Petit vademecum de la sape à l’usage des non-initiés

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Le quartier de la Goutte d’or à Paris s’anime l’après-midi. Vers trois heures, les vendeurs itinérants sortent leur étal, une boîte en carton, un caddie, ou, parfois, un simple bras tendu, support pour lunettes à soleil ou bijoux fantaisie. Des briquettes de lignite fument dans des braseros, où on fait griller des épis de maïs, et des femmes en robes Dutch Wax proposent du jus de bissap (hibiscus) dans des bouteilles d’eau minérale recyclées. L’Afrique à Paris, où trop souvent, on – et comment interpréter l’indétermination ici ?

– ne perçoit que le côté folklorique, un univers aux antipodes du quartier de Saint-Germain-des-prés. Pourtant, à quelques pas de son cœur, le marché du Château Rouge, parmi les magasins de tissus et de produits exotiques, une boutique, un atelier de création, un sanctuaire de Ya Kitendi, la religion du tissu et le culte de l’habit, transgresse, patiemment, sciemment, les règles de la bienséance et de l’élégance à l’européenne, afin de les transmuer en un nouvel art de vivre, tout aussi légitime que l’originel.

 


La sape est un art

 

sapeIl s’agit d’un homme, d’une idée, d’une tradition vieille de quatre-vingts ans et d’un art, tous réunis dans une boutique, qui porte le nom d’une griffe, et s’appelle Connivences. L’homme, c’est Jocelyn Armel Bizaut Bindickou, dit « le Bachelor », créateur de la griffe et un, sinon le roi de la sape sur la place de Paris. Né avec l’indépendance de son pays, la République du Congo, en 1960, à Brazzaville, berceau de la sape, il incarne ce mouvement, cet art, cet art de la frime, diront certains, dont les origines remontent aux années vingt du siècle dernier. Dandy philosophe, humaniste pacifique et spirituel, le Bachelor présente la sape comme un art de vivre qui dément l’éphémère de la mode.

Le Petit Robert, qui note l’entrée du mot dans la langue française en 1926, ignore les origines africaines de la sape, faisant référence à une possible racine provençale, « sapa », pour dire « parer » ou « habiller ». La date de 1926 est pourtant d’une grande éloquence, car elle reconnaît implicitement l’effervescence provoquée à Bacongo, le deuxième arrondissement de Brazzaville, par le retour des tirailleurs sénégalais au Congo à la fin de la Grande Guerre. Ils apportent avec eux l’élégance vestimentaire française, jusque là apanage des colons. Ils apportent aussi une certaine idée de la liberté, inséparable d’un regard critique sur les abus du système colonial. Parmi eux se trouve André Matsoua. Tirailleur sénégalais, syndicaliste, il quitte Paris pour le Congo vers 1926, muni de quelques beaux habits français et d’un programme ambitieux de formation d’une élite nationale. Arrêté plusieurs fois par la police pour ses critiques de l’administration coloniale, déporté au Tchad en 1929, il y meurt en prison en 1942. Adulé à la fois pour son élégance et pour ses idées, Matsoua lègue à ses compatriotes un exemple qu’ils élèvent à la dignité d’un courant de pensée baptisé le « matsouanisme », un syncrétisme moral et philosophique, évoluant en étroite symbiose avec la mode.


Une mythologie

 

sapeDorénavant, la sape – pour les Congolais, un acronyme qui signifie « Société des ambianceurs et des personnes élégantes » – a partie liée avec un art de vivre soumis à une morale exigeante. N’est pas sapeur qui veut ! Seul celui qui sait réussir le mariage entre l’intérieur et l’extérieur, entre l’être et le paraître, peut être promu dans les rangs de l’aristocratie, où certains noms s’auréolent de la gloire de demi-dieux.

Géographiquement, la sape réunit les deux rives du fleuve Congo, Brazzaville et Kinshasa, et les deux villes, hauts lieux de la « sapologie », partagent leurs saints-patrons. Les Zaïrois vouent un culte à Franco Luambo Makiadi, né en 1938, fondateur du groupe OK Jazz, guitariste, compositeur, et chanteur, considéré comme un des inventeurs de la musique congolaise moderne. A sa mort en 1989, le gouvernement zaïrois proclame un deuil national de quatre jours. Son dernier disque, Attention na Sida, résume, en un geste, en une chanson, l’élégance exigeante de la sape. Ya Franco expose sur la place publique un corps rongé par la maladie afin d'alerter contre le fléau qui, dans la décennie suivant sa mort, ravagera le continent africain.

