L'Île des esclaves au Théâtre de Nice Mise en scène de Paulo Correia : respect du texte et maîtrise des multimédias.

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L’île des esclaves est un spectacle riche en images liant l’univers sonore au texte qui garde toute sa place, avec des comédiens excellents. Poésie et symboles sont au rendez-vous. Une mise en scène très équilibrée de Paulo Correia, certainement sa meilleure création. Elle marque le tournant que prend actuellement le théâtre.

île aux esclaves

Avec Clément Althaus, Gaële Boghossian, Jean-Christophe Bournine, Félicien Chauveau, Ingrid Donnadieu, Fabrice Pierre, Jacqueline Scalabrini. Une production Théâtre de Nice.

Entretien avec Paulo Correia
île aux esclaves

Brigitte Chéry : Après Sophocle, voici Marivaux, est-ce votre propre choix de monter des pièces classiques ?
Paulo Correia : Depuis deux ou trois ans, je pense que si j’étais élève, j’aimerais voir des spectacles un peu nouveaux, qui me stimulent. Les classiques souvent montés d’une façon classique n’aident pas les jeunes gens à aller à la découverte du théâtre, à une première approche et surtout sans en avoir les clefs, les codes. Certains s’imaginent quelque chose de poussiéreux, les professeurs les amènent voir des pièces qu’ils étudient donc je monte ces œuvres comme j’aimerais les voir.

Comment dirigez-vous les comédiens ?
Je ne suis pas très dirigiste, j’engage les comédiens que j’aime, que je trouve très bons et qui ont suffisamment de métier pour proposer des choses. Il y a une relation de confiance qui s’établit assez rapidement. Mais je sais pourquoi je les ai choisis. Pour l’île des Esclaves, pratiquement toute la distribution a un rôle à contre emploi, pour voir comment les comédiens allaient tenir et proposer des choses dans cette situation-là.

Ils vont très loin dans leur interprétation. Gaële Boghossian, dans le rôle de Cléanthis, développe une haine terrible…
Nous effectuons un grand travail en amont et sur des références. Gaële Boghossian m’apporte la dramaturgie et moi la mise en scène. Le texte est écrit pour des acteurs italiens qui viennent de la Commedia dell arte, avec des codes très forts. Un personnage comme Arlequin peut se permettre d’avoir des lazzis, d’aller à l’encontre même du texte, de développer des situations qui ne sont pas vraiment dans la pièce. J'ai donc choisi de créer des personnages forts. Cléanthis, lorsque on lui donne le pouvoir, devient la plus violente…

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A la fin, elle dit de manière inattendue « je lui pardonne » cela peut surprendre. On a du mal à la croire !
Oui, car pour moi, elle ne pardonne rien. Elle dit « regardez et faites-vous votre opinion » ce qui est très ambigu. C’est le personnage le plus humain et le moins humaniste ! J’adore tous les préceptes magnifiques de gens comme Gandhi, Mandela qui ont fait évoluer la façon de penser. Mais cela n’est pas général. L’humanité est souvent plus vile. On devient méchants lorsqu’on vous veut du mal…

A l'époque, cela devait plutôt donner à réfléchir ?
Cette pièce n’a pas marché, car c’était très violent pour le public de l’époque. Dès la première scène lorsque Arlequin, le valet, prend la place du maître, il le tutoie et se permet de dire « J’étais ton esclave, tu me traitais comme un pauvre animal et tu disais que c’était juste… » Le public se révoltait, ne supportait pas, pourtant Marivaux n’est pas du tout pour la révolution mais pour les privilèges. Il dit « si les maîtres et les valets cohabitaient d’une façon plus intelligente, plus sensible, il y aurait moins de luttes ». C’est l’anti Beaumarchais.

Iphicrate dit à Arlequin : « tu es né, tu as vécu avec moi dans la maison de mon père, le tien y est encore… Je croyais que tu m’aimais… Je t’avais choisi par un sentiment d’amitié. »
Que faut-il en penser ?
Une phrase à replacer dans le contexte de la scène et à ne pas prendre comme une vérité absolue. Chez Marivaux, le théâtre est un masque. L'honnêteté n’est pas toujours au bon endroit. Peu avant, Iphicrate avait menacé de se suicider et Arlequin lui avait répondu : « je te défends de mourir par malice, par maladie passe, je te le permets ». Cette amitié annoncée fait suite. Est-ce vrai ou chantage affectif ?

