité.

 

marivaux

« C’est une pièce que j’ai travaillé plusieurs fois dans les écoles dramatiques et qui m’a accompagné toute ma vie. Elle pose la question qui traîne depuis le XVIIIème sur la place du théâtre dans la société. Participer à une activité artistique ne fait-il pas perdre aux gens leur temps, leur sérénité, n’incite-t-il pas à la révolte ? Ce débat est né vers 1760 et les philosophes s’en sont mêlés. Comme ce problème est toujours d'actualité en France, il me paraissait bien de remonter la pièce » explique Jean-Pierre Vincent. « Nous constatons, quand nous regardons une pièce de Marivaux, que bien des choses ont changé depuis le XVIIIème, mais que, malheureusement ou heureusement, on ne sait pas, certains aspects de la nature humaine ou de la nature française n’ont pas bougé. L’histoire s’est accélérée nous donnant l’impression que le passé a été liquidé. En fait, nous sommes toujours les héritiers d’une certaine façon de penser, de vivre, d’organiser instinctivement ou culturellement les rapports entre la vie et la pensée, entre la vie et le langage… J’ai toujours essayé de scruter quels étaient nos défauts collectifs pérennes. Toutefois, il ne faut pas se gargariser pour autant sur le fait que c’est une pièce actuelle. C’est une pièce du passé. Mais, le passé a des choses à nous dire parfois.»

Marivaux

Les acteurs de Bonne Foi, publiée en 1757, pièce en un acte écrite pour 10 acteurs, dont 6 femmes, ne fut jamais représentée du vivant de son auteur. Comme La dispute ou L’épreuve, autres pièces courtes de Marivaux, elle aborde des thèmes chers à l’écrivain. Ville contre campagne, innocence contre calcul, sentiments amoureux mis à l’épreuve. Jean Pierre Vincent, qui alterne les textes contemporains et le répertoire classique, est revenu à cette pièce de Marivaux après l’avoir montée en 1970 et par ailleurs, l'avoir souvent travaillée avec des élèves acteurs (la distribution fait du reste ici appel à de jeunes comédiens, certains tout juste sortis du conservatoire).

Comédie en un acte, réflexion abyssale sur les rapports entre fiction et réalité, ce marivaudage est d’une intelligence malicieuse. Dernière pièce de Marivaux, elle surprend par sa fraîcheur quasi adolescente. On y retrouve des thèmes éternels : la violence du désir amoureux et la puissance de l’argent.


L’IMAGINAIRE CONSTRUIT LA MISE EN SCÈNE

Si on y trouve une dénonciation sociale, il n'y a pas de message moral chez Marivaux et le sens s’échappe sans cesse dès qu’on cherche à le définir. Jean-Pierre Vincent, metteur en scène représentatif de toute une génération, avait donc monté cette pièce il y a trente ans. Avec cette nouvelle création, il a souhaité « tenter une autre intervention sur le texte, qui élargisse son écho à travers le temps». On connaît l’intrigue. A la campagne, Mme Hamelin, une riche veuve parisienne, vient marier son neveu Eraste à Angélique, une jeune fille sans fortune dont il est amoureux. Pour faire payer à son neveu ce qu’elle considère comme une mésalliance, elle exige qu’une pièce de théâtre soit jouée par les paysans du village chez l’austère Mme Argande, la mère de la mariée. Et, c’est Merlin, serviteur parisien, qui est chargé de faire répéter les valets. Le théâtre dans le théâtre reprend le canevas des partitions de la comedia dell’arte et tisse un habile aller retour entre réalité et fiction en faisant jouer aux paysans leur propre rôle. Réfractaire au théâtre, Mme Argande s’oppose au projet de Mme Hamelin qui jure, pour se venger, de transformer cette dernière malgré elle en actrice.

Le spectacle commence par le chant du coq, les costumes sont fidèles à l’époque, le décor signé par le peintre Bernard Chambal est à l’avenant : bottes de paille, plafond tissé avec chaises suspendues, du matériel agricole éparpillé sur le plateau et un tapis de jeu qui fait office de scène de théâtre surmonté d’une immense main peinte, telle celle d’un marionnettiste peut être.

