Une femme à Berlin

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Isabelle Carré (avec Swan Arlaud) donne vie dans une adaptation théâtrale au bouleversant récit autobiographique d’une femme dans la tourmente noire et crue de la prise en avril 1945 de la ville par l’armée russe. Voyage en enfer.

 

 

 

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Le régime nazi qui s’effondre au printemps 1945 laisse Berlin aux mains de l’armée rouge, ivre de vengeance après les trois années de guerre acharnée qui a ensanglanté l’Est de l’Europe. Commence alors une période de violence incontrôlée, parce que peut être incontrôlable, qui a été passée sous silence la paix revenue. Aux malheurs matériels inhérents à toute guerre s’ajouteront, entre mai et Juin 1945, les violences volontaires et généralisées imposées aux femmes souvent seules, veuves ou attendant le retour des hommes mobilisés.

« Oui, c'est bien la guerre qui déferle sur Berlin. Hier encore ce n'était qu'un grondement lointain, aujourd'hui c'est un roulement continu. On respire les détonations. L'oreille est assourdie, l'ouïe ne perçoit plus que le feu des gros calibres. Plus moyen de s'orienter. Nous vivons dans un cercle de canons d'armes braquées sur nous, et il se resserre d'heure en heure (…) vers 1 heure du matin, j'ai quitté la cave pour regagner le premier étage et m'étendre sur le divan, chez la veuve. Soudaine et violente chute de bombes, l'attaque aérienne se déchaîne. J'attends, je vogue dans un demi-sommeil, tout m'est égal. La vitre a volé en éclats, le vent s'engouffre avec des relents d'incendie . Sous ma couette, j'ai le sentiment imbécile d'être en sécurité, comme si la literie était en métal. Alors qu'en réalisé elle constitue un réel danger. Le docteur H. a raconté qu'un jour qu'il avait dû soigner une femme atteinte par des projectiles dans son lit, des particules de l'édredon avaient pénétré dans ses plaies et il était presque impossible de les en extraire. Mais il arrive un moment où l'on est mort de fatigue, et où cette fatigue l'emporte sur la peur. C'est sans doute pour cela que les soldats du front finissent aussi par s'endormir dans leur gadoue. (….) La veuve s'assied près de moi sur le bord du lit, elle est en train d'ôter ses souliers quand... vacarme, fracas …. Pauvre porte de derrière, pitoyable fortification ! Ca tape, ça cogne, les chaises valsent sur les dalles. On entend des pas qui se précipitent, des hommes qui se bousculent, des voix rudes et grossières. Nous nous regardons. Une fissure dans le mur qui sépare la cuisine de la salle à manger laisse entrevoir une lueur vacillante. Maintenant, les pas sont dans le vestibule. Quelqu'un est en train d'enfoncer la porte de notre chambre. Un, deux, trois, quatre types. Tous lourdement armés, mitraillettes à la hanche. Ils nous jettent un rapide coup d'oeil, à nous, les deux femmes, sans dire un mot. L'un d'eux traverse aussitôt la pièce jusqu'à l'armoire, ouvre les deux tiroirs, y farfouille, les referme brutalement, dit quelque chose d'un ton méprisant et sort à pas lourds. On l'entend fureter dans la pièce voisine qu'occupait jadis le sous-locataire de la veuve, avant de devoir rejoindre le Volkssturm. Les trois autres restent là sans rien faire, chuchotent entre eux, m'examinent à la dérobée. La veuve s'est rechaussée en toute hâte, elle marmonne qu'elle va monter chercher de l'aide dans les autres appartements. Là voilà partie. Aucun homme ne la retient. Que faire ? D'un coup je me sens follement ridicule dans ma chemise de nuit rose bonbon avec ses petits rubans, assise là sur mon lit, devant ces trois gaillards étrangers ( …… )

Revivant au présent ces quelques jours où la morale n’existe plus, Martha témoigne. On entend ce qui ne devait pas être dit, ce qui encore aujourd’hui dans les multiples conflits guerriers qui traversent le monde n’est pas dit ou peu dit : la violence particulière réservées femmes, victimes expiatrices désignées. « Je suis là, comme une poupée, insensible, traînée de gauche et de droite, une chose en bois. » D’abord victime, elle finit pour survivre par négocier et se fait monstre pour supporter l’abomination. « J’éclate de rire au milieu de tous ces pleurs : eh bien quoi, je suis vivante non ? tout finit par s’oublier ! »

