KELEMENIS REVISITE CENDRILLON

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Décidément les contes dits pour enfants n’en finissent pas ces derniers temps d’inspirer les chorégraphes. Après Angelin Preljocaj et Blanche Neige, c’est au tour de Michel Kelemenis (tout comme le fit notamment Rudolf Noureev) de plonger dans l’univers fantastique à travers l’histoire de Cendrillon, qui remonte à la nuit des temps.

Le chorégraphe français, qui n’est pas un habitué de la narration, affirme ici dans une délicieuse légèreté sa danse à la tête des 22 danseurs de formation classique du Grand Théâtre de Genève. Bonbon sucré au Grand Théâtre d’Aix en Provence à la veille de la Saint Valentin.

cendrillon

L’histoire nous est essentiellement connue par l’adaptation que les frères Grimm en firent au XIXe siècle. Trouvant sa source sous différentes versions, tant dans l’antiquité grecque et égyptienne, qu’en Asie, en Orient (on peut retrouver des trames semblables dans plusieurs des contes des Mille et une nuits) ou plus tard en Europe, c’est en fait dans l’Italie du XVIIe siècle que Giambattista Basile fut le premier, avant Charles Perrault en 1697, à recueillir les histoires de la tradition orale dans un recueil comprenant notamment Le conte de la Gatta cennerentola (Chatte des cendres).

Michel Kelemenis dans sa Cendrillon créée au Grand Théâtre de Genève avec le ballet de la célèbre maison donne, tout en élégance et subtilité avec la fluidité et les amplitudes qui font sa touche, une version revisitée sublime de beauté de l’histoire qui, retranscrite dans l’époque contemporaine, semble toutefois nourrie de toutes ses influences et versions séculaires tant dans l’espace que dans le temps. Ainsi, la Cendrillon du chorégraphe est asiatique. Peut être en évocation de l'histoire de Ye Xian, tirée d'un recueil de contes chinois du IXe siècle, le Youyang Zazu, ou de l'histoire de Chūjō-Hime, parfois surnommée la Cendrillon japonaise.

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La maison de Cendrillon est ici symbolisée par trois troncs d’arbres morts (la famille brisée par le décès de la mère) au pied duquel la jeune fille plante sur un lit de cendres le jeune rameau que ses larmes vont abreuver. Souvenir peut être des versions où ce n'est pas une fée marraine qui aide l'héroïne, mais sa mère défunte qui lui apparait alors sous la forme d'un animal ou d'un arbre. « Tronc calciné, rameau, arbre, forêt : le cycle métaphorique de la scénographie dessine le parcours du passage de l’enfance orpheline à l’âge adulte ». « Mes sœurs sont belles, en effet. Parées des soies que j’ai lissées pour elles et des bijoux offerts par notre père, elles vont ce soir, reines au bal, gagner les yeux du plus envié d’entre les hommes. Jamais un prince, Mère de souvenir, ne me verrait à côté de leur beauté. Mère dans l’arbre, étends les cinq doigts de ta main providentielle, transporte la souillon que je suis de ce pauvre refuge de cendres et de suie dans les airs de la fête, à travers les danseurs. Arrête le temps, fais se voir les cœurs plutôt que les yeux… » Prière, extraite du journal de Cendrillon.

CENDRILLONS MASCULINS

Et, la grise forêt circulaire perlée, comme autant de larmes en suspens, devient de plus en plus fournie, où il y a bien sûr des elfes et des lutins aux allures de faunes pailletés. .Ceux qui vont ici aider Cendrillon dans cette forêt scintillante, mouvante, tournoyante comme le temps qui tourne inexorablement et dangereusement durant ce bal harmonisé autour du sobre symbole d’un escalier en colimaçon. Symbole peut être d’un infini. Mais aussi, pourquoi pas, glamour stairway to heaven, élévation spirituelle et sexuelle. Où, le ballet est ainsi progressivement enflé d’un mouvement étourdissant qui n’est pas sans rappeler Le bal d’Ettore Scola ou peut être encore Le sacre du Printemps du fait de ce cœur de tension inexorable et essentiel, de ce double mouvement temporel circulaire perpétuel tel les rouages d’une montre où progressivement se dessine un couple inéluctable.

