Michel Jonasz incarne Abraham

PDFImprimerEnvoyer

Alors que sort son nouvel album Les hommes sont toujours des enfants en hommage au blues et au rythm and blues « qui m’ont vraiment donné envie de faire de la musique, de toucher un piano », Michel Jonasz, de sa voix merveilleuse et tranquille, continue d’incarner, entre moments savoureux et moments d'émotion, son grand-père Abraham et à célébrer la musique tzigane.

 

jonasz

« C’est quelque chose que j’avais envie de faire depuis longtemps. Ça me travaillait cette histoire de grand-père dont on me parlait souvent, que je n’avais pas connu, qui, parait-il, chantait très bien. Au point, que ma mère et sa sœur, disparue depuis, qui venaient me voir à chaque spectacle, me disaient toujours : « Tu chantes bien Michel, mais pas encore aussi bien que ton grand-père ». À chaque concert, c’était ce critère, cette comparaison avec mon grand-père que, parait-il, on venait de loin écouter chanter dans cette synagogue de ce petit village hongrois. A la fin, c’était moi qui posait la question. Et une fois, après bien des années, elles ont fini par me dire « Oui, tu chantes aussi bien que ton grand-père ». Mais, je pense que c’était pour me faire plaisir ! ».

Michel Jonasz nous reçoit simplement dans sa loge au Théâtre Toursky ce vendredi soir après son spectacle marseillais. « En général, le vendredi il y a moins de juifs que les autres jours. Ça ne veut pas dire que le public est moins réceptif. Mais, peut être qu’il est moins sensible à l’esprit ou à l’humour yiddish. Mais, là quand ils rient comme ça tout en étant très attentifs, c’est très agréable. J’ai même été assez étonné. C’est un truc que je sens dès le début. Dès les premières interventions, je sens le public. J’ai bien ressenti ce public ici à Marseille ».

Michel Jonasz n'avait pas fait de théâtre depuis trente ans. Et s'il y est revenu c'est pour rendre hommage, à travers l’image de son grand père maternel, à la mémoire de ses grands-parents, de sa famille qui s’en est allée dans une fumée. «Ils ont dit qu’on va prendre une douche » lance Abraham dans ce qui est son arrivée à Auschwitz figurée d'une manière sonore dans un fracas d’arrivée de train, d’ordres gueulés en allemand et d’aboiements de chiens. Jonasz apparait seul sur le bord de la scène, sorti du noir. Debout, seul sur les planches, tout près des spectateurs, petit et droit, un peu trapu, jambes et bras légèrement écartés dans son costume noir, il commence alors à évoquer ce que fut la vie de son grand père et de sa famille.

jonasz

Abraham est né à la fin du XIXème siècle en Pologne, "le pays le plus triste du monde", Réfugié en Hongrie à l'âge de vingt ans, il épouse la belle Rosele, lui fait plein d'enfants, vit dans le respect de la religion et le bonheur familial entre l'épicerie et la synagogue où il est Cantor. Jusqu'à ce qu'à la fin des années trente il soit obligé d'envoyer quatre de ses enfants en France pour les protéger, avant que lui-même, en 1944, sous les hurlements des chiens, ne se voit intimé l'ordre d'aller prendre cette « douche ». Avant de disparaître, Abraham se souvient de cette vie-là, de ces années heureuses, où il chantait, dégustait les gefilte fish de sa femme, philosophait avec son meilleur ami Yankel, qui était aussi le meilleur tailleur du monde. C'est à ce grand-père, père de sa mère Charlotte, l'une des deux seuls de la fratrie ayant échappé à la déportation, que Michel Jonasz prête sa voix aujourd'hui.

jonasz

« Je ne voudrais pas qu’on puisse comprendre que j’ai voulu raconter une histoire communautaire »

