TIMON D’ATHÈNES AND SLAM au Théâtre de Grasse

PDFImprimerEnvoyer

Le projet consiste à réunir deux mondes différents : Shakespeare et le slam pris dans son rythme saccadé pour dire l’essentiel le plus directement possible, en faisant claquer les mots. Cet impact abrupt aurait-il été le choix de l’auteur élisabéthain qui désirait parvenir au public en le secouant ?

 

A Athènes, le riche Timon donne sans compter à une cour qui l’entoure, mais à sa ruine - terres disparues, saisies, vendues-, les membres de la cour l’abandonnent. Jusqu’à sa mort, il hurlera sa haine des hommes. Timon est-il pour autant une victime ? Croulant sous la richesse, donnait-il par générosité ? Connaissait-il la valeur de ses dons, ses petites largesses ? Ne se mettait-il pas en position de supériorité, sans rien supposer de la vie des autres ?

timon d'athènes

Aujourd’hui les rébellions passent par le slam ou le rap, deux modes d’expression qui dénoncent sans compromis toutes les conventions sociales. Figure irréductible de notre humanité, Timon d’Athènes scande son dépit, la rancœur au ventre. Sa misanthropie va l’isoler davantage : sa blessure à vif le fait tant hurler sa haine, qu’il est devenu intolérable. Ses imprécations prennent une rythmique avec des effets de scansions au foisonnement un peu foutraque. On reste stupéfié par cette langue débordante de violence, cette langue où le sens surgit autant de la sonorité des mots, de leur rythme que de leur signification, cette langue où il faut se laisser emporter, déposséder. Transformées en slam, les joutes oratoires de Shakespeare deviennent une parole réactive qui parle du monde actuel. Les mêmes histoires se répètent inlassablement à travers les âges et s’emparent des êtres comme s’ils étaient des marionnettes.

L’émotion que procure ce spectacle passe par les thèmes de prédilection du dramaturge : l’argent, la corruption, la dette, le rejet des autres… Pour s’adapter au présent, la pièce a été réduite à des monologues où chaque personnage s’acharne à convaincre les autres, tous les autres : sur scène ou dans la salle. Le texte est d’une violence, d’une radicalité absolue, il achève de dépouiller l’argument du peu d’humanité qui lui reste. Chacun se cache, se livre et trompe.

En adaptant la célèbre pièce de Shakespeare sous cette forme théâtrale inattendue et engagée, Sophie Couronne et Razerka Ben Sadia-Lavant ont choisi de transporter l’histoire dans un magasin d’oripeaux, où les personnages, tous pris de frégolisme, changent sans cesse de vêtements. Ce procédé de mise en scène cherche-t-il à montrer que chaque identité est plurielle ? une métamorphose où chacun tente de trouver sa propre place ? des voyages vers partout et nulle part ? Fulgurantes énigmes que tous hurlent dans un micro. Leurs mots sont entrelardés d’une musique stridente, extrêmement sonore.

La fureur et la ferveur de Denis Lavant glacent les sangs. Halluciné dans sa diction incantatoire et son regard incendiaire, il joue de sa voix et en devient l’incandescent instrument. Sa violence intérieure est explosive : une torche vive qui s’offre en scène. Il est entouré d’artistes de choc, talentueusement soudés : D’de Kabal, figure majeure du slam en France, Casey, rappeuse engagée, Mike Ladd, rappeur de New York et Doctor L musicien, auxquels s’ajoute la présence pétulante de Marie Payen qu’on n’a pas l’habitude de voir dans ce registre. Timon d’Athènes and slam réveille et donne envie d’affronter le monde. Un monde menaçant et menacé. Un monde qui fait mal.

Caroline Boudet-Lefort