PINA BAUSCH ET LA BELLE

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Le Danse Forum de Monaco rendait en décembre 2010 un hommage appuyé à la grande chorégraphe Pina Bausch, disparue prématurément en 2009, avec le concours du Tanztheater de Wuppertal. Un spectacle historique toujours d'actualité, comme le sont les grandes œuvres, telles Café Müller et Le Sacre du Printemps.

afficheCafé Müller dont les racines sont celles de l'enfance de la Chorégraphe mais qui plus est rappelle Les Chaises de Ionesco pour ce qui est de la densité et l'usage de ce mobilier, mais dans un mode plus dramatique et un discours qui tient au lien amoureux des êtres. Une symbolique simple, redoutablement efficace décrit la souffrance des partenaires du couple, quand le lien qui les unit devient ténu et finit par s'estomper. Un spectacle universel qui ne laisse aucun répit et renvoie à notre existence.

Le Sacre du Printemps, toujours contemporain par son coté tribal, d'autant plus terrien qu'il maintient les danseurs sur un sol de terre (tourbe) dans une lutte vaine et maculante, dont la symbolique nous renvoie à notre origine et à notre fin.

Ces deux œuvres, qui ont considérablement étendu le territoire de la danse, constituent la signature immortelle de Pina Bausch.


Jean-Pierre Giovanelli


 

 

Pour passer en beauté de 2010 à 2011, le Monaco Dance Forum a programmé, pour les fêtes, des spectacles fascinants : Café Müller et Le Sacre du Printemps de Pina Bausch, ainsi que La Belle de Jean-Christophe Maillot.

Bausch

La venue à Monaco du Tanztheater Wuppertal de Pina Bausch fut un événement exceptionnel. Une salle comble et enthousiaste a applaudi ces deux pièces mythiques. Très controversée à ses débuts, la grande dame de la danse contemporaine a vite été mondialement reconnue pour son style expressionniste unique. Ne s’embarrassant pas de la chorégraphie dans son sens traditionnel, elle a alors créé le Tanztheater, un art qui n’est ni de la danse ni du théâtre, mais les deux à la fois. Elle mit de la chair sur le désespoir, avec un langage singulier et une rythmique quasi organique.

Au tournant des années 1980, Pina Bausch fit ainsi une entrée fracassante avec Café Müller, une danse non-danse où le corps est en mouvement dans une frénésie brûlante. Yeux clos, pieds nus, bras tendus, deux femmes avancent à tâtons dans la semi obscurité d’une scène encombrée de chaises et de tables de bistro, objets qui semblent là pour entraver ou encourager la tentative des danseuses à se mouvoir. D’autres danseurs les rejoignent, multipliant les difficultés : jambes à demi pliées, sauts, rotations, déhanchés, roulés à terre. Chaque mouvement déployé dans l’espace semble issu d’un sentiment personnel profond, de gestes nés des mots de la chorégraphe, qui sont des états d’âme et de corps, une nostalgie somnambulesque d’êtres diaphanes, survivant au désastre de leur vie. Des émotions, des sensations, en référence au bar que les parents de la chorégraphe tenaient en Allemagne durant la guerre. Enfant, elle voyait défiler des consommateurs en proie à l’angoisse de l’époque. L’ombre de Pina Bausch est encore là qui semble toujours virevolter dans le café familial. Ses souvenirs lui ont fait créer un monde d’émotions fortes, une danse douloureuse et poétique, un monde cruel, violent, magnifique !

Infiniment triste et belle, Café Müller compte parmi ses chefs d’œuvre, tout comme Le Sacre du Printemps, où hommes et femmes s’entre-déchirent avec une violence inouïe sur la musique de Stravinsky, se tenant par les mains, abîmés par la douleur. Des regards acérés, des silhouettes statufiées dans le mutisme de ceux qui s’affrontent. Leurs rapports subtils mais intenses sont signifiés avec une simplicité émouvante. Pas question d’embellir artificiellement les corps, ce qui accroît la force dramatique. C’est dans l’approche frontale que le parti pris naturaliste révèle paradoxalement cette grâce si singulière qui émane des corps et de leurs gestes. Par contre, le rythme des pulsions regorge d’audaces plastiques et met le public sous tension, le séduit, le provoque, l’agresse, le laisse au bord des larmes. Aucune ambiance décorative sinon de la terre déversée sur la scène, tassée pour former une couche compacte. Parfois à plat ventre dans la tourbe, les corps sont unis à la musique dans une danse ample, puissante, affirmative. Le lien avec la terre et la présence au monde qui lui est attachée, libèrent les énergies en une vitalité primitive, un élan dionysiaque d’adhésion aux forces du renouveau. Sculptures vivantes, les corps se traquent, s’épousent et se perdent sans un mot. Embourbés dans le terreau fertile du sacrifice, ces corps souillés de terre noire et les visages défaits ont le goût du sang et de la peur, de l’effroi même. L’effroi qui étreint lorsqu’un groupe désigne une victime destinée à mourir. L’élue sacrifiée est mise à nu pour enfiler sa robe rouge sang. La musique participe de la terreur insidieuse. Dignes des avant-gardes du début du XX° siècle, des audaces sonores sont tambourinées jusqu’à l’ensorcellement, un état proche de la transe qui sidère le public.