« Ma mère me parlait souvent de lui. Ce n’était pas une absence. Plutôt la présence d’un homme que je n’ai pas connu. Mais, qui était là tout le temps parce que ma mère aimait bien, aime bien évoquer son enfance. Elle peut oublier ce qu’elle a fait la veille, mais pas ce qu’elle a fait quand elle était môme, l’adolescence, l’enfance, la Hongrie, son petit village. Elle m’en parlait souvent. Et, l’histoire des Allemands, de la Shoah, de ses parents et de ses quatre frères qui sont partis dans les chambres à gaz revenait constamment. Avec ce que le cœur peut dire contre des gens qui ont assassiné votre famille, Hitler, les nazis mais aussi envers la police française qui, comme on le sait, a bien contribué au processus, a arrêté deux de ses frères, alors que, par ailleurs, elle est très reconnaissante à ce pays qu’il l'a accueillie). Et, un jour je lui ai demandé : « Mais, maman, pourquoi tu parles de ça toujours ». Elle m’a dit : « je ne veux pas oublier » déclarait le chanteur sur Direct 8 et France 3. « Peut être que moi aussi j’ai voulu participer à ça. Je ne veux pas qu’on oublie. J’ai eu envie de raconter l’histoire de cet homme qui est représentatif de l’histoire du peuple juif, de tous les déportés. Mais, il ne s’agit pas bien sûr de faire porter au peuple allemand indéfiniment la chape de plomb d’une culpabilité. Je n’ai pas pensé au processus de réconciliation en écrivant ce spectacle. Il y a eu 6 millions ou tant de millions de déportés assassinés : c’est une dimension que je n’arrive même pas à imaginer. Du reste, il n’y a pas eu que des juifs. Il y a aussi eu des tziganes, des homosexuels, des handicapés, etc. Il y a eu une personne, plus une personne, plus une personne, riche chacune de son expérience, de sa mémoire, de ses talents. Mais, je ne voudrais pas qu’on puisse comprendre que j’ai voulu raconter une histoire communautaire. Je suis simplement le petit fils d’un homme, juif polonais hongrois, parti dans les camps et j’ai juste envie de raconter sa vie, faite de moments tristes, de moments drôles. Mon message, c’est que chaque vie compte, que chaque vie est sacrée et vaut la peine d’être racontée. Moi, j’ai décidé d’en raconter une ».

jonasz

Lorsque Michel Jonasz se met à chanter, souvent en yiddish, son timbre reconnaissable entre tous, transporte immédiatement dans l’univers de ce petit village où son grand-père se déclara à sa grand-mère lui promettant « l’amour, le miel et le lait » . Où il fait, seul pourtant sur scène, danser le couple de ses grands-parents. Où il décline en chanson l’histoire de la fratrie naissante du couple. « Nous n’étions pas riches, mais nous étions une famille ». Les dialogues pétris d’humour sur la religion entre Abraham et son ami Yankel, en interrogations sur Dieu et ses commandements ne manquent quant à eux pas de sel et d’auto-dérision sur la judéité. Des discussions qui avaient lieu le plus souvent sur un banc, seul élément de décor du spectacle.

« Moi aussi, j'ai un "banc" dans ma mémoire. Celui où ma mère et ses amies se réunissaient les soirs d'été pour bavarder de tout et de rien en yiddish et j'entends encore leurs rires. Je me suis sentie très proche de Michel Jonasz et j'ai partagé son émotion ». C’est l’une des réactions spontanées à cette belle et forte création personnelle. « J’ai inventé ce personnage de Yankle. Mais, il devait avoir un ami avec qui il discutait, comme ça »

 

J'AI ÉCOUTÉ MA MÈRE

« Je me suis toujours senti très relié à mon grand-père, malgré l’absence. Une absence qui a pesé. Et, un jour j’ai vu une photo de famille sur le buffet de mes parents ; celle qui est projetée sur scène. C’était il y a 2 ans et demi, 3 ans. Et, je me suis dit « voilà, je vais écrire un spectacle, rendre hommage. C’est ça qui m’a déclenché : rendre hommage à la musique tzigane, à mon grand-père, à mes racines, et aux déportés, bien sûr. Quand j’ai dit à ma mère « je vais jouer ton père », elle a mis un certain temps à réaliser « toi, mon fils, tu vas jouer mon père ? » « Oui, c'est ça, mon grand-père » répondis je. Au début, je n’étais pas très rassuré. Je ne me suis jamais retrouvé seul sur scène sans un musicien à gauche ou à droite, sans un pied de micro à tenir entre mes mains. Mais, c’était important pour moi de raconter la vie de cet homme dont j’avais si souvent entendu parler »,

