Entretien de François Paris (MANCA)

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PerformArts : Où en est le festival Manca après toutes ces années ?

François Paris : Après 31 éditions, nous sommes le seul festival consacré à la musique contemporaine qui peut se targuer d’une telle longévité ; un record pour notre pays ! Ceci dit, même au regard positif du travail accompli par mes prédécesseurs et moi-même, notre festival ne peut se satisfaire d'un regard complaisant dans le rétroviseur.

 

Résolument tournés vers l’avenir, dans une période plus passionnante que jamais sur le plan artistique, nous devons faire face comme toutes les institutions culturelles à une situation difficile. Notre réponse doit être bien sûr d'abord artistique et imaginative, mais nous ne pouvons continuer à faire comme si de rien n’était alors que le Conseil Général des Alpes Maritimes, pourtant partenaire historique du CIRM (Centre National de Création Musicale), a baissé sa subvention de -62% en deux ans, sans concertation ni dialogue. Heureusement, dans cette situation, nous nous réjouissons du soutien constant de l’Etat, de la Ville de Nice, du Conseil Régional Provence Alpes Côte d’Azur ainsi que de nos autres partenaires (SACEM, FCM, ONDA).

 

Paris

Sur le plan artistique, nous maintiendrons un haut niveau de qualité. J’ai la conviction que défendre la création artistique implique un très haut niveau dans la restitution d’œuvres à faire découvrir au public. Une œuvre donnée en création a besoin de s’épanouir progressivement pour ensuite s’ouvrir à des interprétations diverses. En son temps, la création d’une symphonie de Beethoven ne pouvait donner lieu qu’à un résultat très éloigné de celui auquel on prétend légitimement aujourd’hui. l’histoire de ses interprétations multiples en a fait ressortir peu à peu les joyaux. J’entends donc donner la plus grande chance possible aux œuvres que nous créons en confiant leurs premières lectures à des interprètes de talent qui sont à même de donner l’impulsion nécessaire à l’épanouissement futur de celles-ci. Nous poursuivons aussi, c’est notre rôle, un travail constant de constitution d’un répertoire de la musique contemporaine, en permettant de découvrir de nouvelles interprétations d’œuvres créées dans les cinquante dernières années.

La création contemporaine, qu'elle soit plastique, sonore, qu'il s'agisse de danse de théâtre ou de toute autre discipline, apparaît comme hermétique, élitiste, réservée à un soit disant public d'initiés. Autrement dit, la culture contemporaine serait à des années lumières des goûts du « grand public ». Comment, combattez vous ce phénomène récurrent qui, je crois, vous préoccupe particulièrement ?

F.P. : Cette question est en effet primordiale. Bien sûr que nous sommes élitistes ! Mais il faut savoir de quel élitisme on parle. Je suis pour « l’élitisme pour tous » selon le mot d'Antoine Vitez et contre « l’impérialisme plouc » des vendeurs de temps de cerveau disponible. Mais j’ai bien peur que si l’on nous oblige progressivement à comparer l’une et l’autre démarche en terme de rentabilité immédiate, nous ne soyons pas de taille à lutter... Nous militons pour l’excellence et la curiosité, sommes des ennemis résolus des « formatages » de toutes sortes (puisque nous entendons créer du « neuf »). Pour nous, une société qui ne défend pas ses créateurs se trouve déjà en décadence. Je serais plus pessimiste que Jacques Blanc qui, dans son éditorial présentant la nouvelle saison du Quartz à Brest cite Guyotat : « Quand une civilisation veut se défendre de son déclin, elle avance ses artistes ». Aujourd’hui, malheureusement ce ne sont plus les artistes que l’on avance mais les nouveaux managers ou les conseillers en communication. Ainsi, de belles idées généreuses peuvent se trouver perverties par la logique impitoyable de la convergence des politique néolibérales.

Européen convaincu, j'ai souscrit avec enthousiasme au déclarations d’intentions préalables à la mise en place d’une politique éducative européenne prônant le partage et la circulation de la connaissance entre les pays membres de l’Union. Or je ne peux qu’être terrifié par l’assujettissement progressif de ces belles intentions aux lois du marché qui exigent du système éducatif la production de « capital humain ». Le marché n’a que faire de la connaissance en soi. Il préfère la restreindre à la notion de compétence, c’est à dire exiger la stricte adaptabilité de l’individu aux besoins de l’entreprise en adaptant sa formation tout au long de sa vie aux développements et aux besoins de celle-ci1. Il ne faut pas se voiler la face, la réduction programmée de la notion de connaissance à celle de compétence ciblée induira, à terme, la fin de l’idée même de culture telle que nous la concevons depuis des siècles. Si la formation des jeunes générations se limite à l’acquisition de compétences ciblées pour fournir du « capital humain » au marché, j’en déduis qu’il ne s’agit déjà plus, pour nous, de défendre « l’élitisme pour tous » mais de résister à un modèle unificateur puissant et subi par chacun, modèle qui de manière pernicieuse et progressive n’aura logiquement de cesse que de « normaliser » la culture et de la ravaler à la notion beaucoup plus contrôlable et productive de divertissement ; notion soumise elle même aux lois du marché.

