Par les fenêtres d’André Kertész.

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Connu pour ses célèbres Distorsions par lesquelles il questionne les possibilités du médium photographique, André Kertész, qui est né en 1894 à Budapest, est un photographe des avant-gardes, dont les préoccupations ont préfiguré les pratiques contemporaines de l’image fixe.

La rétrospective que lui consacre cet automne le Jeu de Paume, avec le concours de l’Institut Hongrois à Paris, permet de réévaluer l’œuvre protéiforme et dense de ce photographe hongrois qui a émigré à New York en 1936 et dont la carrière a influencé toute une génération.

 

 

 

distorsion

Si l’on s’arrête sur divers moments de la vie artistique de Kertész, on voit s’élaborer un langage qui privilégie l’aspect poétique des moments issus du quotidien (Tulipe mélancolique, 1939) et qui se construit par des séries (les buildings new-yorkais ou les vues prises de son appartement situé au 12ème étage, donnant sur Washington Square). Parmi ses thèmes récurrents, on trouve une fascination pour les cheminées et un intérêt certain pour l’autoportrait. C’est en 1913 qu’il achète son premier appareil photo : un ICA, dont il se servira en 1914 afin de témoigner de son expérience de la guerre en tant que soldat de l’armée austro-hongroise. Ses premières photos lui permettent de gagner un concours de magazine. D’autres clichés, détachés des circonstances, désignent des moments de bien-être et de bonheur, tel ce Nageur sous l'eau (1917).

 

nageurLorsqu’il émigre à Paris en 1923, Kertész rencontre Brassaï et Mondrian et réalise ses premières expériences de distorsions, interrogeant l’objet et la figure par le biais de jeux de déformations. C’est en utilisant des miroirs déformants, placés à côté du modèle féminin, que le photographe suggère des protubérances inhabituelles et des courbes insolites, donnant à ses clichés un caractère résolument novateur. Kertész, qui travaille pour divers magazines, s’inspire des divagations surréalistes, tout en innovant par des compositions et des angles de vue insolites : vues plongeantes, paysages saisis derrière des vitres brisées, jeux d’ombres. Le visiteur du Jeu de Paume découvrira des images qui reprennent l’étrangeté des photos de Man Ray et rejoignent l’enquête sociale de Robert Doisneau. André Kertész, qui sera l’un des premiers à travailler avec un Leica, privilégie un point de vue inhabituel sur les choses qu’il photographie lors de ses déambulations urbaines. Véritable journal intime, la pratique photographique est pour lui le moyen de fixer les émotions : « L'appareil photo est mon outil. Grâce à lui, je justifie tout ce qui m'entoure. » Partagé entre son amour pour Paris, les visions nostalgiques de son pays natal et sa vie quotidienne à New York, Kertész s’inscrit dans la lignée des photographes du réel, d’Eugène Atget à Jacques-Henri Lartigue. Peu avant sa mort en 1985 à New York, à l’âge de 91 ans, Kertész continuait à explorer les possibilités plastiques de la photographie et réalisait des Polaroids.

 

 

autoportrait

Cherchant plus à ressentir qu’à décrire, il fut celui qui élabora de nouveaux points de vue (De ma fenêtre) et donna un visage nouveau au reportage photo. Mais il était avant tout un flâneur qui fixait des moments heureux. Sa manière d’interroger la réalité dans ses manifestations optiques, que ce soit dans des jeux de miroirs, à travers des vitres opaques ou dans des reflets, a fait de lui un photographe de l’avant-garde, à la fantaisie toujours étonnante.

 

par Isabelle Doleviczényi-Le Pape