Bausch

Véritable ballet culte créé en 2001, imaginé, électrisé par Jean-Christophe Maillot, La Belle a été représenté dans le monde entier. Cette Belle féerique est un véritable enchantement porté par la magnifique musique de Tchaïkovski, une scénographie du peintre-plasticien Ernest Pignon Ernest et de merveilleux costumes, volontiers irrespectueux, conçus par Philippe Guillotel. Privée de mots, la danse ne raconte rien, mais, loin d’un ballet académique, Maillot est revenu aux origines du conte de Perrault (sa version effroyable, non expurgée) dans une merveilleuse chorégraphie buissonnière qui vagabonde de symboles en fantasmes et en rêves. La Belle est ainsi éclairé d’un jour nouveau, fouillant la narration de ce qu’elle décèle de non-dit touchant à l’inconscient.

Ce ballet fondamental – qui a plus ou moins bien inspiré de multiples chorégraphes – est le rêve d’un homme qui ouvre le livre de La Belle au Bois Dormant. La malédiction de l’affreuse fée Carabosse/Reine-Mère annonce la mort précoce de la princesse nouvelle née, sortilège transformé en sommeil par la bonne fée Lilas. La reine doit attendre longtemps avant d’avoir un enfant. Le désir de maternité, la douleur, la jalousie, qu’elle engendre l’empêchent de supporter le bonheur des autres. Elle voit la rondeur partout : les seins, les ventres arrondis de baudruches, les robes bulles des fées et les costumes ronds des pétulants. La Reine Mère/Carabosse impose un personnage terrifiant, tout en violence et en hypocrisie, mère œdipienne, castratrice, ogresse, interprétée par un homme pour accentuer sa toute puissance.

Maillot a réalisé sa propre création dans une trame narrative implicite, truffée de concepts psy qui éclairent les mystères avec des références à l’analyse qu’en a fait Bruno Bettelheim : l’éveil sexuel de l’enfant, la passivité de l’ado, l’initiation d’une jeune fille aux mystères du désir, les conflits de générations, la rébellion de la jeunesse, la capacité d’attendre le véritable amour et le fuseau où se pique la Belle qui symbolise le sexe masculin.

Grâce à la fée Lilas, le prince réveille la belle endormie d’un long baiser charnel. La mise en scène de l’attirance, de l’émoi sensuel, du désir irrésistible, offre une sublime danse amoureuse de la Belle et de son Prince, collés bouche contre bouche. Le plus long baiser de l’histoire de la danse scelle leur amour, tout en douceur, en sensualité, en puissance esthétique, ensemble liés dans l’impossible nœud du fantasme, fatalement, impitoyablement. Le baiser du Prince a révélé une féminité endormie et son éclosion de la sexualité. Le mariage offre un ballet romantique d’une émotion intense et bouleversante, alors que la Reine Mère, vaincue par l’amour, va s’empaler sur un pieu comme un vampire. Ainsi la malédiction devient-elle une bénédiction déguisée.

La magie a atteint son sommet lors de la merveilleuse apparition de Bernice Coppieters dans une immense bulle de savon, bulle de verre, bulle d’illusion, de protection, d’émotion. Elle doit s’extraire de cette bulle - son cercueil de verre - que les « autres » se chargent de briser. Bernice Coppieters est l’incarnation de la féminité dans toute sa perfection, avec un corps longiligne, une silhouette savamment disloquée par une cambrure incroyable. Dans sa bulle protectrice, la Belle a ignoré la vie. La confrontation à la réalité ne risque-t-elle pas d’être éprouvante ? Avec la victoire de l’amour sur la méchanceté et la cruauté, La Belle retrouve la magie des contes. Poésie et fascination se dégagent de cette œuvre d’exception.

Vraiment, la danse est un art muet qui dit beaucoup de choses !


Caroline Boudet-Lefort