UBU: une joyeuse parade de l’absurde

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UBU tout frais moulu, façon Cie Bals Arts Légers, créé à Nice au théâtre Francis Gag, est à voir absolument au théâtre Alexandre III à Cannes. Le spectacle convient vraiment à l’énergie de cette compagnie qui jusqu’ici montait ses propres textes. Quelques scènes en prologue d’Ubu cocu puis d’Ubu Roi suivies d’Ubu sur la butte, sans changement au texte d’Alfred Jarry écrit en 1895, et nous voilà en plein dans l’actualité. Intuition artistique, chance, le spectacle tombe pile poil avec des événements actuels.

C’est un spectacle gai, rapide, franchement drôle, avec des trouvailles de mise en scène et des costumes très inventifs. Au début Achras, un géomètre, joue avec ses objets chéris, les polyèdres. Il assène avec grand sérieux des débilités à leurs sujets, tandis que Père Ubu ancien roi d’Aragon, docteur en pataphysique(1) se fait annoncer. On peut s’attendre à tout. Il s’installe dans cette maison qui lui plait bien « car il n’est point juste que le père soit séparé… de ses enfants, de sa famille… des gens forts sobres et fort bien élevés, nous serons incessamment rejoint par notre famille » annonce-t-il à son propriétaire qu’il pousse dehors. Devenu roi de Pologne il passera à la trappe tous les grands de ce pays, confisquera leurs biens, livrera bataille aux Russes, jusqu'au happy end à surprise.

 

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Cet Ubu-là est joué par Thierry Vincent, affublé de sa mère Ubu, Alain Terrat, accompagné de trois comparses Elodie Tampon-Lajarriette, Elise Clary, Jonathan Gensburger tour à tour, géomètre, roi, reine, guerriers, capitaine et sa troupe, russes, polonais, nobles, financiers, magistrats. Tous sont remarquables. L’idée forte du spectacle c’est le couple formé par Thierry Vincent et Alain Terrat, Père et Mère Ubu. Il faut être Père Ubu avec sa superbe, pour se pavaner avec un grand manteau jaune canari, tellement jaune que l’on ne voit que lui. Thierry Vincent l’endosse avec le rôle et la série de catastrophes qu’il déclenche. Il nous embarque avec toute son énergie dans les dérives de ce spécialiste de la pataphysique, cette science profondément sérieuse et totalement dérisoire, absurde et essentielle, où toutes les outrances sont possibles. Alain Terrat, tout simplement formidable, est une excellente mère Ubu, il donne corps au rôle et colle parfaitement aux réflexions incongrues de son Ubu de mari : « Mère Ubu, tu es bien laide aujourd’hui, est-ce parce que nous avons du monde ? » Repas bougrement mauvais d’ailleurs.

Le spectacle repose sur une tension de plus en plus grande, le rythme, le jeu déjanté des comédiens, les changements de costumes, les chants, tout est réglé avec une précision d’horloger. On sent que rien ne pourra arrêter ce psychopathe qui avec son armée de pacotille sème la mort autour de lui. La musique d’Henry Manini sur scène, mène ce ballet du pire en pire, il rythme et participe au jeu, crée les ambiances de fête ou de guerre. Il ajoute ses propres rythmes aux musiques mixées qui scandent cette partition échevelée de crimes où tous les comédiens font mouche. Un vieil orgue donne la couleur du spectacle. Alors que Ubu passe à la trappe tous les grands du royaume qu’il a conquis, les nobles, les financiers, les magistrats ou ceux qui ne le sont pas, un extrait de la sonate de Mozart n°10 diffuse sa musique précieuse et délicieuse qui fait choc avec la grossièreté d’Ubu.

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Cette parade de l’absurde aux traits de vérité universelle est une réalisation d’une grande précision. Cruauté, insensibilité, violences, batailles. Très vite on sent que rien ne pourra stopper cette escalade de l’ambition très synchronisée. Tout ce qui est énoncé est énorme, le public éprouve de la sympathie pour ces personnages qui s’accrochent à la folie du père Ubu, qui ne ressemble à rien et pourtant…

Le texte invite à l’outrance, à passer les bornes. Les comédiens abondent dans ce sens, leur jeu est généreux et sans vulgarité et le public s’y attache comme à un jeu d’enfants et à la vision de la folie des grands de ce monde, jusqu’au panégyrique final de la France, couplet en alexandrins complètement hilarants, qui coupe le souffle.

« La France réunit pour nous tous les attraits

Il y fait chaud l’été, l’hiver il y fait frais…,

Les institutions sont mises sous vitrines :

Défense de toucher au clergé, la marine,

Au sceptre immaculé des gardiens de la paix…

Un suffrage éclairé nomme les députés,

dont les programmes sont toujours exécutés

la France est le pays des lettres et des arts... »

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Ce spectacle décapant, mis en scène par Alain Terrat et Thierry Vincent, fidèle au texte d’Alfred Jarry, passe au tamis de l’humour et de l’absurde des séquences de vérité surprenantes, complètement d’actualité, avec des moments délicieusement comiques, franchement drôles transmis par les comédiens qui en font un vrai moment de détente. Ubuesque, on vous dit !


Brigitte Chéry

Photos Béatrice Heyligers.


1) Selon l’explication d’Ubu, « c’est une science que nous avons inventée et dont le besoin se faisait généralement sentir »

Théâtre Alexandre III à Cannes

Du 8 au 10 avril et du 15 au 17 avril 2011

Réservations 04 93 94 33 44

le 14 juillet au Festival du Fort Antoine à Monaco