Watteau

«Notre décorateur, peintre de formation a fait beaucoup de décors. Mais son vrai métier c’est inventer des images. Il a une certaine révérence pour ses grands prédécesseurs et s’est notamment beaucoup intéressé à Watteau. Particulièrement à un de ses tableaux, L’Indifférent dont nous avons reproduit à l’identique le costume, celui que porte Merlin dans la pièce » indique Jean-Pierre Vincent. Les attitudes du personnage sont aussi clairement inspirées du célèbre tableau. « En fait, je me suis raconté une histoire sur ce personnage. Merlin dit qu’il a été édité au Pont-neuf. Alors, j’ai imaginé qu’il buvait des coups dans un bistrot avec Watteau au Pont-Neuf et qu’il lui avait emprunté le costume ! Watteau avait dans son atelier, une série de costumes de théâtre avec lesquels il habillait tout le quartier : l’épicier, le boulanger... Il les peignait dans ces costumes de théâtre italien. C’est comme ça que l’imaginaire construit la mise en scène, l’agencement d’une pièce ».


SÉDUCTION AUTOUR DU THÉÂTRE

La mise en scène, d’une facture très classique, peut décevoir. Mais la politique, comme souvent chez Jean Pierre Vincent, est en embuscade, tapie derrière une botte de paille. Alors qu’il avait de cette pièce une lecture clairement marxiste en 1970, y voyant une expression de la lutte des classes, il injecte aujourd’hui dans le texte de Marivaux la célèbre querelle entre D’Alambert et Rousseau dans l’article Genève de l’Encyclopédie où D’Alambert proposait en 1757 (soit la même année que la pièce de Marivaux) aux protestants genevois de fonder un théâtre pour égayer leur cité. Rousseau réplique par la lettre à D’Alambert écrite en 1758 et dresse l’inventaire des dangers du théâtre : paresse, dépenses inutiles (publiques et privées), introduction du luxe voire de la luxure. « Marivaux raconte un conflit autour du théâtre. La Lettre de Rousseau à D’Alembert est un refus radical de la proposition de D’Alambert qui est une séduction autour du théâtre. On a senti que ce débat-là prenait place très naturellement au milieu de la pièce. Mme Argante n’est ainsi pas seulement une vieille toquée, mais une femme qui a des idées et des positions politiques à propos du théâtre. Cela nourrit totalement les personnages et la raison de la pièce. On n’a pas fait violence à Marivaux en lui injectant des textes étrangers. Au contraire, on a essayé de rendre la chose la plus évidente et la plus naturelle possible » à l’image du décor réaliste lui aussi.


SPECTACLE SUBVERSIF ?

Mme Argante devenue ainsi bonne rousseauiste résiste à la culture mondaine. Mme Hamelin, elle, se trouve du côté des jouisseurs. Bourgeoisie parisienne et hédoniste contre bourgeoisie locale et morale. « Jamais dans une monarchie l’opulence d’un particulier ne peut le mettre au dessus d’un prince » écrit Rousseau. «Dans une république, elle peut le mettre au dessus des lois. Alors, le gouvernement n’a plus de force et le riche est toujours le vrai souverain ». Ce spectacle, peut être plus subversif qu’il n’y paraît, ne serait il de tout actualité ? Serions-nous tous de grands hypocrites ? Le mot hypocrite, en grec, désignait des comédiens de théâtre… Or, dans Les Acteurs de bonne foi, Marivaux nous suggère l’inverse : seule la scène de théâtre ferait tomber les masques sociaux.

Le jeu théâtral, que l’on croyait mensonger, se révèle d’une cruelle vérité. Tandis que le jeu social tout en nuances picturales est démasqué.


Geneviève Chapdeville Philbert


 

interview Geneviève Chapdeville Philbert – vidéo Performarts


 

Interview Jean Pierre Vincent

 

Les acteurs de Bonne foi d’après Marivaux

Mise en scène Jean Pierre Vincent, création Théâtre des Amandiers Nanterre, en tournée jusqu’au 2 avril.

Théâtre du Gymnase Marseille – 15 / 19 février 2011

avec

Annie Mercier – Mme Argante

Laurence Roy – Mme Hamelin

Anne Guégan – Araminte

Claire Théodoly – Lisette

Pauline Méreuze – Colette

Julie Duclos – Angélique

David Gouhier – Merlin

Olivier Veillon – Blaise

Matthieu Sampeur – Eraste

Patrick Bonnereau – Le Notaire