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Le rôle des femmes est particulièrement fort, on sent la misogynie de Marivaux ?
Lorsque nous avons commencé de réfléchir et de travailler sur le personnage de Trivelin qui dit des choses terribles sur les femmes… « Elles sont moins que les hommes… du sexe faible… il faut leur pardonner parce qu’elles n’arrivent pas à s’élever à la hauteur des hommes… » cela ne pouvait que mal passer à notre époque. Le pied de nez a été de prendre une femme, une dame âgée, pour jouer Trivelin. On voit moins la femme qu’une identité. Jacqueline Scalabrini apporte un autre degré, elle dit aux nouveaux arrivants ce qu’elle a appris de l’histoire de l’île et non plus ce qu’elle en pense. Sinon, comment dire des phrases aussi dures. Marivaux a dû être très malheureux dans sa vie par rapport aux femmes.

Vous laissez les spectateurs conclure à leur idée le spectacle ?
La morale, fin attendue, moralisatrice ou trop rapide m’ennuyait un peu. Et je voulais, là aussi, qu’il y ait un pied de nez à la morale chrétienne de l’époque, pour demander une réflexion supplémentaire au spectateur. Je ne leur fait pas quitter l’île après leurs épreuves. Cléantis et Arlequin restent dans une sorte de matrice. D’ailleurs les maîtres eux-mêmes partent-ils dans ce bateau ? Cette image virtuelle ? Pour moi, c’est bien quand les spectateurs répondent eux-mêmes aux questions qu’ils se posent. Toutes mes fins de mises en scènes sont comme cela. Que va-t-il se passer après ? J’essaie d'ouvrir le débat, ne pas le clôturer, pour que cela intrigue…

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Les décors, le mur qui s’écroule, les écueils, l’eau, le printemps, les saisons, les images qui s’élèvent, que d’images superbes…
Cela m’a demandé un mois de travail jours et nuits. Je me suis lancé dans la 3D pour me permettre de créer des univers plus larges, plus ouverts. J’aime beaucoup la vidéo dans le théâtre. C’est pour moi une toile peinte, comme dans la pièce, qui met les comédiens dans un univers. Avec les moyens actuels, la toile peinte est numérique. Mes inspirations viennent de Miyazaki, du Studio Ghibli, du Voyage de Chihiro, le Château dans le ciel que je trouve très poétiques. Le soucis a été de trouver à chaque fois des images qui ne viennent pas contrarier le jeu. Au début j’avais commencé à travailler sur des images de carte postale, des paysages réalistes : la mer, une île, des palmiers. Cela ne fonctionnait pas car le réalisme annule l’onirisme. J’ai opté pour des images plus colorées, façon bande dessinée, plus énigmatiques.

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Par exemple, au moment où maîtres et esclaves échangent leurs vêtements, il y a ces engrenages qui vibrent et qui résonnent sourdement…
Oui, ce sont des moments qui ne sont pas dans la pièce où il est simplement dit, « Vous aurez soin de changer d’habits ensemble… Passez dans une maison qui est à côté… ». J’ai trouvé intéressant de montrer comment un nouveau maître, Arlequin, ouvre ses bras pour se faire habiller, ce côté dérisoire lorsqu'il dit à Iphicrate, « maintenant c’est toi qui va m’habiller ». Je voulais que ces moments soient très angoissants, d’où la musique, le travail en trichromie, avec des engrenages qui bougent, qui les traversent et les enveloppent de plus en plus. Il y a une espèce de mécanique, avec des rouages partout. C'est très important que l’on sente que des choses souterraines travaillent. Pas d’images nouvelles, mais tout est là, en dessous. De même lorsque Cléanthis (Gaele Boghossian), arrive derrière Euphrosine (Ingrid Donnadieu) et lui arrache son corset et sa robe pour la mettre à sa place, il y a quelque chose de très animal, de très violent. Comment peut-on arracher les vêtements ? Ceci avec une musique lancinante de Merakhaazan, qui installe et étire les choses et donne une vraie dimension du temps nécessaire, du temps qui est pris. C’était très important pour moi.

Le spectacle va-il partir en tournée ? Avez-vous d’autres projets ?
On ne sait pas encore mais des projets toujours à peu près avec la même équipe, Gaële Boghossian, Fabrice Pierre, Clément Althaus. Nous sommes comme une troupe dans la troupe, comme une famille qui reçoit d’autres personnes. Je suis assez fidèle, surtout en plus quand cela se passe très bien. Je travaille sur un dramaturge allemand, Falk Richter, Electronic city. C’est une écriture très contemporaine, avec des images que je voudrais mettre sur un plateau de tournage, comme dans Le choc des Civilisations, il y a un an. Là on fait un vrai tournage, un travail en résidence à Marseille, puis je laisse venir…

Propos recueillis par Brigitte Chéry
Photos Béatrice Heyligers

L’île des Esclaves, réalisation Paulo Correia création au Théâtre national de Nice le 6 janvier 2011.