PAOLO FRESU au Grand Théâtre de Provence. « Le Jazz c’est la musique de la liberté »

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Décidément, les musiciens de jazz qui jouent à proximité de Marseille ont du mal à y arriver. Après Manu Katché le 8 décembre dernier, embourbé dans la neige qui bloquait les sorties de l’Ile de France, c’est Paolo Fresu le 8 février qui avait du mal à rejoindre Aix-en-Provence.

Peut être le chiffre huit, symbole d’infini. Il serait trop exhaustif de rappeler les pistes musicales nombreuses et polymorphes vers lesquelles est allé ce musicien qui cumule à ce jour plus de 300 enregistrements. Paolo Fresu, qui n’a pas hésité en 2010 à créer son propre label Tŭk Music, est un flot d'énergie ; de musique ; de textures sonores ; de disques ; de rencontres surtout et de compositions élégantes, simples, bleus comme la nuit. A fleur de jazz, le musicien a voulu voyager dans le vaste monde et connaître le plus de paysages possibles : John Zorn, Aldo Romano, Enrico Rava, Phil Woods, Kenny Wheeler, Gerry Mulligan, Nguyen Lê ou encore Carla Bley et Steve Swallow font partie de ses rencontres et partages musicaux. Jean usé, mais sans snoberie, chemise noire (italiano, ma !), nouvelle coupe de cheveux plus vaporeuse, le célèbre trompettiste se prête volontiers à la séance de dédicaces avec son public.

 

« Pour faire de la musique, il faut être comme on est ».

Paolo Fresu était l’invité le 8 février 2011 de l’Aixois, Grand Théâtre de Provence.

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« S’il n’y a pas de risque, il n’y a pas de musique, sinon je m’ennuie »

 

Entretien

Comment s’est passé ce concert ici à Aix en Provence ?

Parti d’Italie ce matin à 9 h, je suis arrivé par le mystère de complications de transports aériens (pour cause météorologiques alors qu’il y avait un soleil radieux sur toute l’Italie !), le soir à 18h30, pour un concert à 20h30 ! En plus, Bebbo Ferra, le guitariste, étant tombé malade, la composition du groupe n’était pas la même. On a donc répété vraiment à la dernière minute ! Mais, finalement très calme, très zen. Et, puis la musique sort. Finalement, je crois que cette non préparation me convient. Je joue beaucoup mieux quand je n’ai pas pensé toute la journée au concert du soir, que c’est simplement la continuité de ma journée. Quand je suis en tournée, après un voyage compliqué comme aujourd’hui (et comme c’est souvent le cas en fait quand je prends un avion le matin parfois pour aller à l’autre bout du monde), si toute l’énergie de la journée est canalisée vers le moment du concert, quand j’arrive sur scène il y a trop de responsabilité. Par contre, si je pense moins au concert, je me lève tranquillement le matin, je voyage, je mange à midi, je rigole avec les amis, le soir quand je joue, la musique est seulement une partie de ma journée. Ainsi, je suis beaucoup plus relaxé.

Un peu chat tout de même, Paolo ?

Non. Les transports, les déplacements ça peut être aussi l’occasion de création, de composition. Ainsi, j’ai composé le thème Fellini dans un train. J’étais à la gare de Florence, pour aller à Bologne et dans le Corriere de la Serra, je lis que Fellini est parti dans la nuit. Entre Florence et Bologne, il y avait alors encore plusieurs heures de train pendant lesquelles j’ai composé ce thème Fellini, très émouvant et très profond. C’est dommage, du reste, que les transports ferroviaires soient plus rapides. C'était un lieu idéal, un temps suspendu - pour nous artistes, musiciens, écrivains – propice à la réflexion et à la création.

Votre définition du jazz ?

La musique de la liberté. Et, ce soir ici à Aix c’était vraiment ça. Deux musiciens différents par rapport au groupe habituel (le batteur du Devil quartet aussi était différent). J’étais obligé d’aller vers eux. Mais, c’est ça la musique de la liberté. On peut tout changer et avoir plus ou moins le même résultat, en passant par d’autres domaines. Et, puis bien sûr, il y a le plaisir. Sans plaisir, il n’y a rien, le concert est raté. Il faut qu’il y ait d'abord un plaisir pour nous les musiciens, que quelque chose vous arrive. Mais, je pense que c’est quelque chose qui appartient à toutes les musiques et qu’il n’y a tout simplement pas de musique où il n’y a pas de plaisir de jouer. Toutefois, la dynamique du concert est particulière. Par exemple, on ne peut pas faire un concert avec 12 ballades. Un disque, oui. Dans le live, on essaie de trouver un compromis entre ce qui est la dynamique du concert et l’enregistrement.

