Qu'est-ce qui est beau ?

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« Mais ce qu'est la beauté, ça je ne le sais pas. » (Albrecht Dürer)

« Car le beau n'est rien d'autre que le commencement du terrible que nous supportons encore avec peine et nous l'admirons, parce qu'il possède suffisamment de flegme pour renoncer à nous détruire. » (Rainer Maria Rilke, 1e Duineser Elegie)

« En fait la beauté n'est jamais triste. Elle fait seulement mal. » (Marilyn Monroe lors de sa dernière séance de photos).

Pendant longtemps, la beauté n'a joué aucun rôle en art. On pouvait qualifier l'art moderne de tous les adjectifs possibles, mais pouvait-t-on le qualifier de beau ?

 

 

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Naguère encore, on renchérissait dans le discours sur l'art à propos des femmes idéales de Botticelli, des nénuphars de Monet ou à propos de la Joconde ou de Néfertiti. La conception de la beauté en tant que but suprême de la créativité humaine, voire même en tant qu'expression du Divin, en tant que représentation d'harmonie cosmique et de félicité individuelle est depuis longtemps une chose du passé. Depuis l'avènement des grands courants de pensée critique à l'égard de la culture de l'époque moderne, le beau est de plus en plus entaché d'un soupçon idéologique. Il ne propose qu'une fausse harmonie, une esthétique mensongère camouflant des circonstances inhumaines et injustes. Il détourne l'attention des vrais problèmes de la société et de ses contradictions internes. Que le beau, associé au bon et au vrai, puisse constituer une unité, comme le prétendait la métaphysique classique, s'est révélé être une erreur grave. Le fait que les régimes totalitaires se soient conformées à l'idéal bourgeois de la beauté rendit celui-ci encore plus suspect.

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Beauté, le retour ?

Cependant, l'acceptation de la beauté pure, de ce qui plaît dès le premier regard, paraît connaître un changement subtil depuis quelques années. Deux artistes parmi les plus influents de notre temps se sont penchés sur le thème de la beauté : Damien Hirst avec ses représentations de papillons et de veaux d'or et Olafur Eliasson avec "Beauty", dans laquelle il met en scène un arc-en-ciel, ou encore un soleil artificiel à la Tate Modern de Londres, œuvres qui ont enchanté deux millions de visiteurs. Pensons aussi aux faisceaux de rayons en fils d'or de l'artiste brésilienne Lygia Pape, sous lesquels les visiteurs de la Biennale de Venise 2009 ont passé de longs moments de recueillement, ainsi qu'aux vitraux de Gerhard Richters dans la Cathédrale de Cologne ou à l'art kitsch de Jeff Koons ou de Takashi Murakami. Enfin, l'année dernière, Richard Wright a obtenu, pour la « beauté » de son œuvre, le prix Turner, décerné en Grande Bretagne, qui avait plutôt tendance à primer des provocations relativement stridentes.

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Une société néo-conservatrice est-elle en train d'obtenir l'art qu'elle mérite ? Ou bien assiste-t-on à un changement de paradigme ? L'exposition panoramique du Musée Allemand de l'Hygiène de Dresde arrive à un moment opportun pour présenter la beauté non seulement en tant que phénomène esthétique, mais aussi pour exposer sa fonction dans la société et pour chacun de ses membres.

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Un beau plat de pâtes

La beauté est devenue une composante fondamentale de l'identité de l'individu moderne. Elle concerne presque exclusivement la mode, le culte du corps, l'industrie des produits de beauté, la conception des produits, les média et la publicité.

Cependant on ne saurait réduire la beauté à ces quelques aspects : elle est et reste l'expression d'une volonté de création esthétique et artistique, un jeu avec la forme, la couleur et la matière. L'exposition pose les questions fondamentales de tout débat philosophique, scientifique et culturel : le beau, au fond, qu'est-ce que c'est ? Comment peut-on l’exprimer, par exemple dans une œuvre d'art ? Pourquoi dans le fond sommes-nous en quête de beauté ? Et quel est le rôle de celle-ci ?

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L'exposition gravite autour de la beauté du corps humain, qui est le point de départ de toutes les discussions sur l'esthétique. « Rien n'est beau, seul l'homme est beau : c'est sur cette naïveté que se fonde toute forme d'esthétique, elle est sa vérité première », avance Friedrich Nietzsche.

