PRIMERO au Théâtre de Grasse, Les ballets C de la B / Lisi Estaras

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D’abord la danse ! La musique vient ensuite, s’insinuant peu à peu, après quelques mouvements lents qui vont s’accélérer. La mélodie d’une clarinette s’introduit pour souligner le rythme des gestes des danseurs : deux hommes, deux femmes.

 

Troupe créée par Alain Platel en 1984, avec des artistes d’horizons différents, les ballets de C de la B (Gand/Belgique) sont régulièrement acclamés dans le monde entier, grâce au travail de plusieurs chorégraphes parmi lesquels l’argentine Lisi Estraras. En quête d’originalité, celle-ci trouve une façon très personnelle d’appréhender le spectacle de danse. Présentée à Grasse, sa 5ème création, Primero, a remporté un succès mérité.

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La scène est recouverte d’une pelouse verte sur laquelle sont dispersés en désordre les meubles d’un intérieur bourgeois quelque peu vieillot. Dans ce véritable grenier du bric-à-brac de la mémoire où les souvenirs s’accumulent sans hiérarchie, quatre danseurs et un joueur de clarinette virtuose occupent la scène. Représentent-ils les personnages d’une même famille où l’on s’affronte et se cajole ? Les rapports semblent conflictuels, toujours dans l’agacement, la rancune. Les bras sont comme des mots. Les danseurs s’inspirent du hip hop dans leurs gestes et travaillent plus avec leur tête qu’avec leur corps pour exprimer un passé qui ne passe pas et des souvenirs qui taraudent. Les impossibles liens familiaux ligotent autant qu’ils séparent. Cette chorégraphie raconte l’enfance et la distance lointaine des souvenirs des premières fois, ces moments uniques de l’innocence et de la découverte : premiers pas, premières chutes, premiers chagrins, premières joies, premiers mensonges, premier baiser…

L’un des danseurs énumère toute une série de « je me souviens… » chers à Georges Perec. « Je me souviens que ma mère m’achetait des vêtements que je n’aimais pas...». Grandir est difficile, il faut s’affranchir des parents, refuser d’adhérer à certains codes de l’adulte, rejeter les manipulations familiales, les pressions d’un monde étriqué et fermé sur lui-même, traverser les épreuves de la vie dont la mort de proches : un visage est recouvert. Le temps cesse un instant, suspendu, figé.

Les danseurs dressent une table pour le repas familial. Tout s’arrête et tout repart dans un mouvement incessant. Les corps des danseurs entrent en transe. Une musicalité enivrante soulève les corps, les leurs, les nôtres, vers des souvenirs opiniâtres. Les meubles sont déplacés, volant d’une main à l’autre des danseurs. Ils les empilent, les entassent en pyramide, prêts pour un déménagement, pour acquérir enfin l’autonomie, la liberté revendiquée. Nous avons tous vécu ces premières fois, rien ne vaut l’intensité de la première expérience. Face à la fuite du temps, l’esprit embué de nostalgie, la mémoire sans cesse se réinvente en souvenirs tenaces - imaginaires ou vécus – de notre enfance perdue.

Les racines juives de Lisi Estaras l’ont incité à choisir de la musique du klezmer pour souligner les souvenirs d’enfance. Le compositeur et clarinettiste Yom s’est donc inspiré de cette tradition musicale.

Caroline Boudet-Lefort