Après la création mondiale de Notre-Dame-des-Fleurs de Jean Genet au Théâtre National de Nice, le 24 Novembre 2010.

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Rencontre avec Antoine Bourseiller.

Brigitte Chéry : Le spectacle, Notre-Dame-des-Fleurs, est porté par ces jeunes comédiens avec beaucoup d’allégresse, se connaissaient-ils ?

Antoine Bourseiller : J’avais déjà travaillé plusieurs fois avec certains, sauf avec Baptiste Amann qui joue Jean Genet et Julien Urrutia qui interprète le soldat Gabriel et plusieurs rôles. Ce n’est pas une troupe, mais ils se connaissent, c’est une jeune génération de comédiens, issus de l’ERAC, de l’Ecole de Strasbourg, de l’Ecole du Théâtre national de Chaillot… obligatoirement ils se connaissent.

 

B.C : Comment travaillez-vous avec les comédiens et comment mettez-vous en scène ?

A.B : Et bien, (surpris), comme tous les metteurs en scène, d’abord explication de texte autour d’une table, surtout pour Jean Genet, après on passe au plateau. Je ne suis pas de ceux qui présentent à l’avance une mise en scène. Je la conçois de jour en jour, beaucoup en fonction d’eux. Je préfère décortiquer la personnalité du comédien et m’en servir.

B.C : Par exemple pour le personnage de Jean Genet, cette manière spéciale de parler, un jeu en décalé, comment est-ce venu ?

A.B : Cela c’est fait dès le premier jour, c’est Genet qui écrit le roman dans sa cellule, qui imagine créer un réel pour se venger de sa situation d’être enfermé. Il essaie de goûter un peu à la liberté grâce aux personnages qu’il crée. Ce n’est pas qu’une pièce sur les travestis,

c’est aussi une pièce sur la création. Sur le problème de l’écrivain qui ne sait plus si c’est le personnage qui prend possession de lui, alors qu’il l’a fait naître, parfois le personnage n’obéit pas directement au vouloir de l’écrivain, c’est lui qui traîne l’écrivain où il le désire.

B.C : Avez-vous fait un montage de textes du roman, Notre-Dame- des-Fleurs ?

A.B : Non, c’est une adaptation avec le problème comme dans toute adaptation, de passer du temps romanesque au temps théâtral. Ce n’est pas le même temps que celui du lecteur du roman, qui quitte, reprend, dirige à sa façon. Le temps du théâtre c’est l’instantané éphémère, donc on est obligé de choisir dans le roman ce qu’il ne faut pas mettre sur scène. Priorité à ce que l’on veut démontrer, à ce qu’on a pensé du roman.

B.C : Au théâtre, le public est-il différent pour Jean Genet ?

A.B : Non je ne le crois pas. Ceux qui viennent voir une pièce de Jean Genet savent à quoi s’en tenir, ils savent que c’est une langue très classique, mais très révolutionnaire aussi. Comme le roman qui a été une véritable explosion dans la littérature, au moment où il a été officiellement édité. D’abord édité sous le manteau, puis grâce à Cocteau et aux amis de Cocteau, il est né à la gloire très vite.

B.C : Ce sont des histoires d’amour, bien qu’il s’en défende, Mignon dit pourtant…Nous ne nous aimons pas comme vous ?

A.B : Non, je pense que c’est vrai. Mignon part après cinq ans de vie commune, puis il revient puis il repart. Moi j’ai toujours dit aux comédiens que l’on avait une responsabilité, celle de démontrer que le monde des travestis était peut-être un monde maudit, mais qu’il avait ses propres lois. Et les gens qui considéraient que le monde des travestis était diabolique, il fallait leur démontrer que c’était certainement vrai, mais qu’ils ont aussi une morale entre eux. Ils connaissent les mêmes problèmes personnels que ceux qui se prétendent normaux. Je pense que c’était cela aussi que voulait faire comprendre Genet à travers son roman.

B.C : Il y a de très beaux costumes dans le spectacle, qui aident j’imagine, les comédiens ?

A.B : Tout à fait, ces garçons qui sont tous hétérosexuels, dès qu’ils ont mis des escarpins pour répéter, se sentaient poussés vers la féminité. Chaque grand comédien possède une féminité et une virilité dont il se sert à travers les grands rôles. Gérard Philipe en est l’exemple même. Il aimait les femmes mais il avait un aspect féminin qui lui a permis de jouer, pour la première fois, Lorenzaccio qui avait toujours été interprété dès la création par des femmes. Ceci jusque dans les années 1952, parce qu’il y a une part énorme de féminité dans l’échec politique. Pour les travestis, ce qui a été pour moi un bonheur et un étonnement, c’est qu’ils sont entrés très vite dans leur part de féminité, aidés par les escarpins et par leurs propres costumes. Ils vont en effet dans une grande allégresse, comme vous le disiez, quand ils jouent les travestis mais quand ils jouent un autre rôle ils sont complètement différents.

B.C : Il n’y pas de scènes dérangeantes…

A.B : Je ne voulais absolument pas aborder la nudité qui est à la mode sur scène en ce moment, on peut rendre érotique sans cela, sans être obligé d’être tout nu. Sauf dans la baignoire où ils ont été obligés de se dénuder mais on ne les voit pas nus. Le public des balcons voyait bien qu’ils étaient en slips… il y avait là un problème !

A.B : Le suggéré et la sublimation des personnages permettent alors d’apprécier la qualité d’écriture de Genet….

A.B : Oui, le texte lui-même est un chef d’œuvre dans la mesure où plus on répète, plus on découvre des mystères et des sortilèges que l’on ne peut pas découvrir dans d’autre texte peut être méritoire, mais pas à la hauteur et à la profondeur du texte de Genet. J’ai monté plusieurs fois Phèdre de Racine, à chaque fois, je découvrais des choses que je n’avais pas vues la fois précédente. Et là c’est un peu pareil, tous les soirs, les comédiens découvrent des choses auxquelles ils n’avaient pas pensées, ni moi non plus quand on répétait. C’est sans fin.

B.C : De la même manière, les spectateurs ont envie de revoir le spectacle….

A.B : Oui, avec ce genre de texte, je pars du principe que pour le spectateur après une journée de travail, lorsqu’il s’assied dans un fauteuil, il n’est ni physiquement ni intellectuellement possible qu’il entende toute la pièce. Il ne capte pour ce genre que 40% du texte, et il y en a 60% qu’il entend mais qui passe.

B.C : Après lecture, on retrouve des passages du texte, mais c’est le visuel aussi que l’on essaie de se remémorer ensuite. Que fait-il à ce moment-là ? Où est-il ?

A.B : Les gens posent toujours la question, comment faites-vous pour vous souvenir du texte, pour apprendre par cœur ? C’est tout simple, on apprend par cœur par les déplacements que l’on a. Ce sont les déplacements, les points où l’on s’arrête, où l’on démarre qui font qu’immédiatement le texte arrive.

Propos recueillis par Brigitte Chéry