Dolce vita, Dolce crisi

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La photographie italienne contemporaine

 

dolce crisisL’Italie est sans doute un des pays les plus riches en matière de patrimoine artistique. Au pays de Raphaël et du Caravage, il est bien difficile, pour les artistes actuels, d’imposer la photographie comme une expression artistique à part entière. L’exposition Dolce crisi, organisée par la Villa Manin de Codroipo, tente en premier lieu de présenter et de soutenir ces artistes photographes, tout en soulignant leur engagement face à la crise actuelle de notre quotidien.

 

Confrontés à une société corrompue, en mal de repère ou tout simplement décevante, les photographes italiens développent des postures diverses, même si elles ont tout en commun cette volonté de réagir. En prise directe avec le réel, la photographie est à même de questionner le monde, de le remettre en question, de le dénoncer. Vincenzo Castella ou Paola Di Bello présentent ainsi de simples vues urbaines, sans artifices, comme si montrer le monde suffisait à s’y raccrocher et à le rendre moins menaçant. La photographie devient une sorte de miroir, mais un miroir trop précis, trop net, dont la neutralité même bouscule notre regard quotidien, bien plus sélectif et accommodant. Le spectateur est confronté directement au réel et ne peut se voiler le regard (les clichés sont souvent de grande dimension, comme pour mieux nous forcer à regarder l’image).

Et notre regard n’a pas fini d’être questionné. Le monde présenté par Olivo Barbieri a ainsi tout d’une maquette, d’un monde reconstitué en miniature et pris en photographie dans l’espoir de nous tromper. Il s’agit pourtant de réels clichés aériens que seule la pauvreté de notre regard nous fait prendre pour des vues factices. Le spectateur éprouve avec malaise la fragile limite séparant le réel de son double et la certitude du doute. Barbieri nous confronte à nos habitudes de lecture défaillantes et nous incite à mieux observer le monde pour, peut-être, ne plus en être les jouets.


dolceCar le monde a quelque chose d’imposant, d’inquiétant même, comme dans les photographies de Walter Niedermayr. Au sein de ces larges clichés, les personnages semblent minuscules, dévorés par l’espace, tels ces skieurs qui, dans Rettenbachgletscher I, troublent à peine l’immensité neigeuse de la montagne. Une leçon d’humilité, sans doute, accentuée par la taille imposante des photographies, et qui nous permet de nous resituer au sein de la nature et du monde. Chez Paola de Pietri, les personnages sont plus imposants mais paraissent tout aussi fragiles. Vieux, fatigués, courbés, ils mettent en avant, par contraste, la force et la fraîcheur de la nature alentour. La nature est aussi au cœur même du travail de Tancredi Mangano ; une nature magnifiée, souvent le seul sujet de la photographie, comme si elle restait l’unique modèle possible. Mais au milieu de la végétation emmerge un abri de fortune, dérisoire trace de la présence de l’homme, sans qu’on ne sache s’il s’agit d’une cabane ou du toit précaire d’un laissé pour compte. Dans tous les cas, l’homme n’est pas ici à son avantage et apparaît comme la première victime de cette crise qu’il est souvent le seul à instaurer.
Massimo Vitali présente lui aussi de larges vues, prises sur des plages italiennes: les baigneurs s’entassent, dévorant littéralement le paysage de leurs couleurs criardes. Ce que montre Vitali, ce n’est pas seulement le ridicule de ces plages surchargées, c’est aussi les affres de la société consumériste actuelle, et en premier lieu cette rupture (évidente ici) entre les activités de l’homme et la nature qui les entoure. Constat similaire chez Gabriele Basilico, même si le registre est plus grave. Basilico s’attache en effet à capter les changements du tissu urbain, non seulement pour en témoigner, mais aussi pour montrer les efforts et les méfaits de l’activité humaine. Dans Laboratorio Beirut apparaissent ainsi les stigmates de la guerre civile qu’a subi le pays et la ville durant des années. Si crise il y a, elle est avant tout le fruit de cette incapacité des hommes à vivre ensemble.


dolceLe propos de Letizia Battaglia est d’ailleurs clair : depuis plus de trente ans, ses photographies stigmatisent l’oppression sous toutes ses formes, celle des hommes sur les femmes, celle du système sur les pauvres, celle, surtout, de la Mafia. Depuis Palerme, Letizia Battaglia montre le deuil, les cadavres, les meurtres. Ses photographies se veulent témoignages d’une souffrance que l’homme s’inflige seul. Comme le souligne Francesco Bonami, directeur artistique de l’exposition Dolce crisi, nous sommes dorénavant loin de La Dolce vita ; et les artistes photographes italiens montrent tous, chacun à leur manière, cette nécessité de reprendre prise sur le monde, aussi troublant et angoissant soit-il, mais aussi sur nous-mêmes.


par Yannick Le Pape