MOSTRA DE VENISE 2010, LE SILENCE EST D’OR

PDFImprimerEnvoyer

Faisant l’éloge du silence, tout l’or de Venise a couronné des films où la parole est rare, des films avec peu de mots, des dialogues doucement impossibles, des phrases comme trouées, des silences, des pauses, des regards. Pour ses regards dans Somewhere (Quelque part),

 

Stephen Dorff aurait mérité le prix d’interprétation masculine. Le film a été gratifié de la récompense suprême, le Lion d’or accordé à l’unanimité à Sofia Coppola. Somewhere évoque quelques jours dans la vie d’un acteur célèbre qui vit au Château Marmont, mythique hôtel d’Hollywood, élu par de nombreuses stars. Ce comédien s’est laissé déposséder de sa vie. Il n’agit que selon les injonctions de l’autre, réalisateur, producteur, attaché de presse, ou simple séductrice… Il est une marionnette dont on tire les ficelles. Son désir est nié, il n’en tient jamais compte. C’est le désir de l’autre qui dirige sa vie, tous ses actes même les plus élémentaires : manger, dormir, baiser, ne font que répondre aux sollicitations de tout autre. Il n’en souffre pas, installé dans une profonde vacuité. Une vacuité faite d’ennui, de débiles sessions de photos, de séances de maquillage, de frasques flegmatiques dans une indifférence totale. Où est-il dans tout ça ? Il se résigne, n’émet aucun avis personnel, même lors d’une conférence de presse où fusent les questions des médias, il ne répond que par le silence. Il est devenu objet, sorte de pantin manipulé. Pour qu’il réalise que sa renommée tient moins à sa carrière qu’à l’intérêt frelaté que lui accordent les médias, il a fallu que sa fille, une jeune adolescente dont il ne s’est jamais occupé, fasse irruption dans sa vie. Il découvre alors une relation vraie, authentique qui va l’obliger à donner un sens à sa vie. Le désert existentiel est une spécialité de Sofia Coppola qui propose, ici, une fable, mélancolique et drôle, sur la société du spectacle et le malheur des gens riches.

 

logo

Si son personnage principal reste sans mots, il en est de même pour le terroriste de Jerzy Skolimowski, égaré dans un pays étranger. Essential Killing (meurtre essentiel) est un silencieux thriller politique où un Afghan, capturé par les Américains, est envoyé croupir dans une prison secrète de l’Est de l’Europe. Après son évasion au cours d’un transfert, commence la traque de cet homme qui a faim et froid et qui doit se battre pour survivre dans une nature hostile où il est déterminé d’avancer : mourir sur place ou continuer à marcher. C’est une course-poursuite avec lui-même, il n’émet pas un mot, seulement des grognements et des gémissements. Le film est nimbé d’un état d’agonie – ce fugitif (taliban ?) sait qu’il va mourir, mais quand ? comment ? – et d’images d’un monde en mutation, traduit par des flash-backs où, dans son pays, il écoute un mollah appeler à se battre. Le regard du cinéaste est aussi celui d’un peintre - Skolimowski a quitté un temps le cinéma pour la peinture -. Commencé par un ocre jaune solaire en Afghanistan, on passe au blanc métallique d’une montagne enneigée, tout en crevasses, précipices, cascades et avalanches. Ce film dépouillé, sans aucun dialogue, a obtenu le Prix spécial du Jury et a valu à Vincent Gallo le Prix d’interprétation masculine pour le rôle difficile et muet du terroriste.

Vincent Gallo a lui-même réalisé un film en compétition mais non saupoudré de l’or du palmarès, Promises Written In Water. Sur cette œuvre expérimentale, le silence tombe aussi, plus obscur et tendu. Sous ce silence grouillent des sentiments qui luttent contre l’oppression du cancer d’un être proche. Est-ce pour sculpter un vide inattendu, le rendre palpable, le partager, et enfin le laisser se dissoudre, que Gallo répète une phrase à l’infini ? Cette répétition est l’image de son émotion, elle a quelque chose de neuf, une part qui échappe au hasard, l’hébétude devant la souffrance. Quand il parle sa voix est étranglée, étrangement dénuée d’expression, il bute, trébuche, dit des inepties, car la douleur devant la maladie de son amie semble avoir réduit en bouillie sa conscience. Les scènes crues et lapidaires, que l’acteur tire avec désespoir du fond de sa mémoire, laissent le spectateur désemparé dans un silence qui le précède et le suit.

C’est aussi la mort de la femme aimée et le souvenir qu’il en reste dont parle Silent Souls (Ames silencieuses) que le Russe Aleksei Fedorchenko a adapté d’une nouvelle de Denis Osokin (1). Deux hommes ont aimé la même femme dont maintenant ils transportent la dépouille pour lui donner les rituels selon une tradition ancestrale : brûler son corps et éparpiller ses cendres dans un fleuve sacré. Le réalisateur, qui vient du documentaire, s’intéresse à diverses ethnies du nord de la Russie, entre autres, celle des Maris d’origine finnoise installés dans le bassin de la Volga. Le film frappe par son caractère économe des mots pour exprimer l’amour qui dure au-delà de la mort. Des silences pesants, des dialogues murmurés, des voix in et off, soulignent la fulgurante sensualité et le lyrisme des paysages. Ce parcours de deuil en forme de film-poème est une prodigieuse découverte, primée par la Critique internationale.

Le Fossé du Chinois Wang Bing était programmé comme film-surprise (une tradition à Venise). Inspiré d’un recueil de nouvelles de Yang Xian-hui (1), c’est surtout un film choc ! Ne pas l’annoncer avant était une manière de protéger le réalisateur qui n’aurait pas pu le présenter. Il faut dire qu’il aborde un sujet tabou de l’histoire contemporaine : la vie, et surtout la mort, à la fin des années 50, de milliers de citoyens chinois envoyés dans un camp de rééducation et de travail dans le désert de Gobi. Le camp de Jiabiangou pratiquait la répression politique, particulièrement auprès d’intellectuels, médecins, enseignants. Pétrifiés par le désespoir et la souffrance, ils perdaient tous les mots. Les détenus exténués creusaient dans le désert des tranchées qui leur servaient de dortoirs, puis de tombes. Tenaillés par la faim, le froid, la maladie, ils mouraient la nuit en silence, enroulés au matin dans leur couverture, unique linceul. On reste saisi à la gorge par cette horreur absolue filmée de manière frontale. Voler, trahir, manger des cadavres, rien n’est épargné de l’inhumanité de leur sort.

Le film le plus silencieux de la sélection vénitienne est certainement Caracremada de Luis Galter qui évoque la fuite et la traque de l’anarchiste Catalan, Ramon Vila et de ses compagnons, cachés dans les montagnes pour échapper aux soldats de Franco, jusqu’à la mort, dans une embuscade en 1963, de cet anarchiste qui fut l’un des plus actifs résistants au régime oppressant.

Ces derniers films n’étaient pas au palmarès, mais un Lion d’Or pour l’ensemble de son œuvre a été attribué à Monte Hellman, auteur culte des années 70, Ce mythe vivant est revenu avec Road to Nowhere, où tous les codes du film noir sont concentrés dans ce polar opaque qui multiplie les séquences silencieuses.

Tout l’or de Venise a donc couronné des films économes en paroles, faisant ainsi l’apologie de l’adage « le silence est d’or ».

Caroline Boudet-Lefort

(1) Le dernier voyage de Tanya

(2) Le Chant des martyrs, dans les camps de la mort de la Chine de Mao (Ed. Balland)