C’est dans ce sens que je prétends que ces accusations d’élitisme ou d’incompréhension sont en fait un reproche implicite à notre non adhésion aveugle et béate au modèle social dominant. Elles ne sont destinées qu’à nous étrangler progressivement en nous faisant passer comme « inutiles », « non avenus » ou – paradoxalement – « passéistes » car perpétuant la permanence d’un vieux modèle fût-il prospectif…

Alors, sommes nous si éloignés des goûts du grand public ? Bien que très loin d'une conception de la culture de masse normalisée et pilotée par le marché, je suis convaincu que notre démarche, avec celle de beaucoup d’autres de par le monde, contribue à maintenir ce territoire indispensable de proximité humaine dédié à l’épanouissement et à la recherche de nouvelles sensibilités, de nouvelles poétiques, de nouvelles expressions. Nous créons tous ensemble le patrimoine de demain. On peut juger cela inutile à l’heure où l’on entend traiter chaque problème avec des solutions rationnelles et immédiatement productives, ce qui est pour le moins une démarche à très court terme improductive d’avenir. Dans un article récent consacré au débat entre psychologie et psychanalyse, Jacques Tribolet prétend que, si les dernières avancées permettent à la psychologie de comprendre de mieux en mieux le fonctionnement de l’être humain et de proposer des thérapies médicamenteuses de mieux en mieux adaptées, si les neurosciences avancent à pas de géant vers la modélisation des mécanismes de la pensée, trois domaines seront toujours en résistance : « L’art, la foi et la folie sont les trois portes qui nous donnent accès à l’humanité dans l’homme ».

Manca

Comment éviter la confusion trop souvent faite entre culture et communication lorsqu'il s'agit d'organiser un événement qui s'adresse à un large public et qui nécessite justement pour exister des actions de communication ?

F.P. : « Coca-cola is good for you » Ce slogan, symbole de l’impérialisme américain des années 60-70 affirmait une « vérité » au bon peuple, sans lui laisser la possibilité de répondre. Difficile d'Imaginer la réponse d’un consommateur modéré : « J’aime bien le coca cola de temps en temps, mais ma sœur préfère boire du thé » ! c'eut été Inaudible ! En revanche, ce slogan est devenu populaire lorsqu'il fut repris à charge et avec succès par les mouvements contestataires, comme symbole d’un modèle social qu’ils combattaient. La communication, outil particulièrement efficace pour celui qui a les moyens de l’utiliser, peut aussi se révéler redoutable par l’effet boomerang qu’elle renvoie à son expéditeur. En effet, si les opposants de ce dernier ont la compétence et le savoir faire pour détourner le message initial (par exemple en maniant une ironie subtile) le contre message pourra avoir des effets dévastateurs exponentiels. J’ai été très impressionné lors de mes nombreux voyages aux Etats-Unis de voir à quel point ces stratégies de communication y ont été poussées jusqu’à l’extrême par les gens de pouvoir et de contre-pouvoir. Entre la communication de la peur mise en place par l’équipe de Georges Bush2 pour faire admettre le Patriot Act et les mouvements contestataires qui, en Californie, affichaient en grand nombre des autocollants « Fuck Bush » (sic) sur leurs voitures j’ose espérer que des deux côtés nous avons touché le fond ! En poussant encore plus loin ce jeu absurde, comment convaincre le public de venir à un concert s’il est persuadé qu’une bombe est cachée sous chaque siège ? Mes amis américains ont trouvé la parade. Ils ont dit : venez donc au concert de musique contemporaine, comme nous ne représentons pas la culture de masse, nous sommes moins nombreux et donc une cible potentielle moins intéressante. Vous serez donc en toute sécurité chez nous…

Apple se targue du fait que ses ordinateurs sont plus sûrs, plus fiable et moins infectées par des virus informatiques que les PC. C’est exact, mais la vraie raison de cette relative immunité réside dans le fait qu'ils sont beaucoup moins nombreux que les PC. Les fabricants de virus informatiques qui cherchent à contaminer le plus grand nombre possible de machines se concentrent donc en priorité sur les PC.