« Cendrillon doit aller à contre-sens du temps, sous peine de perdre sa robe et sa splendeur. Mais, ce tourbillon, ce manège c’est aussi la traversée de la société puisque la rencontre se fait dans un bal qui serait, pour utiliser des mots d’aujourd’hui, une forme bling-bling. Car, dans les contes, il y a aussi du bling-bling : ici, nous sommes à la Cour » explique le chorégraphe. « Beaucoup de choses font l’identité de Cendrillon : l’âtre, la rivalité avec les sœurs, le chausson, etc. Toutefois, le cœur de Cendrillon c’est le temps. Pas le temps qui passe en soi, mais la rupture du temps. Il y a un risque. La vraie tension est là, traduite également par les toilettes de l’héroïne qui de souillon devient aspirante puis élue, la progression de l’emprise scénique de ses robes cristallisant les étapes d’un bonheur croissant ». La Cendrillon de Kelemenis, qui loin de perdre sa chaussure dans un escalier, la dépose volontairement avant de quitter le bal aux fatidiques douze coups de minuit, serait-elle émancipée ? L’héroïne mythique tient déjà ce comportement dans certaines anciennes versions. C’est peut être la pruderie des quelques siècles récents qui a trouvé bienséant que la jeune fille n’ait point ce désir de donner une piste et d’inciter l’homme à la rechercher.

cendrillon

Toutefois, si le conte populaire couramment diffusé est situé dans un monde purement hétérosexuel, c’est oublier « Les Cendrillons masculins » et l’ambiguité qui existe parfois déjà historiquement dans le mythe . En effet, selon l’écrivaine Luda Schnitzer[], sur plus de « deux cents versions recensées » du conte dans le monde, « un bon quart  concerne des Cendrillons mâles ». Ainsi, dans la version de Kelemenis, tous, filles et garçons, voudraient séduire le prince. Pour s’amuser du mythe et démultiplier bien sûr, au-delà d’une sphère hétérosexuelle, la possible ambiguïté de l’histoire que le chorégraphe situe dans un monde contemporain. Ce qui lui permet également d’utiliser l’humour que devient ainsi l’essayage de la pantoufle de verre ou de vair par la troupe des prétendantes et prétendants. En escarpins bien sûr rouges, ce qui ne fait qu’augmenter la symbolique sexuelle.

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Le chorégraphe décale ainsi la dimension psychanalytique traditionnellement mise en œuvre autour de la figure de Cendrillon où, « dans une optique plus spécifiquement sexualisante, le conte poserait deux images fondamentales de la femme tout en essayant de les concilier : l'idéal féminin sublimé, d’une part, qui attire tous les regards durant la soirée (les gravures de Gustave Doré pour les contes de Charles Perrault dévoilent bien cet aspect lors de la scène du bal : regards avides des hommes présents, infinie timidité de la jeune Cendrillon) et, d’autre part, l'image de la femme simple, sauvage et farouche après minuit. C'est donc par le regard masculin que se dévoile lentement une image épurée de la femme ». Conclusion à laquelle arrive également toutefois la chorégraphie de Michel Kelemenis par ce final sublime où, dans une nudité trouble mélange d’androgynie et de féminité exacerbée, une infinie jupe blanche définit les courbes des hanches de la femme naissante dans l’alizé de l’amour éclos.

cendrillon

L’histoire d’amour triomphe de l’injustice, merveilleusement soutenue par la musique de Prokofiev et par une chorégraphie enlevée « fluide, drôle, délicieuse » où  les 22 danseurs de formation classique du Ballet du Grand Théâtre de Genève, habillés avec élégance par Philippe Combeau, fournissent avec brio une interprétation tout à la fois sensible et teintée d’humour » magnifiquement servie par les décors de Bruno Laverrière en complicité avec les lumières de Harrys Picot où les attentes, les difficultés à se trouver sont relevées « d’une pointe sexy» au sein de cette féérie perlée et tournoyante tel le temps.