Quand il a commencé son spectacle, Michel Jonasz croyait rester 15 jours sur scène. Les salles depuis plus d’un an ne désemplissent pas. « J’ai d’abord écrit l’histoire. Pour ça, j’ai interrogé ma mère ; beaucoup ! C’était la seule qui pouvait me donner la mémoire. Je lui ai demandé tout ce dont elle se souvenait. Ah ça, je l’ai tannée ! » insiste-t-il en accentuant des yeux ses propos dans cette loge du Théâtre Toursky. « Parfois, mon père me disait « mais, laisse la tranquille, laisse la tranquille ». Mais, tout ce que je pouvais prendre à travers elle, je l’ai pris. Et, puis s’il me manquait des choses, j’imaginais. Je suis sûr que je ne suis pas loin de la réalité. Mais, la plupart des choses qui sont dites là sont justes sur le plan de la biographie. J’ai d’abord écouté ma mère. Ensuite, j’ai écrit le spectacle avant d’aller en Hongrie pour enregistrer les chansons avec des musiciens hongrois.

Abraham c’est le 2e volet de cette trilogie d’hommages aux musiques qui m’ont inspirées, l’hommage à la musique tzigane » après l’album Chanson française (où les noms de Piaf, Ferré, Brassens, Kosma, Brel, Prévert s’entremêlaient) et avant celui tout juste sorti fin février en hommage au blues et rythme and blues « qui m’a vraiment donné envie de faire de la musique, de toucher un piano ».

jonasz

L’homme que l’on découvre

C’est un immense auteur-compositeur-interprète que l’on retrouve sur scène. Mais, c'est aussi l'homme que l'on découvre. Un homme à la voix merveilleuse, tranquille que l’on sait tout autant comédien remarquable, notamment dans l’humour. Le chanteur, qui esquisse également quelques pas de danse, incarne avec affection, entre moments savoureux et moments d’émotion, Abraham de sa voix ouatée et puissante, accompagné de musique tzigane enregistrée pour l'occasion à Budapest, rendant ainsi hommage à ses sources d'inspiration. Un hommage vibrant à cette musique tzigane qui a bercé l’enfance du petit garçon de Drancy qui le dimanche allait, avec ses parents et sa sœur, chez ses grands parents, paternels qu’il a par contre connu, pour écouter cette musique qui leur rappelait leur pays d’origine.

« Chaque fois que je fais un album ou un spectacle, pour moi, c’est une étape » conclut le chanteur. « Mais, celui-ci, c’est une étape plus importante que les autres. Quand je l’ai fait, quand je l’écrivais, je me disais toujours qu’il fallait que je le fasse. Comme une mission. Mais, je ne suis pas un nostalgique. Les années sont passées, j’ai fait des rencontres, j’ai voyagé, j’ai visité, j’ai vu, senti, ressenti, mais la personne que j’étais à cinq ans, c’est la même aujourd’hui. En tous cas, il y a quelque chose qui ne bouge pas. Je crois que j’ai ça en moi, la joie d’être »


Geneviève Chapdeville Philbert


 

Michel Jonasz sera en concert au Casino de Paris du 8 au 12 mars après la sortie de son album le 28 février : Les hommes sont toujours des enfants.