 

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La jeune Berlinoise qui a rédigé ce journal, du 20 avril 1945 jusqu'au 22 juin, a voulu rester anonyme. Officiellement inconnue, nous savons pourtant qu’il s’agit d’ une journaliste de 35 ans ayant effectué des voyages à l'étranger et qui écrivit son récit entre avril et juin 45 sur des cahiers d'écoliers, dans des abris anti-aériens qui protégeaient un tant soit peu des bombardements, des pillages et des viols de l'armée soviétique. Elle les recopia quelques mois plus tard sur "121 pages de papier gris, à texture grossière, tel qu'on en fabriquait durant les guerres" et les confia à un collègue journaliste. Sur un ton d'objectivité presque froide, ou alors sarcastique, toujours précis, parfois poignant, parfois comique, Martha décrit la vie quotidienne dans un immeuble quasi en ruine, habité par des femmes de tout âge, des hommes qui se cachent : vie misérable, dans la peur, le froid, la saleté et la faim, scandée par les bombardements d'abord, sous une occupation brutale ensuite. S'ajoutent alors, avec l’arrivée des troupes russes, les viols, la honte, la banalisation de l'effroi. Une vérité sans fard qui fait la valeur de ce récit terrible, tout comme la lucidité du regard porté sur un Berlin tétanisé par la défaite. Un texte où se mêle dignité, cynisme et l’humour qui lui a permis, sans doute, de survivre. « Ce n’est pas tant l’excès qui me met à bout mais ce corps "abusé, pris contre son gré, meurtri et qui répond par la douleur : c'est le quotidien de cette femme, au lendemain de la guerre, dans Berlin délabré, investi par l'Armée rouge. Et c'est celui de milliers d'autres femmes, ailleurs, d'Algérie au Kurdistan, de Bosnie en Afghanistan, plus tard. Mais celle-là a tout raconté, par le menu, dans un journal intime, qui déroule son fil du 20 avril au 22 juin 1945. Son auteur y affiche une énergie vitale à toute épreuve. L'écriture, comme moyen de survie... » soulignait Le Point.


CINGLANT CAMOUFLET A L AMNESIE

 

berlinLe livre fut publié pour la première fois en 1954 chez un éditeur américain, et seulement 5 ans plus tard en Allemagne où il fit scandale. " De toute évidence, le public allemand n'était pas préparé à accepter le récit de faits aussi dérangeants » comme par exemple de choisir de devenir la catin d’un officier, pour bénéficier de sa protection et ainsi éviter la troupe explique Hans Magnus Enzensberger dans la préface. « L'un des rares critiques qui finirent tout de même par faire état du livre déplora ce qu'il appelait l'immoralité éhontée de l'auteur. Le public féminin allemand n'était pas supposé témoigner de la réalité des viols ; pas plus que les hommes allemands n'étaient censés apparaître comme des spectateurs impuissants devant les vainqueurs russes qui s'emparaient de leurs femmes comme d'un butin de guerre."
"La vision politique de l'auteur fut un facteur aggravant ; sans s'apitoyer sur elle-même, elle observe froidement le comportement de ses compatriotes avant et après la chute du régime, et inflige un cinglant camouflet à l'auto-compassion et à l'amnésie de l'après-guerre. Il n'est donc pas étonnant que le livre n'ait rencontré que silence et hostilité."

Par la suite, Martha Hillers, aujourd’hui décédée, ne souhaita pas que son livre soit réédité de son vivant. Il a été réédité en 2001, après avoir été éclipsé durant plus de quarante ans, et vient de donner lieu à une adaptation théâtrale.


