Fred Forest

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L'œuvre système invisible

 

ForestUne grande rétrospective de l’œuvre complète de Fred Forest va se tenir du 22 mai au 16 juillet au Paco das Artes de Sao Paolo au Brésil.

Artiste difficile à cerner, Fred Forest échappe depuis longtemps aux conventions et aux modèles convenus des arts plastiques. Il surgit toujours là où on l'attend le moins... À peine sorti d'une action sociocritique où il met en cause la gestion municipale de la ville de Nice avec son humour corrosif, il fait l'événement du vernissage de la grande foire internationale ArtBasel Miami avec une projection géante sur le mur extérieur du Bass Muséum* : Un grand happening planétaire qui a réunit sur Internet durant deux heures plus de 10.000 internautes, communiquant entre eux grâce au logiciel peer to peer, Solipsis, mis au point par Joaquin Keller, génial informaticien de France Télécom et avec l'assistance de Rose-Marie Barrientos, personnalité du milieu de l'art en Floride.
Il sera prochainement à Toronto au Canada en juin 2006.

 

Fred Forest revient au Brésil après qu’il ait reçu le prix de la communication lors de la XII Biennale de Sao Paulo en 1973 et subit une arrestation musclée par la police militaire de la junte au pouvoir à l'époque qui voulait le museler pour ses provocations répétées, appelant à la liberté d'expression.
M. Fabio Magalhaes, actuel sous-secrétaire d'Etat à la Culture du Brésil, qui était à ses côtés en 1973 lors de ses promenades avec des pancartes blanches dans les rues de la ville déclare :
Tu es un fragment de notre histoire et cette rétrospective permettra aux jeunes générations de notre pays de mieux connaître, à travers tes actions symboliques et la complicité qui s'était d'emblée établie avec les journalistes, comment le régime de l'époque avait pu être dénoncé à l'échelle internationale par l'effet d'amplification des médias.
Au même moment, Fred Forest publie en France un essai sous le titre un peu provocant : L'œuvre-système invisible. Prolongement de l'art sociologique, de l'esthétique de la communication et de l'esthétique relationnelle, L'Harmattan, avril 2006.

Un concept "décoiffant" qui renvoie l'art contemporain officiel aux vieilles lunes et à la poussière des musées. Une lecture roborative qui frictionne l'intérieur de la tête et stimule les neurones. Fred Forest y arbore une autre casquette : celle du théoricien. Professeur émérite de l'Université de Nice, il n'en est pas à son premier livre et l’on a encore en mémoire son séminaire au MAMAC (Musée d’Art Moderne et contemporain de Nice) où, dés 1994, il avait été l’un des tous premiers a prophétiser les perspectives du Net Art.

ForestFred Forest est à l'origine des mouvements historiques de l'art sociologique et de l'esthétique de la communication. Selon lui, l'évolution des connaissances scientifiques et des technologies a des répercussions directes sur l'art, la philosophie, la métaphysique, sur nos comportements individuels et sociaux, sur nos modes de pensée et sur nos modes de vie. Dans le processus irréversible vers une toujours plus grande dématérialisation et abstraction, il avance le concept, paradoxal et provocant, d'une pratique artistique qui consisterait à concevoir et à réaliser dans le futur des œuvres qui ne seraient plus appréhendées directement par nos sens. Il estime qu'une nouvelle culture est en train d'émerger, celle de l'invisibilité, après des siècles et des siècles d'une culture visuelle et rétinienne hégémonique. Un art intrinsèquement cognitif, conçu et mis en œuvre au-delà de ce qui se donne à voir… Des œuvres qui utilisent les champs magnétiques, les radiations naturelles et artificielles, les ondes terrestres et cosmiques, les nanotechnologies, les images mentales, les recherches relevant directement des sciences de la cognition, voire tout ce qui a trait au paranormal, en privilégiant, comme il l'a toujours fait, les notions fondamentales de relation, de relationnel et de système. Après les étapes nécessaires et successives de l'art sociologique, de l'esthétique de la communication et de l'esthétique relationnelle, une nouvelle ère s'ouvre : celle des œuvres-systèmes invisibles. Ce sont des dispositifs informationnels multimédias, conçus et induits par l'artiste dans l'espace et dans le temps, et que seule la capacité cognitive des "récepteurs" est capable d'appréhender.

Il souligne ainsi le lien entre l'art et les sciences, en privilégiant les concepts d'émergence, de complexité, d'intelligence artificielle, comme ceux la genèse des univers distribués. Pour lui, la réalité conventionnelle est telle, que ce que nous en percevons et en interprétons au quotidien pourrait s'apparenter à une pure fiction. La science moderne nous a appris à nous méfier de nos trop grandes certitudes. Le rôle de l'artiste, est, par tous les moyens, des plus élémentaires et archaïques aux plus sophistiqués, de nous donner un certain état de conscience de notre rapport au monde. Tout ce qui relève d'autre chose dans l'art que de cet existentiel fondamental, ne serait que décoration et vain divertissement au sens pascalien du mot.

par Grégory Leruth

*”Digital Street Corner”, Art Basel Miami Beach, Bass Museum Miami, novembre/décembre 2005