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Vos créations musicales ont des influences diverses. La musique dite classique en fait-elle partie ?

Oui, bien sûr. Claudio Monteverdi d’abord. Je joue souvent un magnifique aria qui s’appelle Si dolce e el tormento. Une magnifique composition de 1624 composée à Venise qui est comme un vrai standard du jazz, extraordinaire de modernité. Et, puis j’écoute beaucoup Jean Sébastien Bach, parce que c’est peut être le plus grand musicien de jazz de l’histoire avec une liberté magnifique, une capacité d’architecture musicale immense et enfin un lyrisme et une imagination impossible pour nous. Je pense que Bach est peut être le plus grand musicien de tous les temps. Mais, le Requiem de Mozart fait aussi partie de ma play-list permanente ; du reste, c’est la difficulté principale dans la musique. Garder cet esprit très simple qui ménage beaucoup d’espace dans la musique. Parfois, il ne faut pas aller très loin pour trouver quelque chose. S’il n’y a pas d’espace, pas de silence, la mélodie devient un peu lourde. La légèreté, c’est quelque chose d’important en musique.

Plein de projets. Un mélange des styles. C’est une prise de risque. Celui de se perdre, peut être.

S’il n’y a pas de risque, il n’y a pas de musique, sinon je m’ennuie. C’est pour ça que je joue à droite à et à gauche avec des projets très différents. Avec le Devil Quartet, par exemple, c’est un projet plutôt électro. Avec A Filetta, ce n’est pas du jazz, ce n’est pas de la musique contemporaine, ce n’est pas non plus du traditionnel. C’est ce que l’on appelle un projet. J’aime l’idée de sauter à droite à gauche dans des projets musicaux, parfois très différents, c’est vrai. Mais moi, il faut que je sois dedans toujours le même. Ce n’est pas possible d’avoir 150 costumes différents. J’essaie d’être moi-même au niveau du son. Du reste, je ne peux changer le son de ma musique, de la même manière qu’un chanteur ne peut pas changer sa voix, même s’il va vers des styles différents. Quand on est vraiment dans ce que l’on fait, on est nu chaque jour. Mais, par contre ensuite il faut se confronter avec les autres musiques, sinon c’est inutile de faire des projets différents.

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« Pour faire de la musique, il faut être comme on est »

L’année qui vient de s’écouler a vu la création de votre propre label Tuk Music

« L’idée du label c’est de produire les jeunes talents, italiens notamment. Le jazz n’est pas très présent en Italie, même si c’est un jazz très créatif. Ce label personnel c’est un moment très important de ma vie professionnelle. Le premier CD sorti sous ce label a été un double « Song Line Night Blue » avec le quartet, car c’était bien de démarrer ça avec quelque chose qui m’appartient vraiment. Parce que ce quartet italien c’est celui avec lequel j’ai commencé à jouer il y a bientôt 30 ans. Mais, c’est un label que j’ai créé surtout pour les jeunes talents italiens et aussi européens. Je rêve de promotionner les talents émergents que je connais bien. Je suis en contact avec beaucoup de musiciens, j’enseigne en stages, je dirige un festival. Et, je me suis rendu compte qu’il y a énormément de monde qui joue très bien. En soi, c’est fantastique, mais sans débouchés car ces jeunes n’ont bien souvent pas la possibilité de développer leur musique. Ce label Tuk Music, ça peut être important pour eux.

Par exemple en septembre dernier nous avons sorti le CD d’un jeune saxophoniste originaire des Pouilles, Raffaele Casarano. Puis en novembre un autre CD est sorti pour un jeune quatuor à cordes. Et, pour l’année 2011 il y a 5 projets de CD en route. Donc, c’est un label qui est né pour la découverte des talents et pour donner la possibilité à des jeunes musiciens d’avoir une vitrine, pour se faire connaître. Je ne peux pas oublier que lorsque j’ai débuté en Sardaigne, c’était pas facile. Il faut que des musiciens connus comme moi s’investissent dans la promotion des jeunes et donnent une contribution importante pour faire évoluer la musique contemporaine. Le public est alors curieux, intéressé.

