Si Versailles m’était compté...

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La France est un pays culturellement sous-développé. Un roi, jadis, fit construire ses palais à Versailles, en lesquels il veillait à faire resplendir l’art contemporain (mais oui, il y avait un art qui lui était contemporain !) Ses conseillers, de bonne culture semble-t-il, lui avait sans doute fait comprendre que le Louvre recevrait mal les œuvres conçues dans un esprit différent. Aucun lieu n’a depuis, semble-t-il, été prévu pour l’art de notre époque. Il y a bien eu quelques tentatives comme, par exemple, le Centre Pompidou, inauguré en 1977, mais il semblerait que la nouvelle ne soit pas encore parvenue aux oreilles des responsables, logés il est vrai fort loin, dans le 1er arrondissement.

N’étant Versaillais en aucune façon, je n’ai passé dans les salles et les jardins que deux journées à une dizaine d’années d’intervalle. J’avoue n’avoir pas tout vu, ni tout compris... J’ai donc complété mon information et ma vision par les livres. Les gamins qui m’accompagnaient ne dirent pas à leur institutrice qui leur demandait ce qu’ils avaient vu à Versailles : « Des mangas, Madame. » Les malheureux restaient évidemment les enfants d’un pays culturellement sous-développé.

Nous avons déjà, depuis quelques décennies, vu des œuvres contemporaines dialoguer avec le patrimoine. Il nous en est resservies chaque fin septembre, c’est devenu rituel. Il y eut, – et jusqu’au Louvre, mais oui, mais oui, – des intrusions... discrètes. Conversations courtoises, à mi-voix. Pas plus que Versailles, le Louvre n’est le Chemin des Dames. Pas question de challenge, de relever un défi de s’imposer: Suffirait de repenser la chose avec un autre éclairage, d’assez exister pour en révéler des aspects obscurs, ou sous-jacents. Oui, mais plus compliqué, plus difficile.

Quoi qu’il en soit, sans doute coincée par le manque d’espaces exploitables, une autorité a décidé depuis quelques années de faire à Versailles garage chaque été d’une exposition dite d’Art Contemporain. Surtout, ne pas prendre la tête aux touristes avec des lourdingues d’époques révolues : Si tu es Contemporain, tu sais qu’on ne saurait concurrencer Disneyland avec Le Brun, Le Vau, Mansart, Le Nôtre, Legros, Mignard, ou leurs copains... Ni même avec Véronèse et son Repas chez Simon le Pharisien, 4,74 m sur 9,74 m qui aurait pourtant, lui, semble-t-il, les dimensions requises pour être l’invité de l’été prochain...

Toutes ces présentations ont en commun d’être spectaculaires, imposantes, superficielles, légères d’idées, et surtout — critère premier et incontournable — d’être télégéniques ; et fabriquées en usines. Disqualifié, notre candidat Véronèse ! Car nous voila chaque fois sommés de bien entendre que le génie présenté reçoit en son usine le concours de plus de cent assistants. Comme, nous dit-on, jadis les Maîtres avaient des ateliers. Sauf que, bien moins nombreux dans ces ateliers, apprentis et compagnons étaient des artistes en devenir auxquels étaient délivrés à la fois aspirations et savoirs, alors que dans leurs usines, aujourd’hui, les dits exposants disposent d’ouvriers et de techniciens qui font ce qu’eux-mêmes ne sont pas capables de faire. Comme par hasard, la production s’établit en général dans des pays en voie de développement, à des prix de revient profitables. Robotisés jusque dans leur tête, ces maîtres d’œuvre ont horreur du fait main vulgaire, qui sent la sueur et risque de montrer des traces du travail. Il leur suffit de livrer le modèle : gadgets, personnages de BD, objets de décorations, images de préférence un peu bidouillées sur ordinateurs pour faire contemporain et ces usines, qui sont à l’art ce que les fast-foods sont à la cuisine, réalisent dans des dimensions imposantes des figures aujourd’hui devenues banales et quotidiennes. Ainsi, plus d’un demi-siècle après sa naissance, l’Art Pop’ et ses filiations font école. Est-ce de l’art contemporain (du milieu du XX° siècle ?), ou de l’industrie du gadget ? Est-ce de l’art ou de la malbouffe ? Doit-on, Sire, pour vous complaire, suivre la pensée de Monsieur de Valois, ou celle de Monsieur de Bercy ? On nous ressort toujours l’argument imparable : « C’est de l’art contemporain, vous ne pouvez pas comprendre. » Ah ! Parce que, en face d’objets aussi matériellement évidents, il y aurait à comprendre ? Ce serait sans doute de l’ordre du subliminal, du transcendant ? Ce serait immanent... Nos cerveaux seraient insuffisants et même nos ordinateurs ne seraient pas compatibles avec les vôtres ? Sûr, je ne suis pas un bon touriste.

Ne tranchons pas. Une seule certitude : c’est mode. Small is beautiful (Ce qui est petit est beau), clamait-on aux USA, dans les années soixante. Maintenant, comme le disent par mails certaines publicités de pilules : « Plus c’est gros, plus c’est beau ». Mais en quoi une bouse de vache serait-elle plus belle qu’une crotte de lièvre ? Hors que, vendue comme engrais, elle pèse plus lourd et rapporterait davantage ?

Mais Versailles nous est compté : deux millions deux cent mille euros, avoue-t-on... Plus quelques menus frais collatéraux sans doute ?

Marcel Alocco