Antigone ou le choix de la loi non écrite Au Théâtre National de Nice.

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La pièce de Sophocle, Antigone, présentée actuellement au Théâtre National de Nice, nous transporte dans un décor de télévision et de cinéma. C’est une des directions du TNN développée par Paulo Correia, comédien de la troupe et metteur en scène, qui excelle à rapprocher le théâtre et l’univers numérique.

C’est un spectacle généreux, où le réalisateur transmet son amour de la création artistique actuelle, en tenant compte du passé. « Le souffle de mes explorations scéniques a toujours pris racine dans l’observation et l’analyse de l’être humain dans nos sociétés contemporaines ».

 

Sur scène, l’observatoire de Créon, une installation de téléviseurs diffusant des images de vidéo surveillance, des projections de vues de destruction et de guerre. Une atmosphère sombre et glauque.

Antigone

La distribution, Gaële Boghossian, Antigone, Félicien Chauveau, Hémon, Fabrice Pierre, Créon, Stéphane Kordylas, le garde, le messager, Louise Roch, Ismène, Jacqueline Scalabrini, Tirésias : des comédiens en harmonie, habitués pour certains à jouer ensemble. La mise en scène insiste sur l’opposition entre la vision politique, l’aveuglement d’un chef d’état pour imposer son gouvernement au lendemain d’une guerre dévastatrice et la foi intime d’Antigone.

L’originalité du spectacle tient aussi en dehors de l’ambiance créée par les vidéos, à la présence de la musique Rock de Clément Althaus dont le travail de montages et de musique live soutient les mots, constitue le chœur, enveloppe le jeu des comédiens et participe à la montée de l’émotion. C’est fort bien réussi !

Antigone

Fabrice Pierre est excellent dans le rôle de Créon, avec une justesse de ton, un phrasé clair, des attitudes qui nous sont familières, il impose son entêtement de monarque qui veut asseoir son pouvoir, tout en sachant qu’il a tord de sacrifier Antigone. Il affiche aussi ses hésitations et sa faiblesse, en étant sans cesse à la chasse aux réactions de la cité, en consultant les vidéos. Clin d’œil à l’actualité lorsqu’il s’adresse aux Sages de Thèbes, micro en main, il endosse alors le ton d’un homme politique d’aujourd’hui qui donne une certaine rondeur à ces propos. Ses gestes et ses attitudes sont très travaillés ainsi, lors de la rencontre si importante entre Créon et son fils Hémon, il adopte des gestes familiers et une attitude légère. Certainement pour fuir un face à face, c’est en se rasant devant un miroir qu’il parle avec son fils, de la vie ou de la mort d’Antigone, et qu’ils échangent des convictions sur le pouvoir et les réactions du peuple. Ce dialogue est très fort, car le texte est un véritable moment d’anthologie sur la république. Avec cette intimité entre les deux hommes, l’acharnement de Créon apparaît encore plus fort. C’est aussi toute la difficulté, et la désespérance du personnage d’Hémon interprété par Félicien Chauveau, qui, avec l'énergie du désespoir et sa détermination affirme à Créon « je la défends, je te défends, je me défends, en défendant les dieux des morts. »

Antigone


Gaële Boghossian est Antigone. Avec l’énergie de la révolte et la force de son choix elle sait faire face à un Créon nationaliste. Est-elle, intégriste jusqu’à la perte de la raison ? Opposante à un état d’ordre absolu ? Ou individualiste revendiquant sa liberté ?

Les interprétations restent et resteront toujours ouvertes. Et puis, il y a deux clans dans une même famille, Antigone contre la loi et Ismène qui en a peur. Antigone, attire la sympathie car avec sa force tranquille, elle accomplit ce qu’elle pense être son devoir envers les morts, tout en narguant ce militaire, ce chef d’état en demande de reconnaissance. Cette révolte assumée, Gaële Boghossian, la maintient dans l’incarnation du personnage, elle affirme sa résistance au-delà de sa vie, vers son devoir, témoignage de l’histoire de la dernière survivante de la famille royale. Elle interprète avec justesse, la solitude et l’acceptation de la mort pour une loi non écrite, son énergie fait monter la charge émotionnelle sur le plateau et dans la salle. On se souviendra de sa lente marche vers le trépas, de la puissance musicale, du lien des mots et la musique du chœur.

Antigone

Saluons au passage la présence par vidéo de Bernard-Pierre Donnadieu, disparu depuis peu, qui semble parler depuis le domaine des morts et apparaît sans cesse sur les écrans de télévision ou en gros plan, alors que progressivement la musique consomme la mort ou la défaite des personnages. Tirésias, le devin, joué avec fermeté et habileté par Jacqueline Scalabrini, donne l’éclairage final de la tragédie, sur la détermination de Créon qui a joué sa propre destruction et celle de sa famille alors que Antigone dans un chant douloureux, « un anti-chant de mariage » par choix et résistance, a rejoint les siens dans la mort.

Antigone

Les costumes judicieusement choisis par Gaële Boghossian sont issus de la ligne de l’époque punk de Vivienne Westwood qui précisait, elle-même récemment à son dernier défilé « être et rester une créatrice en rébellion artistique et politique. Comme cela tombe juste ! "

La forte présence et l’énergie de ces comédiens, la musique live Rock aux sonorités Electro/trip hop de Clément Althaus qui porte les mots du chœur, la traduction limpide de la pièce par Florence Dupont, l’esthétisme choisi, font que le texte parle avec clarté au public. Tous les comédiens salueront en final encadrant l’image filmée de Bernard-Pierre Donnadieu.

Brigitte Chéry

Photos Béatrice Heyligers

Création en 2009 au Théâtre national de Nice et repris cette saison jusqu’au 20 mars 2011, le spectacle continue sa tournée. Tél. 0 493 139 090