 

Papa Wemba

 

sapeVénérés sur les deux bord du fleuve, Papa Wemba, chanteur, compositeur, star de la World Music, né, comme Makiadi, dans le Congo belge, aujourd’hui la RDC, fait de la sape un acte de protestation contre un régime, celui de Mobutu Sese Seko, qui veut imposer à son peuple un retour aux racines africaines. Wemba, lui, choisit l’éclat, la couleur et l’élégance européenne. Pendant les années quatre-vingt, pour les Congolais du monde entier, il est le leader incontesté de la sape. Des clubs et des salles de concert de Kinshasa, à ceux de Bacongo ou de Paris, Papa Wemba, habillé et conseillé par les plus grands sapeurs de Brazzaville, exporte le mouvement loin des rives du Congo et lui permet un rayonnement international. A cette époque-là, de nouveaux saints-patrons font leur entrée au panthéon : Christian Dior, Yohji Yamamoto, Fendi, Pierre Cardin, etc. dont les créations deviennent des must pour une nouvelle génération de sapeurs.

Exagération, excès, sont les maîtres-mots de la sape, au résonances parfois dangereuses. En 2003 Papa Wemba est condamné en France à trente mois de prison, dont quatre fermes et à dix mille euros d’amende pour « aide au séjour irrégulier de clandestins sous couvert d’activités musicales ». C’est l’affaire des « faux visas », où Wemba est soupçonné d’avoir utilisé l’argent gagné pour augmenter sa garde-robe personnelle. Rumeur infondée ou réalité ? Suffit-il de dire que Papa Wemba est passé directement de la prison à la scène du Zénith à Paris, serein, élégant, avec une foi en Dieu raffermie par son séjour derrière les barreaux ?

A la fin de la première décennie du XXIe siècle, la sape connaît une consécration d’une autre espèce. Elle entre au musée à travers la photo, un composant important d’une exposition inaugurée en novembre 2009 au Musée Dapper à Paris, L’art d’être un homme. Au même moment sort chez Telegraph Books à Londres, Gentlemen of Bacongo, un recueil de photos de Daniele Tamagni, consacré aux dandys de Brazzaville. Baudouin Mouanda, un des photographes présents au Musée Dapper, expose aussi dans la section « Voies off » des Rencontres d’Arles 2010, où, encore une fois, la sape est à l’honneur.


Mouanda et le Bachelor

 

sapeMouanda, né en 1981, vient à la photo par la guerre. Encore lycéen, il commence à enregistrer les effets de la guerre civile qui déchire Brazzaville, où il habite. C’est le début d’une série de photos qui deviendra « les séquelles de la guerre civile de 1997 », présentée à la Biennale de la photo de Bamako en 2009, en tandem avec une série sur la sape. Diptyque sous forme d’oxymore ou les deux faces d’une même société ? Qui nous approchent au plus près de l’essence de la sape ?

Pour y répondre, « le Bachelor » sera notre meilleur guide. Habilleur-conseil, comme il se définit, de Papa Wemba, grand gourou de la sape, ainsi que des ouvriers africains de la banlieue parisienne, mettant à la disposition de tous son savoir-faire et son génial talent pour des mariages étonnants de couleurs, le Bachelor se défend contre le préjugé qui voudrait que la sape relève de la futilité – d’autant plus qu’il lui attribue un rôle réparateur dans les années qui suivent la guerre civile en République du Congo. Dans un paysage en ruines, parmi un peuple endeuillé, privé de toute distraction, les sapeurs envahissent la rue, la transformant en théâtre ambulant et, à la place d’obus, la bombardent de couleurs, dans le but d’instituer une autre forme de guerre, où l’élégance et le respect l’emportent sur la violence.

 

La sapologie

 

sapeCe sont les débuts de la sapologie, une science de la sape, que sous-tend un véritable art de s’aimer destiné à une jeunesse meurtrie, invitée à se mesurer à travers des joutes de l’élégance. Un revers de pantalon, une rangée de boutons, une paire de chaussettes, la couleur, ce sont les nouvelles armes de la guerre, régie par des lois précises, transformant la lutte fratricide en danse expiatoire. Comme l’explique le Bachelor, en Europe, après une catastrophe, on fait appel à une cellule de crise, composée de médecins et de psychologues. Au Congo, les sapeurs descendent dans la rue.

Un après-midi de septembre, un monsieur corpulent, accompagné de sa femme et de son jeune fils, pousse la porte de la boutique Connivences, à la recherche d’un costume pour le mariage de son fils aîné. Le Bachelor se dévoue pour faire de lui un modèle d’élégance, et comme par magie, devant un petit public composé de la famille et de quelques curieux assis dans la boutique, il transforme un garagiste originaire de la RDC en œuvre d’art, par audace, par excès, par exagération – et par connivence. Car la sape est un art collectif, il ne faut jamais l’oublier. Costume en soie rose à double surpiqûre et aux boutons roses bonbon, chemise blanche, cravate et pochette, rayées rouge vif et blanc. L’alchimie de la sape prend et, pour quelques instants, la petite assemblée échappe au quotidien pour atteindre les hauteurs de l’art.


Nancy Honicker