Vallis Aurea (Vallée d’or), après l’or, la céramique

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Marc Alberghina avait 7 ans lorsqu'il découvre l’univers de la céramique et des potiers omniprésents à l’âge d’or de Vallauris. La poterie culinaire industrielle fut depuis le XVe siècle (et peut-être avant), la principale activité de la cité. Au XXe, sous l’impulsion des Capron, Portanier, Collet, etc., elle devient œuvre d’art.

 

Le passage d’artistes comme Picasso ou Cocteau, la liberté des consciences (on est dans l’après 68), créent un élan de créativité. Dans les années 70-90, Vallauris connaît un boom économique. Plus de cent fabriques, des machines énormes pour malaxer la terre des carrières et l’affiner (aujourd’hui, la terre vient de Limoges ou d’Allemagne). De nouveaux émaux, de nouvelles techniques voient le jour, la palette de couleurs s’enrichit. La ville est mondialement connue. Marc Alberghina est emporté par cet engouement. A seize ans, il suit une formation de deux ans à Cannes et un an d’apprentissage chez un potier. Il va tourner pendant 28 ans avant de trouver son expression propre.

 

Atelier

Il abandonne en partie la terre, ses lourdes contraintes et les actions successives qu’elle impose : façonnage, séchage, cuisson, émaux, pièces qui cassent, etc. et devient sculpteur. Il essaie différentes matières puis travaille l’aluminium. Une statuaire va naître, influencée par les arts d’Afrique, mélange de terre et d’aluminium provenant de bonbonnes récupérées dans les poubelles des parfumeurs de Grasse. Il les compresse, les façonne, les assemble pour créer de grands personnages semblables à des guerriers africains.

 Table

D’autres travaux verront ensuite le jour : globes soufflés en guise de reliquaires à pénis, tabliers de boucher pour établir un parallèle entre le tortionnaire et le fonctionnaire méthodique d’une horreur programmée, sculptures pendues comme autant de chairs en décomposition… Une thématique sombre et centrée sur le corps.


Des squelette en couleur

Etagères de crânes

Depuis deux ans, le sculpteur est retourné à la céramique. Il développe une œuvre étrange, surprenante. Son atelier ressemble au laboratoire d’un anthropologue, avec toutes sortes d’os humains : sternums, côtes, colonnes vertébrales reconstituées... Sur sa table de travail, des fémurs, des humérus, sur les étagères des crânes alignés, dans une boîte en fer, des petits os : métatarses ou métacarpes (?) et dans son four, des mandibules soudées entre elles. Il travaille comme un anthropologue, reconstitue des squelettes à partir d’os épars, sauf qu'il les a façonné, chacun à l’identique. Mais ces os n’ont pas la couleur ivoire habituelle, ils sont gris (pour les pièces en cours) ou colorés en rouge, en or, en noir puissant et brillant. Des os qui prennent l’apparence de bijoux (pour les plus petits) ou de parures somptueuses pour fêtes païennes. Car il s’agit bien d'os humains, pas d’animaux. L’artiste se fait démiurge, façonne la charpente humaine de ces mammifères que nous sommes et qu’on continue à considérer comme le summum de l’évolution.

offrande

Pour Offrande, les os d’un corps sont offerts (à notre vision en tout cas) sur un grand plat recouvert d’or. Restes d’un festin cannibale ou offrande à des dieux obscurs ?

Pour cette œuvre, il a dû façonner un à un les 206 os du squelette humain qu’il a recouvert d’émaux flammés, signés à l’or, caractéristiques du style Vallauris.

Avec Usine constituée d’os humains, il nous interroge sur la barbarie de notre destinée. Dans cette œuvre, la logique de l’usine, symbole de l’exploitation et de l’aliénation de l’homme, est poussée à l’extrême.

usine

Mains, œuvre qui présente des squelettes de mains sur un plat d’or, met en exergue une des principales caractéristiques de l’homme, homo faber.

Sa dernière œuvre (en cours) semble boucler le cycle. Une cheminée faite d’os qu’il faudra cuire dans un four (comme toutes ses pièces), renvoie aux fours des camps de concentration, dont la visite, à l’âge dix ans l’a fortement marqué.

nougatine

Marc Alberghina sculpte des os, les ausculte (os-culte), posant un regard inquiet sur la condition humaine. Il nous montre l’horreur, mais rhabillée de couleurs, de brillance et d’or.


Alain Amiel