PLUME TREMPEE DANS L ACIDE DE LA VIOLENCE QUOTIDIENNE

« Vous avez lu un livre extraordinaire. Il est adapté au théâtre. Vous y allez, impatient, content. Vous assistez à la représentation, et vous ne retrouvez pas sur scène ce que vous avez lu. Ou si peu, ou si mal, que vous voilà à la fin rendu sur les trottoirs parisiens, dépité, triste, et fort mécontent. Ce sentiment est celui qui dominait, mardi 7 septembre, au soir, où fut donnée, au Théâtre du Rond-Point, la première d'Une femme à Berlin, mise en scène par Tatiana Vialle et jouée par Isabelle Carré et Swann Arlaud » expliquait Brigitte Salino dans le Monde. Et, il est vrai que l’interprétation de Isabelle Carré ( au physique d’apparence fragile correspondant peut être bien au personnage), volontairement peut être détachée et atone pour rester dans l’état d’esprit de son auteur lors de sa rédaction, laisse au final une sensation de manque de force et de présence pour un sujet qui aurait peut être mérité une interprétation plus mûre pour rendre ce texte écrit avec une plume trempée dans l’acide de la violence quotidienne.


berlin« Ce qui nous reste de cette guerre c’est ce que nous en avons appris à l’école, les faits, les dates, les chiffres objectifs ; mais l’expérience intime de la guerre nous reste étrangère, ici particulière puisque les Allemands, vaincus monstrueux, deviennent des monstres terrassés dont on peut abuser. Au delà du portrait d’une femme allemande de 1945, le texte nous ramène à la question de la place des femmes dans la guerre, comme butin souvent.». Tatiana Vialle, metteur en scène et adaptatrice du texte, a « voulu , avec des éléments très simples, explorer cet intime de la guerre, évoquer les ruines de la guerre, le délabrement de la ville sans pour autant être dans un décor réaliste. Par une fenêtre ou une porte, marquer un passage possible. L’espace n’est pas véritablement fermé, sur un mur décrépi, on voit des images de Berlin en 1945. Le son et la musique sont très importants. Un univers sonore qui évoque bien sûr les bruits de la guerre mais aussi la musique des russes, joyeuse parfois car il y a dans le texte des moments de fêtes qui ponctuent l’expérience de l’horreur. »
Une mise en scène tout à fait juste : un mauvais lit jeté chaviré au sol, une table supportant une maigre miche de pain, une bouteille et quelques verres. Il ne peut être autrement pour figurer la mansarde de la jeune femme prise dans cette tourmente guerrière dans un immeuble qui tient encore debout et où elle devient une proie. Une brutalité quotidienne, où l’humain finit par trouver vie.

 