La communication est donc bien ce vecteur indispensable à toute structure en lien avec le public qu’elle entend convaincre et rallier à sa cause ; qu’il s’agisse d'amateurs de boisson gazeuse, d'électeurs américains, des clients d'Apple ou des spectateurs potentiels des festivals de musique contemporaine. Par mon propos précédent, si j’entends énoncer une certaine méfiance à l’égard du message délivré et de son exploitation, je n’en tire pas moins une détermination à traiter ce sujet avec prudence en essayant de savoir très précisément ce que l’on veut faire et surtout, ne pas faire. Il nous faut donc réfléchir à la manière de nous insérer dans ce monde du tout communiquant sans renoncer un seul instant à la vérité du message que nous entendons faire passer. En d’autres termes, il convient de traiter la forme pour parler du fond et non de polluer le fond pour soigner la forme. Nous pourrions nous autoriser toutes les ironies en envoyant des contre messages, communiquer par le « laisser entendre » ou l’invective, mais nous avons une démarche à faire partager, un enthousiasme à transmettre, une curiosité à susciter.

En matière de communication, je crois à la permanence d’un message et à son incarnation quotidienne dans des actes en cohérence avec le message délivré. Cette démarche peut sembler étonnante de nos jours, mais cela s’appelle l’éthique. Pour les Manca, nous nous appuyons sur le soutien précieux du Service Communication de la Ville de Nice qui nous fait bénéficier d’une réelle visibilité. Pour notre part, compte tenu de nos faibles moyens, nous allons adopter une une stratégie alternative utilisant les techniques à large déploiement international rendues possibles par les nouvelles technologies.

Je déplore toutefois qu'il n'y ait pas une meilleure complémentarité entre des événement musicaux programmés en même temps à Nice tel que « C'est pas Classique » le week end de notre ouverture. Mais, je ne suis pas inquiet par cette surprenante concurrence ; nous avons une grande confiance dans le public qui nous suit depuis des années et dans celui qui va nous rejoindre. Il pourra user de sa capacité de discernement pour fréquenter tour à tour les deux événements sans les confondre. Il n’est pas interdit de croire que communication peut rimer avec obstination et transparence dans la défense d’un propos. De même, nous croyons avoir démontré que fidélité et curiosité d’un public attendu se conjugue résolument avec la nouveauté et la sincérité du propos défendu et c’est là le plus important à nos yeux.

Vous êtes vous-même compositeur. Une ou plusieurs de vos œuvres sont-elles programmées ?

Je ne me suis pas programmé depuis 2007, année où nous avons présenté « les arpenteurs », spectacle que j’ai écrit avec la chorégraphe Michèle Noiret. Ne pas le présenter à Nice alors qu’il a été vu par plus de 30.000 spectateurs en France et en Europe, aurait été un non-sens.

J’agis avec pragmatisme : J'ai programmé en 2005 le ciné concert que j’ai fait autour de l’œuvre de Jean Vigo « à propos de Nice », une commande de la Ville de Paris du « Nouvel Ensemble Moderne » de Montréal et de l’ensemble « Sillages ». Nous l’avons joué dans le monde entier (quatre fois à Moscou par exemple) et cela s’intitule « à propos de Nice » pas « à propos de San Francisco » où nous l’avons joué aussi…

Je suis un compositeur directeur et non un directeur compositeur. Je tire une bonne part de ma légitimité de directeur de mes compétences de compositeur. Néanmoins, encore une fois je suis pragmatique : s’il serait malhonnête de pratiquer l’auto programmation à outrance, cela n’en serait pas moins stupide. En effet si je devais dépendre de ma propre structure pour assurer ma diffusion de compositeur, cela reposerait sur un édifice fragile… J’ai donc deux vies et l’une nourrit l’autre en permanence. Ne pas me programmer serait en effet ne pas faire confiance à mon propre festival, m’y programmer à outrance serait malhonnête et stupide. Il s’agit vraiment d’une question d’équilibre qu’il faut gérer avec simplicité. Mais pour finir, je peux vous dire qu’il y aura vraisemblablement du François Paris lors de l’édition 2011 des MANCA.

Propos recueillis par Christian Depardieu

1

Voir à ce sujet : « La grande Mutation » Néolibéralisme et éducation en Europe Isabelle Bruno, Pierre Clément, Christian Laval éditions Syllepse.

2 Voire à ce sujet un excellent documentaire réalisé par Adam Curtis pour la BBC « the power of nightmares » présenté à Cannes en 2005