Entretien Françoise Mainguet / Pierrick Sorin

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Françoise Mainguet : Vous êtes le seul à proposer cette signature empreinte d'humour, d'objets et saynètes du quotidien, présentés de façon absurde, décalée mais en même temps très humaine. Qu'est ce qui vous motive ?

Pierrick Sorin : Fondamentalement, j'ai du mal à croire aux grandes valeurs, spirituelles ou autres, ni au jeu des apparences. Comme je ne crois pas en grand-chose, je crois à la banalité du quotidien, qui est ennuyeuse.

J'essaie de la rendre drôle pour la rendre supportable ! Rien de très original. Un certain nombre d'écrivains ont défendu ce point de vue et ce, depuis longtemps. Si les surréalistes sont devenus surréalistes, c'est parce que le quotidien les ennuyaient. Comme ils ne croyaient pas à grand-chose, ils se sont amusés à partir dans la rêverie pour échapper à un certain nihilisme, comme les dadaïstes.

 

Vous vous sentez proche de cette démarche ?

A l'origine oui, sauf que les dadaïstes aimaient vraiment l'imaginaire, comme Freud. Alors que moi, je n'aime pas vraiment ce qui est de l'ordre de l'imaginaire. Quand je fais sortir un type de la télé, j'essaye de ramener l'imaginaire vers le quotidien. L'imaginaire est cassé par un rappel du réel. Par exemple, le danseur était bien devant une caméra à un moment donné. Il a dû s'arrêter pour demander au metteur en scène s'il devait continuer à danser. Il y a toujours une mise à distance.

Lors de la présentation du Théâtre du Châtelet, vous avez réussi à mettre un institutionnel dans une boite…

En effet, c'est ce qu'il cherchait (1) ! En s'adressant à moi, il voulait que je le maltraite. Il a souffert avec le coton pendant quatre jours. Il a été maltraité au sens propre !

Votre travail semble très solitaire, même s'il y a d'autres personnages, que vous incarnez à tour de rôle comme acteur ou metteur en scène, vous jouez avec une certaine dose de narcissisme et de voyeurisme.

Oui, c'est un travail solitaire. Être fils unique favorise ce genre de comportement ! Tout petit déjà, j'avais alors huit ans je faisais des BD dans lesquelles je me mettais en scène dans des situations assez banales, mais drôles. C'est probablement lié à mon histoire personnelle plutôt qu'à un choix artistique ou à un positionnement intellectuel. C'est aussi une économie de moyens, allant de pair avec la liberté d'action.

 

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En regardant les saynètes présentées dans l'exposition, on se dit que certains dispositifs ressemblent à des hologrammes. On peut faire un parallèle avec la technologie empruntée au théâtre nô…

Ce ne sont pas de vrais hologrammes, c'est la technique du théâtre optique, que l'on retrouve dans les caissons. J'ai appris tout seul, même si, en fait, il n y a pas besoin d'apprendre. Il y en a partout ! Il s'agit de réfléchir pour maîtriser ces jeux de reflets dans le miroir, aléatoires dans le quotidien. J'avais cru l'inventer en 1995, mais je me suis rendu compte que cela existait déjà au XIXe siècle. Mon but n'est pas d'être l'inventeur, mais de trouver des choses.

Comment se passe le processus de création ? Est-ce l'idée qui précède la forme ou bien est-ce en cherchant, en expérimentant, que naissent les idées ?

Les contenus sont souvent prédéterminés par ce que je sais pouvoir faire. Je n'ai jamais l'idée de quelque chose d'irréalisable. Je travaille à la commande même si elles sont libres avec des calendriers et des budgets à respecter. Je ne peux pas m'investir pendant longtemps en travaillant sur des hypothèses. Je m'autocensure donc en termes d'imagination car je vais vers des idées facilement réalisables.

Quels sont vos axes de recherche, vos projets ; plutôt tournés vers la création d'« objets » ou de spectacles ?

C'est davantage ceux qu'on me propose que ceux que je choisis. Je crée pour les occasions. Je crée assez vite mais j'essaie de ne pas m'embarquer dans des processus trop longs. J'aime assez les films car c'est speed, on est moins dans la facilité des arts plastiques. Pour l'avenir, j'ai quatre opéras qui vont se succéder de 2010 à 2013 entre le Théâtre du Châtelet et l'Opéra National de Taiwan ainsi que l'Opéra de Lyon.

Quelles en seront les caractéristiques ? La Sorin's touch ?