Le jazz se démocratise ?

Aujourd’hui, le jazz est beaucoup plus populaire qu’avant. Donc, il y a plus de public, même si ça demeure une musique qui n’est pas grand public, que l’on entend et voit peu à la télévision, en tous cas aux heures de grande écoute. Le jazz par exemple en Italie demeure, disons, très artisanal. Mais, paradoxalement, j’espère en même temps qu’il va rester « artisanal » dans le sens du rapport à la matière, à la vie du son.


Votre calendrier de projets pour 2011 ?

A présent, je joue de la musique baroque avec un orchestre de chambre. Un autre CD vient de sortir également Mistico Mediteraneo, rencontre croisée entre polyphonies corses et sardes, composée d'un programme issu essentiellement du répertoire du groupe vocal A Filetta avec qui on va faire 2 ou 3 tournées. Un travail sur la mémoire et le sacré auquel je suis attaché, comme je l’ai déjà fait avec Dhafer Youssef. J’ai sur mon atelier également la composition d’une musique de film et enfin une tournée pour un événement personnel : mon 50e anniversaire, ce mois de février. Pour fêter ça, je prévois une tournée de 50 concerts consécutifs en Sardaigne, avec 50 projets différents. 50 concerts de suite, ça signifie que je vais jouer pendant 50 jours avec tous les artistes avec qui j’ai joué dans les 30 dernières années de ma vie. Tout le monde va arriver en Sardaigne de New York, Scandinavie, Afrique, Brésil, etc.

En fait, c’est une idée un peu folle. 50 concerts, dans 50 petits villages sardes. Les concerts n’auront pas lieu sur la place du village ou dans un théâtre. Mais, toujours dans des endroits naturels : des bois, des lacs, sur la mer ou encore dans des hôpitaux, prisons, endroits historiques. Dans ces concerts, on va se poser la question de l’environnement, des énergies alternatives. Il y aura des systèmes de sono alimentés de façon nouvelle. Donc, c’est un projet pour raconter aussi la Sardaigne, qu’on ne voit pas souvent et pour retrouver une relation naturelle avec le territoire, conclut le musicien. Pour faire de la musique, il faut être comme on est.


Geneviève Chapdeville Philbert



 



Prochain concerts Paolo Fresu :

24 mars Montpellier – Le Jam

25 mars Schiltigheim – Le Cheval Blanc

26 mars Ernee – Le Clair de Lune

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Paolo Fresu and Uri Caine  - Si dolce e el tormento

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Paolo Fresu et Carla Bley


fresuPaolo Fresu est né le 10 février 1961 à Berchidda en Sardaigne. Il commence la trompette à l’âge de 11 ans, dans l’orchestre municipal de sa ville natale. C'est en découvrant Miles Davis qu'il décide de se consacrer à la musique et commence alors à l’étudier sérieusement. Sa carrière professionnelle débute en 1982 avec Bruno Tommaso (contrebassiste et chef d’orchestre).

Ses rencontres avec Enrico Rava en 1982 et avec Aldo Romano en 1986 sont essentielles pour son début de carrière. En 1984, il obtient un diplôme de trompette au conservatoire de Cagliari puis rejoint l'université de Bologne où enseigne Enrico Rava, puis devient enseignant à Sassari.

Il signe en 1985 son premier album Ostinato sous son nom suivi de Inner Voices (avec David Liebman) en 1986. Il part alors aux Etats Unis au sein du groupe de Giovanni Tommason et en 1987 en Angleterre avec Michael Nyman. Il commence à connaître la consécration internationale soit à la tête des comparses de son quintet habituel Tino Tracanna (saxophone ténor et soprano), Roberto Cipelli (piano), Attilio Zanchi (conbrebasse) et Ettore Fioravanti (batterie) auquel il restera fidèle à la longue amitié qui les lie à présent depuis plus de 25 ans, soit avec le Paolo Fresu Project (Aldo Romano, Furio Di Castri, Lucas Flores). Avant le succès international que l’on sait et ses collaborations multiples avec les plus grands.