ENTREE DANS LE GESTE

« Je travaille sur le langage» indique Michel Kelemenis qui fréquente peu habituellement le jardin de la narration. «Face à un ballet, je suis dans une situation de savoir faire, de développement des choses expérimentées avec ma compagnie qui, même si les créations ne sont pas des expérimentations, me sert de laboratoire » poursuit le chorégraphe. « Avec un ballet, comme celui de Genève, où il y a beaucoup de danseurs et où on est face à une très grande complexité pour agencer les choses, la vitesse de création n’est pas du tout la même. Mon échange avec eux a été d’investir la narration plutôt que le langage. Toutefois, même il s’agit de danseurs de formation classique, ils voyagent à travers de nombreuses écritures contemporaines et, de mon côté, j’ai des expériences diverses d’entrée dans le geste. Je me sens donc très à l’aise avec ces danseurs pour aller dans cette dimension de la narration. Mais, mon travail c’est vraiment l’élaboration d’un langage avec des réflexes, des analyses. Qu’elles soient portées dans l’abstraction ou dans la narration, c’est par la danse au sein de mes créations que l’on me reconnait, non pas par ce qui serait assimilé à un univers. On pourrait dire que je n’ai pas d’univers, plutôt une écriture ». Kelemenis l’enchanteur réussit ici un fameux coup de maître.


Geneviève Chapdeville Philbert


 

 

CENDRILLON - Ballet en trois actes - Musique de Serge Prokofiev – d’après le Conte de Charles Perrault

BALLET DU GRAND THEATRE DE GENEVE

Michel Kelemenis, chorégraphe - Bruno de Lavenière, décors - Philippe Combeau, costumes - Harrys Picot, lumières

GRAND THEATRE DE PROVENCE - 13 février 2011

PS : Michel Kelemenis travaille actuellement, dans la même veine, sur une commande du Ballet du Rhin « Le Ballet de la Fée » d’Igor Stravinsky dont le livret originel est un conte initiatique de Hans Christian Handersen. Une création contemporaine où la narration « sinon une amie, paraît être l’arme la plus juste » et qui « vise à raviver une œuvre méconnue, extraordinaire en cela qu’elle tisse sans les fondre les essences de 2 compositeurs russes majeurs » par « la juxtaposition malicieuse de séquences musicales écrites par Stravinsky » et d’autres parfois empruntées à Tchaïkovski » où « les marques caractéristiques des 2 artistes se trouvent exacerbées ». Création à Mulhouse le 13 mai 2011 par le Ballet de l’Opéra National du Rhin.

www.kelemenis.fr

 


Michel Kelemenis à propos de Cendrillon - interview Geneviève Chapdeville Philbert
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cendrillon« Elle pleurait si fort que ses larmes

mouillèrent et arrosèrent le rameau, qui

prit racine, poussa et devint un fort bel

arbre. Cendrillon s’y rendait chaque jour

trois fois, pleurant et priant sous le bel

arbre, et toujours un petit oiseau blanc

venait s’y poser ; et si elle formulait un

souhait, le petit oiseau de l’arbre lui jetait

aussitôt ce qu’elle avait souhaité. »

Cendrillon wept so much that the tears fell down

on the bough and watered it. And it grew, however,

and became a handsome tree. Thrice a

day Cendrillon went and sat beneath it, and wept

and prayed, and a little white bird always came

on the tree, and if Cendrillon expressed a wish, the

bird threw down to her what she had wished for.’

J. & W. GRIMM, ASCHENPUTTEL


Agenda de la Cie KELEMENIS

L’AMOUREUSE DE MR MUSCLE
le vendredi 8 avril 2011
PORT SAINT LOUIS DU RHÔNE (13)
Dans le cadre de saison 13
Salle Gérard Philippe
2 représentations
jeune public à partir de 4 ans

BERGERAC (24)

Centre Culturel Municipal jeudi 28 avril

HENRIETTE ET MATISSE

EVRY L’Agora, Scène Nationale

Pour le jeune public à partir de 5 ans

3 au 5 mai 2011

www.kelemenis.fr