Elle est toujours fondée sur le même principe : je crée comme si je faisais un film en direct, les chanteurs sont sur scène devant des caméras. Il y a des écrans bien sûr et on assiste à l'interaction entre eux devant la caméra et ce qui se passe sur les écrans. C'est de la technologie de télévision. On crée une émission en direct. Soit il y a des cameramen, soit les chanteurs se filment eux-mêmes. Le spectacle, c'est cette interaction. Finalement, tout me ramène vers le cinéma, la vidéo, l'image en mouvement. Je ne conçois le spectacle que dans le but de faire du cinéma en direct.

Comment s'est produite cette transition ?

Du jour au lendemain. On est venu me chercher pour que je fasse en grand ce que je faisais en petit (avec ce dispositif de boîtes optiques). J'utilise la technique de l'incrustation en direct également qui me permet de jouer sur les échelles. Ainsi un chanteur peut se retrouver à cheval sur une carotte géante.

Comment se passent vos collaborations avec d'autres artistes, notamment les autres artistes nantais ?

Le moteur de départ, c'est l'artistique, même si j'ai besoin de connivences affectives. Je travaille avec des artistes basés aux Pays-Bas, à Bruxelles, Paris, etc. et, bien sur, des Nantais.

En visitant l'exposition, j'ai eu l'impression d'un voyage dans le temps, entre des figures marquantes comme Bashung, Jacques Tati, Mr Bean et bien sur Buster Keaton. Est-ce une construction ou une coïncidence ?

Ce n'est pas construit mais ce n'est pas une coïncidence. J'ai des affinités artistiques, poétiques, une sensibilité, comme avec Bashung, avec lequel j'aurais aimé travailler, faire un spectacle. Quant à Tati, il fait partie de mes premières influences quand j'étais petit. Mr Bean et Méliès, souvent cités, ont été découverts beaucoup plus tard, vers trente ans, alors que je faisais déjà ce que je fais aujourd'hui. Dès l'âge de douze-treize ans, je faisais des films d'animation, ce qui n'était pas courant à l'époque. J'avais une caméra super 8, et comme je ne pouvais pas monter, il fallait que tout soit dans la caméra dès le départ !

Quelles pourraient être vos meilleures réalisations, les pièces qui vous caractérisent le mieux ?

Ce ne sont pas forcément les mêmes ! Je préfère les plus simples : la série Pierrick et Jean-Loup, ce qui n'est pas installation, ce qui ne joue pas sur la « spectacularisation », la mise en espace de l'image. C'est là que l'on perçoit la qualité d'un propos, lorsqu'il n'y a pas de mise en forme. La qualité d'idée n'a pas finalement pas besoin de la qualité d'image, de la haute définition. J'aime aussi la grande installation sur les saynètes du quotidien comprenant tous les écrans suspendus. Présentée dans de nombreux pays, de la Chine au Canada, elle a eu le même impact car c'est un propos universel.

Si je dois choisir un projet emblématique, c'est le théâtre optique, mais on est loin de ce que je préfère car il joue sur l'illusionnisme visuel et je suis très méfiant par rapport à cela.

Comment êtes-vous arrivé à ce type d'image ?

Ayant fait mes études dans un lycée bourgeois où la littérature avait sa place mais pas les arts plastiques, j'ai été modelé par la littérature et je me méfiais déjà des mots : j'avais écrit un roman dont le titre était Les traîtres mots. En fait, je me méfie encore davantage des images. Je me suis tourné vers l'image car je cherchais des formes nouvelles à explorer et, du côté de la littérature, de l'écriture, j'avais l'impression de ne pas pouvoir proposer quelque chose de nouveau, que tout avait été fait. Quand j'ai commencé l'« auto-filmage », peu de gens pratiquaient cela ! J'avoue que maintenant, en vieillissant, j'ai moins besoin de chercher des formes nouvelles !

Avez-vous envisagé d'utiliser l'Internet pour vos créations ? C'est interactif non ?

En fait non car je n'ai jamais eu le temps de respirer entre mes commandes. Depuis 1993 les projets se succèdent. C'est comme une drogue, j'ai peur de dire non à une commande, peur que l'on m'oublie…

(1) Le directeur du théâtre (ndlr)

Pierrick Sorin a exposé à la galerie EVA HOBER (http://www.evahober.com) à l'automne 2010. Il sera présent au 104, à Paris, en janvier 2011 et dans différents opéras de 2011 à 2013.