« Il montre sa jambe: «Un éclat d'obus y est toujours logé. Je dois me faire soigner.» Je n'éprouve plus que pitié pour lui, à le voir ainsi debout et tout penaud. Je l'invite à prendre place, à s'asseoir. Lui, embarrassé: «Vous devez être fatiguée. Il est si tard. Ne voulez-vous pas vous étendre...?» Il se dirige vers la fenêtre qui n'est plus que pointes de verre et carton, et par laquelle on n'entend plus rien, mais alors vraiment plus rien du vacarme du front; il fait semblant de regarder dehors. En quelques secondes, je me suis partiellement déshabillée, ai enfilé un vieux peignoir appartenant à la veuve et me suis glissée sous les couvertures. Il s'approche du lit avec un siège. Que veut-il? Reprendre la conversation, continuer d'appliquer son guide des bonnes manières, respecter le chapitre «Viols des demoiselles ennemies»? Pas du tout, il veut se faire connaître, sort toutes sortes de papiers de ses poches intérieures, les étale devant moi sur le couvre-lit, rapproche la chandelle pour que je voie mieux. C'est le premier Russe qui se livre ainsi dans le détail. Je sais maintenant comment il s'appelle, quand il est né et où, et sais même combien il possède, car parmi ses papiers se trouve un livret de caisse d'épargne de la ville de Leningrad, avec un montant de 4 000 roubles. Puis il rassemble tous ses papiers et les remet dans ses poches. Il parle un très beau russe, ce dont je peux juger chaque fois que des phrases entières me sont incompréhensibles. Il a des lettres, s'y connaît en musique, s'applique de toutes ses forces à rester gentleman, même dans cette situation. Soudain, il bondit de sa chaise, questionne d'un ton nerveux: «Ma présence vous est-elle désagréable? Me détestez-vous? Dites-le franchement!» «Non, non.» Non, pas du tout, Ça me va comme tu es maintenant. Simplement, j'ai du mal à me faire aussi vite à la situation. J'ai le sentiment désagréable de passer de main en main, je me sens avilie, offensée, rabaissée au niveau d'objet sexuel. Ensuite, me revient la question: «Et si Anatol était parti pour de bon? Si ce tabou édifié avec tant de peine, ce mur protecteur m'était ôté? Ne serait-ce pas bien de reconstruire un autre tabou, qui durerait plus longtemps, de dresser un nouveau rempart autour de moi?» Le major a retiré son ceinturon, ôté sa veste, le tout au ralenti, en me regardant à la dérobée. Je suis assise, j'attends, sens la sueur perler au creux de mes mains, suis prête, puis ne suis plus prête à l'aider. Jusqu'à ce qu'il me demande tout d'un coup: «S'il vous plaît, donnez-moi votre main.» Je le fixe du regard. Veut-il me gratifier d'un baisemain, toujours fidèle à son guide? Ou bien est-ce un diseur de bonne aventure? Le voilà qui me prend la main, la serre fortement entre les siennes et dit, les lèvres tremblantes et les yeux emplis de tristesse: «Pardonnez-moi. Cela fait si longtemps que je n'ai plus eu de femme.» Si je m'attendais à cela. Me voilà le visage sur ses genoux, j'éclate en sanglots, verse toutes les larmes de mon corps pour en faire sortir la douleur si longtemps contenue. Je le sens me caresser les cheveux. Légers bruits à la porte, nous levons les yeux tous les deux. Dans l'entrebâillement, une chandelle à la main, la veuve apeurée demande ce qui m'arrive. Le major et moi lui faisons signe de partir, elle voit bien qu'aucun mal ne m'est fait, j'entends la porte se refermer. Un peu plus tard et dans le noir, je lui ai dit combien je me sentais mal, combien j'étais meurtrie, et l'ai prié d'être doux. Il ne dit mot, fut doux et tendre, trouva bientôt le répit et me laissa dormir. Tel fut mon mardi 1er mai. »

 

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VIVRE ABSURDEMENT COMME UNE BETE

"Je veux vivre absurdement comme une bête". La comédienne conclut sur cette phrase qui résume bien le texte mais qui n'illustre pas vraiment l'interprétation qui en a été donné.
( … ) Il faut du temps pour s'approprier un texte, Isabelle Carré fera sans doute évoluer son personnage jusqu'à le rendre crédible, à la hauteur du témoignage de Martha» soulignait par exemple Vanessa sur son blog. « Ce document très fort est-il une matière propice au théâtre ? » questionnait également Le Point. « Pas sûr. Et le parti pris de mise en scène, sobrissime, et de jeu - voix souvent monocorde, rythme sans ruptures - ne contribue pas à rendre fluide l'ensemble. (….) Isabelle Carré, silhouette frêle, tour à tour harassée, puis debout, fragile, puis déterminée, présence solide, mais ton trop monotone, évite l'écueil du larmoiement et du pathos, tant mieux, mais ne nous embarque pas. Ou peu. Sa parole devrait nous bouleverser, nous glacer, nous emplir d'effroi. Mais elle nous garde à distance ». Laissons effectivement peut être le temps à Isabelle Carré de faire sien ce texte au sein de cette création récente.


par Geneviève CHAPDEVILLE PHILBERT



 

Théâtre du Jeu de Paume Aix-en-Provence 13 déc - 18 déc. 2010

Une femme à Berlin - Création Théâtre du Rond Point - Paris.

Mise en scène de Tatiana Vialle. Avec Isabelle Carré et Swann Arlaud.

Lumières Dominique Fortin, décors  Jean Haas, musique Mahut.

D’après un texte anonyme traduit de l'allemand par Françoise Wuilmart. Copyright Gallimard.


Nouveau Théâtre d'Angers / 24 janv. - 29 janv. 2011