COMME SI DE RIEN N’ETAIT

PDFImprimerEnvoyer

art is art as art” Ad Reinhardt

Enjeux de la performance ? Nature de la performance ? Le geste artistique ne laisse lui-même pas d'autre trace que rétinienne ou bien laisse une trace par les moyens de reproduction (là se trouve un des enjeux esthétiques de la photographie et de ses déclinaisons technologiques, animées ou en arborescences en réseaux).

Nous sommes aujourd’hui face à un paradoxe : conserver les qualités essentielles de la performance (la fugacité, l’immédiateté, l’éphémère) contredit le besoin de mémoire matérielle de l’œuvre. Poursuite insensée et vaniteuse. Jamais la reproduction ne sera le tableau, jamais l’objet accessoire participant à la performance ne sera le signe complet de l’œuvre en action.

 

Dans notre monde de télésurveillance, l’œil automatique enregistre vers l’infini les gestes que la vie induit : le délitement du lien social conduit à matérialiser le délit à rebours, cherchant dans le passé, aussi récent soit-il, la preuve de ce qui est. «D’oculistes et oculaires les témoins deviendraient-ils occultistes ?», se demanderait peut-être Marcel Duchamp. La performance n’est pas un artifice : rien de décoratif dans son surgissement, n’en déplaise aux animateurs la convoquant pour qu’il se passe quelque chose ; non, elle est un rituel inscrit dans nos mémoires, une trace ineffaçable de l’être. Après la performance : «circulez y’a rien à voir !». Les initiateurs du genre, dès les avant-gardes du XXème siècle, suivi de Gutaï, l’avaient bien compris : conserver les souvenirs c’était aussi s’exposer à des reconstitutions historiques.

L’objet de la performance est vital, comme la vibration des cordes vocales pour la parole. Sans l’impulsion de ce qui est à dire ici et maintenant, rien n’a lieu. Quelle est cette émotion qui nous habite face au « Judith et Holopherne » du Caravage ? La chose, l’objet, n’est qu’une peinture mais l’action est un égorgement, une décollation. C’est qu’elle s’adresse à la Cité cette image ; dans son fondement historique et dans ce qu’elle appelle comme vision dans notre monde. Toute brève que soit l’action elle marque ; tout nécessaire qu’il soit, l’accessoire seul, inerte, décalé n’est qu’une chose témoin d’une époque, sans sens à venir autre que celui que les archéologues du futur pourront bien lui faire dire.

La collection ? Il est délicat de collectionner de la performance. Il faudrait que les traces ensuite portent toutes c(s)es significations qui agissaient dans l’immédiat, car sinon, pourquoi conserver ? Rares sont les artistes qui ont su maîtriser cette anomalie. La plupart du temps, la trace suffit. Orlan fait œuvre de sa vie en performance ; parfois Ben sut le faire par ses panneaux composés de photos et textes descriptifs. Souvent ce ne sont que mises en scène de « choses mortes » *1, photographies, films, enregistrements sonores suffisent comme documents. Trop rarement compositions, partitions, protocoles précèdent l’exécution du geste. La production de souvenirs démontrent la nostalgie du vivant, l’immense vacance de signes pérennes.

La performance, comme ses cousines l’art-action et les poésie(s), est un signe de notre temps. C’est sérieux. Il ne s’agit pas de la considérer comme un moment animé et trivial. Œuvre de l’esprit, elle est une pièce dans la production de l’artiste. Sa trace aboutie est aussi une œuvre, témoin actif d’une conscience ici et maintenant des enjeux humanistes dans notre société en devenir.


Olivier Garcin ©adagp 2010


*1 : http://www.villa-arson.org/

http://fr.wikipedia.org/wiki/Art_performance

http://www.orlan.net/

http://nezumi.dumousseau.free.fr/japon/japgutai.htm

http://www.ben-vautier.com/

http://www.artactgo.com

http://galatea.univ-tlse2.fr/pictura/UtpicturaServeur/GenerateurNotice.php?numnotice=A5565


 

  • « Art-Action » désigne les formes qui se signalent particulièrement par des gestes, des interventions dans le milieu social, des signes transgressant les usages habituels de lecture ou de production … (par exemple dans le domaine de la peinture les drippings de Pollock dans les années 50, les bannières déployées sur les toits de Paris par BMPT à la fin des années 70, mais aussi les chahuts dadaïstes et surréalistes). Aujourd’hui l’Art-Action tend à se théoriser en s’appuyant sur des approches scientifiques, sociologiques, anthropologiques … (Ecole de Palo Alto, les théories de la cognition par exemple) mais aussi à s’affirmer de façon plus libertaire et « spontanée » par des « gestes » interférant dans le processus habituel de contemplation de l’œuvre d’art transgressant et/ou affirmant l’adage « c’est le regardeur qui fait le tableau ».

« Poésie(s) » désigne les formes proches de la littérature, lorsque le processus de mise en public de l’œuvre ne peut pas simplement passer par la lecture silencieuse et linéaire. Ce peut être narratif comme seulement sonore. La référence absolue est toujours le langage à la fois dans ses formes les plus abouties et aussi dans ses structures les plus essentielles comme peuvent l’être les signes, les lettres, les sonorités fondamentales de l’expression orale. On pensera à des « maîtres fondateurs » comme Stéphane Mallarmé et son fameux « un coup de dés jamais n’abolira le hasard », Kurt Schwitters et sa « Ursonate », Bernard Heidsieck et sa « poésie- action »). Ce terme désigne aujourd’hui les formes littéraires qui prennent une autre dimension esthétique lors de la mise en public par l’oralité et le corps de l’auteur, le terme « lecture » s’applique, elle s’effectue en dehors de tout canon scolastique de verbalisation du texte par un affranchissement des contraintes communément admises).

« Performance » est un terme générique qui est né de l’anglo-américain performance que l’on pourrait traduire par jeu d’acteur. Détourné par des artistes canadiens et américains, ce sens, dans les années soixante du XXème siècle, s’est mis à désigner les formes d’art mettant en jeu le corps même de l’artiste (on pensera par exemple au travail de Richard Martel au Québec, Chris Burden au USA, Julien Blaine, Gina Pane, Michel Journiac ou Ben…). Durant les années 70 et ensuite le terme Performance désigne les formes d’art mettant en jeu non seulement le corps et la vie de l’artiste mais aussi les dispositifs permettant la mise en jeu de cette vitalité par toutes sortes de modes opératoires : le cinéma, la vidéo, la musique, le son, et des « accessoires ».

Olivier Garcin ©adagp 2010