Musicien à la technique éprouvée, Paolo Fresu est capable de transmettre beaucoup d’émotions par l’authenticité et le naturel de son langage. "Paul la Fraise" pour ses amis a une approche profondément romantique de la musique de jazz. Par-dessus son épaule, certains ont cru reconnaître les ombres bienveillantes de Chet Baker et de Miles Davis, Sa musique se caractérisant par un son feutré et délicat, mêlant mélancolie et nostalgie, et coloré des influences des deux grands musiciens.

(voir cette vidéo You Tube. « Miles Davis e Chet Baker a confronto”). Ses compositions élégantes, simples, bleus comme la nuit, « perpétuent à la fois la tradition poétique du chant improvisé et le souffle rauque des nuits urbaines. Des notes, accrochées à flanc de mémoire, à flanc de coteau comme son village Berchidda en Sardaigne et qui mêlent leur rudesse à la suavité des chansonnettes italiennes ».

Paolo Fresu dirige son propre quintet avec Tino Tracanna, Roberto Cipelli, Attilio Zanchi et Ettore Fioravanti, modulable en sextet avec la présence de Gianluigi Trovesi. Il participe à de nombreuses autres formations qu'il dirige ou co-dirige :

En outre il travaille à plusieurs projets liés à la musique traditionnelle sarde :

Il travaille également, avec le groupe polyphonique corse A Filetta et le bandonéiste Daniele di Bonaventura, au projet "Mistico Mediterraneo" (Créé aux Rencontres polyphoniques de Calvi 2009, CD prévu en janvier 2011 (ECM), tournées en Europe).

Paolo Fresu compose aussi de la musique pour du théâtre, de la poésie, de la danse, des films ou d’autres documents audio/vidéo pour la radio ou la télévision.

 

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Paolo Fresu quelques autres liens sur you tube

Paolo Fresu Devil Quartet

http://www.youtube.com/watch?v=SgaMosxTfzA&feature=related

Paolo Fresu: Miles Davis e Chet Baker a confronto

http://www.youtube.com/watch?v=NEEVbfuSQEs&feature=related

Berchida Paolo Fresu

http://www.youtube.com/watch?feature=player_detailpage&v=acWE_xFMzeM

RALPH TOWNER ET PAOLO FRESU SEATTLE 2010

http://www.youtube.com/watch?feature=player_detailpage&v=h0JGr6xXNX8

Paolo Fresu e Uri Caine - Lascia ch'io pianga

http://www.youtube.com/watch?v=ZgZvJsXYlcw

Monteverdi - Sì dolce è 'l tormento - feat. Fresu / Galliano / Lundgren

http://www.youtube.com/watch?v=HkEokNI5MpE&feature=related

Paolo Fresu - Saluto al sole

http://www.youtube.com/watch?v=2JmUWVGxKB8&feature=related

 

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Voyage à travers les sons de la tradition méditerranéenne avec une rencontre croisée entre polyphonie corse et les musiques de sa Sardaigne natale ; entre jazz, chant séculier et chant sacré... Paolo Fresu est accompagné ici par Daniele Di Bonaventura, le joueur de bandonéon italien qui crée ainsi un lien parfait entre la trompette et les sept voix du choeur A Filetta. Mistico Mediteraneo est composé d'un programme varié et très mélodique, issu essentiellement du répertoire du groupe vocal A Filetta.
Les compositions sont pour la plupart celles de Jean-Claude Acquaviva, l'un des membres fondateur de l'ensemble. On y retrouve Liberata, extrait de la bande originale d'un film consacré à la résistance corse durant la première guerre mondiale ; Rex Tremendae et Figliolu d'Ella, mouvements d'un requiem composé en 2004 ; Le Lac écrit pour le film de Eric Valli Himalaya ; Gloria et la Folie du Cardinal composés pour le film de Gabriel Aghion Le Libertin.
Les musiciens: Paolo Fresu : trompette, bugle; Daniele di Bonaventura : bandonéon; A Filetta: Jean-Claude Acquaviva : seconda; Paul Giansily : terza; Jean-Luc Geronimi : Seconda; José Filippi : bassu; Jean Sicurani : bassu; Maxime Vuillamier : bassu; Ceccè Acquaviva : bassu

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Ecoute sur DEEZER

http://www.deezer.com/fr/music/paolo-fresu/the-blue-note-years-653147#music/paolo-fresu-devil-quartet/stanley-music-319584

/02/1961) trompette, bugle
Site de l'artiste