Giuseppe Chiari dans le contexte florentin

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Florence trouve dans les années cinquante et soixante, une vitalité exemplaire de langage et l’arrivée de la musique de John Cage, diffusée par Sylvano Bussotti, a favorisé un tournant épistémologique en mettant en évidence une interprétation de la réalité fondée non plus sur le «principe de certitude», base du «déterminisme cause/effet» propre à la Physique Newtonienne, mais sur des notions de probabilité, d’indétermination, de complexité et d’interactions. La découverte et l’exploration du monde atomique et subatomique ont conduit les physiciens du XXème siècle à accepter un aspect nouveau de la réalité, à l’intérieur de laquelle on discute sur le fondement même de la vision déterministe du monde

 

.(c) Giuseppe Chiari

Le remplacement du Principe Leibnitien de Raison Suffisante qui garantissait l’indépendance de l’objet par rapport à celui qui l’observait, par le Principe d’Indétermination de Heisemberg, a fait naître cette vision nouvelle du monde.

Ainsi donc Florence, qui a vu alterner, au cours de sa longue histoire, de grandes périodes linguistiques et artistiques avec de longues périodes de fermeture aux idées, marquées par une «profonde localité», trouve dans les idées de John Cage, en provenance des Etats-Unis, une attention et une stimulation nouvelles.

La grande habileté des florentins pour la lecture des langages, leur penchant pour l’art et l’aptitude à recevoir des messages métabolisés en élaborations nouvelles, créent, vers la fin des années cinquante, un ferment original, lié aux nouvelles possibilités de lecture du réel. Dans les années qui suivent, ce ferment ira bien au delà des sources américaines d’origine. Les musiques de Cage, enregistrées sur disques, semblent avoir amené à Florence, sûrement plus tôt que dans toute autre ville italienne, un paradigme du savoir qui rappelle l’arrivée, six siècles plus tôt, d’un autre texte paradigmatique, La carte de Tolomeo, dans laquelle l’espace était divisé en parallèles et en méridiens. Ce syncrétisme entre Art et Science a marqué la culture
de l’Humanisme et de la Renaissance, comme, par exemple, dans la perspective de Brunelleschi, dans la Cabale Numérique d’Alberti et dans les perspectives mathématiques de Paolo Uccello. Dans cette deuxième moitié du XXème siècle, ce syncrétisme renaît à Florence lorsqu’un groupe de musiciens-artistes se retrouve au sein de l’Association Vita Musicale Contemporanea, fondée par Pietro Grossi et dont le trésorier est Giuseppe Chiari, bientôt rejoints par Sylvano Bussotti. Ils choisissent comme président le physicien Giuliano Toraldo di Francia. Bussotti et Chiari se partageront l’exposition Musica e Segno à la galerie Numero de Rome ainsi qu’une autre exposition Gesti e Segno à la galerie Blu de Milan.

En Septembre 1962, ils participent au Fluxus Festspiele Neuestere Musik à Wiesbaden où Chiari présente son travail Gesti sul piano, une série de mouvements de ses mains sur le clavier, entraînant intimement les autres membres du corps dans un crescendo d’expressivité mimique. Le clavier apparaît comme une longue bande blanche homogène et l’attention de l’auteur est complétement centrée sur ses mains. Afin de jouer du piano de façon authentique et de chercher à pénetrer tous les champs du possible, de manière à expérimenter toutes les situations heureuses de l’existence, l’artiste expérimente des centaines de combinaisons différentes pour doigts, bras et articulations. L’art devient liberté de prendre sur soi le monde comme matériel permanent et sous tous ses aspects, afin de réaliser un geste ou une oeuvre.

Pour Chiari, musique et art s’expriment de manière totale parce que totale est sa vision du monde. Transgressant toute prétendue fidélité à des matériaux ou à des techniques, on échappe à l’immédiate reconnaissance du marché et à son instrumentalisation. L’art peut ainsi se déplacer d’une «production d’objets» à une «production d’expérience». L’action musicale et gestuelle, le fragment, le document, la photocopie, la presse typographique, la feuille, le livre, l’instrument manipulé, le papier, le mot, le son, etc. sont des éléments que Chiari utilise pour visualiser au maximum sa transgression du «continu», comme recherche d’éléments nouveaux et inédits à insérer dans le jeu de l’Histoire de l’Art.

Il agit dans un système de logiques, que nous pourrions désigner comme «paraconsistantes», qui admettent justement des formes de contradiction, par lequel on atteint une sorte de bouleversement de l’impostation leibnitienne. Ce ne sont pas les mondes possibles qui fondent les lois de la logique, au contraire, c’est nous qui choisissons les idées diverses d’un monde possible, selon nos exigences logiques.
Toutefois, si les figures de Bussotti et de Chiari furent centrales dans la formalisation de ce mouvement Fluxus de connaissance en musique et en art, en le métabolisant par des langages inédits, c’est avec l’Architecture Radicale, née peu après (1955/56), toujours à Florence, que ce paradigme de l’indétermination trouve un témoignage historique indélébile.

Enrico Pedrini
Janvier 2007

Légende et crédits photo :
G. Chiari - Mani sul piano