Edson Castro, Les figures de l'ombre

PDFImprimerEnvoyer

« La lutte avec l'ombre est la seule lutte réelle. Lorsque la sensation visuelle affronte la force invisible qui la conditionne, alors elle dégage une force qui peut vaincre celle-ci, ou bien s'en faire une amie. »

Gilles Deleuze

Ouvrir le visible. Inciser dans ses failles une part de réel. Verser sur ses formes quelque gouttes de sensation pure. L'affoler. Le rendre tangible, palpable, malléable. Puis le laisser reposer un instant. L'espace d'une ombre. Non pas dessiner des formes, mais faire émerger des masses, des zones de tensions, des plans, des mouvements.

 

Ce n'est pas le monde en tant qu'objet perçu qui intéresse Edson Castro, mais son double magique, son frère prodigue, son envers en flamme. Et si la figure trouvait dans cette œuvre la forme de son dehors ?

 

Castro

Des corps de couleurs, des lignes de forces, des éclats de taches : dans les toiles d'Edson Castro ce n'est pas la main qui s'incline devant les exigences du monde, mais le monde qui s'offre au pouvoir souverain de la main. Possession. La peinture n'est plus la servante de l'esprit mais le médium qui le fouille, le creuse, l'excave. D'un geste, Castro parcours la silhouette de sa conscience. Il en saisit le sens. En donne la formule d'intensité. Pathos-formel. Le signe, ici, devient symbole archaïque – relique d'une âmes cherchant à donner de ses manques la formule exacte. L'œuvre d'Edson Castro est le chiffre d'un éblouissement.

Castro

Ébloui, l'œil perd du vu le sens de ce qu'il croyait avoir toujours déjà vu. Doucement, il glisse hors de ses attentes. Doucement, il se dévoie. Et le voilà qui ne se voit plus. Le voilà qui ne sait plus quel sens donner à ses éclats. Serait-ce encore des hommes, des animaux et des plantes que la main d'Edson Castro représente, ou bien ne serait-ce déjà plus que l'ombre de ces formes - que leur pur évanouissement ? Patience. Un souvenir peu à peu s'avance. Du plus loin de la mémoire, du plus profond de son silence, comme dans un rêve, une sensation se fraye un chemin dans la couleur.

Castro

Le passé immobile. L'immesurable du dedans, Les danseurs de l'ombre... Si les titres des tableaux d'Edson Castro résonnent comme des poèmes, c'est que peut-être il nous faut les lire comme tels. Autrement dit, en leur accordant la même attention, le même sérieux, et peut-être plus encore, la même faculté d'éveil. Car c'est bien de la folie consciente du poème que nous parle Edson Castro quand il laisse glisser sa main sur le papier sans pour autant savoir où celle-ci le même. Risquer le délire pour gagner l'absolu. Faire de l'ombre la source de la lumière. Se diriger à l'instinct.

Castro

Et dans un chaos de formes, dans une efflorescence de couleurs, retrouver, comme par enchantement, la parole oubliée - le mot manquant. Car ce n'est pas à la déraison qu'Edson Castro se livre quand il peint, mais à cette mania dont parlait Platon, à cette possession divine – à cette folie sage - qui seule sait faire de l'âme ivre du poète un temple dédié à Apollon. Telle une tragédie grecque, l'œuvre d'Edson Castro, maîtrisant les forces qui la possède, est la preuve en acte qu'il n'est pas de plus belle victoire que celle qu'un peintre remporte contre lui-même – quand il ose s'approcher au plus près de son néant. De occultis non judicat ecclesia.


Frédéric-Charles Baitinger