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Ainsi, on y trouve principalement des photos d'actrices de cinéma, de top-models et de reines de beauté. Mais ces beautés sont-elles vraiment belles ? Ou bien tout ceci n'est-il qu'apparence et traitement par informatique ? Les Séries Close Up de Martin Schoeller ou Go-Sees de Jürgen Teller semblent le confirmer, dans la mesure où elles infiltrent les images de nostalgies traditionnelles et désacralisent ce que l'on a jusqu’à présent considéré comme des beautés. Ou bien se pourrait-il que ces portraits soient beaux, précisément parce que les personnes représentées ne sont pas parfaites ? Et les jeunes top-models sont-elles plus belles que Nina, la fille âgée d'un prince russe, dont Herlinde Koelbl fait rayonner le corps ridé dans un majestueux noir et blanc ? Miss Landmine est-elle belle ? Et ce qu'Hippias dit dans sa célèbre discussion avec Socrate, affirmant qu'une belle jeune fille est l'incarnation même de la beauté, est-ce vrai ? Un homme est-il aussi beau qu'une femme ? Une soupière est-elle aussi belle que la Joconde ? Des nouilles cuisinées comme il faut sont-elles aussi belles qu'un coucher de soleil ? Quelle est l'essence de la beauté ? Existe-t-il des critères objectifs ?

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Physionomie de la beauté

Nous pouvons constater, à l'aide de sculptures grandeur nature telles celles de l’éphèbe de Polyklète, de la Vénus de Medici, de Barbie et de Lara Croft, à quel point la beauté idéale a évolué au cours du temps. Des esquisses et des dessins d'Euclide et de Vitruve à ceux de Le Corbusier en passant par Dürer, nous pouvons observer l'effort sans cesse renouvelé des artistes, des savants et des designers depuis l'antiquité, d'expliquer et de quantifier la beauté à l'aide d'un système mathématique composé de symétrie et de proportion. Mais est-il possible de calculer la beauté à partir d'un juste milieu ? Un visage est-il beau parce que la largeur du nez par rapport à celle de la bouche correspond à la formule adaptée ?

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Dans sa série Beauty, Rosemarie Trockel nous montre des visages parfaits générés par ordinateur, mais vides d'expression. Par contre, le film du réalisateur français Cyril de Turckheim Je suis moche et j'emballe met en scène des personnages extrêmement séduisants malgré de soi-disant défauts esthétiques. La création du corps humain et donc toute la thématique de la chirurgie esthétique, de la sculpture du corps et du modelage corporel constituent un domaine particulier. Orlan nous montre dans une séquence vidéo comment elle façonne son corps, qui lui sert de matériau artistique, par des opérations sanglantes. On montre des résultats de recherches « neuro-esthétiques » et, dans une station interactive, on fait voir des visages qui ont été modelés à partir de nombreux visages individuels. Et en effet plus un visage se rapproche du prototype calculé à partir des nombreux visages, plus il est considéré comme beau. Un visage est-il donc particulièrement beau s'il est particulièrement typique, c'est-à-dire particulièrement moyen ?

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Solitude de la beauté

Sur un cerveau de verre, on peut voir quelles régions cérébrales deviennent particulièrement actives à la vue de belles choses. Ceci nous aide-t-il cependant à comprendre l'essence de la beauté ? Et comment peut-on, par ces moyens, saisir la beauté de la musique et de la littérature ? En Occident, l'histoire de l'esthétique, de Platon à Saint-Augustin, de Thomas d'Aquin à Kant, de Hegel à Heidegger, est une tentative permanente et sans espoir de définir cette essence du beau. On ne peut pas dire que quelque chose est beau parce qu'un principe supérieur l'imprègne, que ce soit une idée comme chez Platon, Dieu, une grande valeur matérielle, ou parce qu'il a été créé par quelqu'un de particulier. On ne peut pas dire non plus que le beau ait un rapport étroit avec le vrai ou avec le bon. On ne peut pas non plus relier la beauté à des caractéristiques particulières du matériau ou de la forme. Les concepts traditionnels sont totalement insuffisants. Il se peut cependant que la beauté ne soit pas inhérente aux choses, mais qu'elle représente une relation entre des objets ayant certaines particularités et des personnes ayant certaines particularités. La question ne porterait donc pas sur l'essence du beau, mais sur ce qui fait que certaines personnes trouvent certaines choses belles. Et comme il y a une infinité de choses différentes et une infinité de personnes différentes, il en découle une variabilité proche de l'infini.

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Le but de l'exposition est de montrer qu'il n'existe pas de canons de beauté supra-historiques et qu'il n'est pas possible de dissocier la beauté de la société. La beauté n'incarne rien d'absolu, ni rien d'éternel. Elle est toujours liée à son temps et à son époque. L'exposition propose de nombreuses réponses à la question : « Qu'est-ce qui est beau ? ». Une de ces réponses pourrait être : la distinction et la différence, tout dépend de la perspective !


Harald Mann (traduit de l’allemand)


Deutsches Hygiene-Museum, Dresden. Jusqu'au 2 janvier 2011.