Abraham, Ecrit, mis en scène et interprété par Michel Jonasz, Théâtre Toursky Marseille 11 février 2011www.toursky.org


Site de Michel Jonasz http://www.micheljonasz.fr/includes/accueil_fr.html

(Dans la page d’accueil, cliquer sur ACTUALITES pour voir des extraits de Abraham)


Michel Jonasz interprète les chansons extraites de Abraham

http://www.youtube.com/watch?v=Y-wFmiLGvaY

 

VIDEOS PERFORMARTS
Michel Jonasz incarne Abraham, entretien Geneviève Chapdeville Philbert, 11/02/2011


Michel Jonasz et ses fans au Théâtre Toursky Marseille


 

Interview dans le miroir Michel Jonasz février 2011 - Culture Box France 3


Découvrez Michel Jonasz revient avec "Les hommes sont toujours des enfants" sur Culturebox !

 

Michel Jonasz et Saphia Azzeddine invités des Enfants dAbraham -Direct8 le 29/09/09 (à partir de 15 minutes 03)

http://www.youtube.com/watch?v=KuZF7dErhUI




jonaszMichel Jonasz est né en 1947 à Drancy. Il quitte le lycée à 15 ans et cherche sa voie dans le domaine artistique. Peinture, théâtre et musique l'intéressent. Il monte sur les planches à la MJC de Vanves, dans le rôle d’un soldat dans le temps viendra, une pièce de Romain Rolland. Au début des années 60, il se fait engager comme pianiste du « Groupe Kenty et les Skylarks ». Il rejoint Vigon et les Lemons, avec son ami Alain Goldstein à la guitare. Avec ce dernier, il crée le King Set, groupe musical dont il devient le chanteur officiel de rock’n’roll, rhythm’ and blues. En 1967, le groupe enregistre son 1er 45 tours chez « AZ ». Deux succès radiophoniques font connaître sa voix et son sens du rythme : une composition originale, Apesanteur, en 1967 et le standard Jezebel, en 1968. Le groupe dissout, Michel continue l’aventure seul. Sa carrière solo débute lentement, fin 1968, par un 45 tours édité sous le nom de Michel Kingset, le suivant sous son propre nom en 1970.

En 1973, il fait une tournée dans la France entière en 1ère partie de Stone et Charden. Avec Alain Goldstein, ils écrivent plusieurs chansons dont « rien n’est plus beau » pour Gérard Lenorman. Un 33 tours sort en 1974, avec deux chansons qui deviendront des tubes : « dites-moi » co-écrit par Franck Thomas et « super nana » de Jean-Claude Vannier. Après avoir assuré plusieurs premières parties pour Eddy Mitchell, Mireille Mathieu, Véronique Sanson, il sort « je voulais te dire que je t’attends ». Puis il se lance dans la création complète : musique et textes pour son 3ème album : « du blues, du blues, du blues ». Dans les années 70, il travaille beaucoup avec Gabriel Yared et écrit pour les autres, comme pour Françoise Hardy : « j’écoute de la musique saoule ». Parallèlement, Michel se lance dans le cinéma et joue dans « rien ne va plus » de Jean-Michel Ribes et « toutes les femmes sauf maman » de Didier Kaminka. Mai 1979 marque l’année de son 1er Olympia en vedette. En 1980, il obtient le prix de l’Académie Charles Cros pour « les Années 80 commencent ». Il compose la musique du film « Clara et les chics types ». « Les fourmis rouges » et « joueurs de blues » lui valent son 1er disque d’or. Aux Césars en 1983, il est nommé meilleur second rôle masculin dans « qu’est-ce qui fait courir David ? ». Il remporte le Sept d’Or de la Meilleure Musique de Télévision pour le générique de « Zone Interdite » en 1997. En 2002 il enregistre en 7 jours avec 3 musiciens : « Où vont les rêves » puis part en tournée autour du monde avant de tourner à nouveau pour le cinéma (Tir à vue, La Doublure) et la télévision (Un amour à taire où il incarne unpétainiste père d'un homosexuel durant la Seconde Guerre mondiale).

En 2007, « Chanson française » célèbre les grands interprètes que sont Brel, Brassens, Ferré, etc. Fin 2009 et début 2010, il remonte sur les planches avec la pièce « Abraham », dans lequel il rend hommage à son grand-père pendant la guerre et aux peuples déportés.