Cannes 2022 : une offre diversifiée

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Pour une cinéphile, participer au Festival de Cannes 2022 signifie naviguer entre une demi-douzaine de salles pendant 10 jours avec un choix d’environ quatre-vingt films proposés par les quatre sélections principales et vivre avec la perpétuelle angoisse de passer à côté d’un chef d’œuvre.

 

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Les quelques propos qui suivent veulent être une aide à la décision car désormais les réservations se faisant en ligne, du moins pour la partie officielle, l’impératif de gestion de l’emploi du temps devient la préoccupation dominante du festivalier.

La Compétition mise sur les valeurs sûres

Pour son 75eme anniversaire, le Festival de Cannes a misé sur les talents reconnus. Sur les vingt-deux films en lice pour la compétition, quatorze sont l’œuvre de cinéastes familiers de Cannes dont quatre palmes d’or (cinq si l’on compte double ceux qui l’ont eu deux fois).

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Parmi ces derniers, les frères Dardenne avec « Tori et Lokita » décrivant le sort de deux jeunes migrants africains en Belgique.

Le Japonais Kore-Eda Hirokazu, dans « Broker » a pris pour thème les baby boxes permettant d’abandonner un enfant de manière anonyme.

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Cristian Mungiu poursuit dans « RMN » sa chronique de la Roumanie contemporaine avec le récit des difficultés vécues par un travailleur expatrié revenu dans son village natal pour les congés de Noël.

Enfin le Suédois Ruben Östlund avec « Triangle of Sadness » décrit la dislocation des rapports hiérarchiques d’une microsociété, celle d’un bateau de croisière de luxe confronté à une tempête.

Deux monstres sacrés, plutôt âgés, dont on n’avait pas de nouvelles depuis quelques années font leur réapparition.

Le premier, David Cronemberg, renoue dans « Les crimes du futur » avec une thématique qui traverse toute son œuvre, celle des conséquences du progrès médical poussé jusqu’aux limites de l’humain.

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« Hi -Han » du second, Jerzy Skolimowski, est un conte philosophique dont le héros est un âne. On ne peut s’empêcher de penser au fameux « Au hasard Balthazar » de Robert Bresson.

On retrouvera également cette année nombre de cinéastes habitués de la compétition, particulièrement des Français.

« Les Amandiers » de Valeria Bruni Tedeschi peint les espoirs et les misères de jeunes étudiants-acteurs de l’école fondée par Patrice Chéreau à Nanterre. Le rôle du maître est tenu par Louis Garrel.

« Stars At Noon », tourné en anglais par Claire Denis avec Robert Pattinson dans le rôle principal, a toutes les apparences d’un film d’aventures exotiques ayant pour contexte la révolution sandiniste. « Frère et sœur » d’Arnaud Déplechin décrit la rencontre, à l’occasion du décès de leurs parents, d’une fratrie qui s’évite d’ordinaire. Le frère et la sœur sont interprétés par Melvil Poupaud et Marion Cotillard

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Un des rares auteurs américains présents à Cannes est James Gray avec « Amagedon Time », chronique de la vie de collège dans le Queens en 1980, au temps où y régnait en maître le père de Donald Trump.

Après « Letto » (2019) et la « Fièvre de Petrov » (2021), Kirill Serebrennikov, le Russe que tout le monde aime bien à Cannes, vient présenter « La Femme de Tchaïkovski » dans lequel il aborde l’homosexualité du fameux compositeur, sujet tabou à Moscou.

Park Chan-Wook, le maître coréen de l’horrifique sophistiqué, dans « Decision to Leave », amènera les spectateurs à suivre un détective venu enquêter sur une mort suspecte dans une région montagneuse.

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La compétition est également ouverte à quelques réalisateurs s’étant fait remarquer au cours des saisons précédentes. Ainsi, l’Américaine Kelly Reichardt avait, en 2020, séduit Deauville et Venise avec son western mélancolique, « Firtst Cow ». Son dernier opus « Showing Up » traite des rapports entre la vie personnelle et la création artistique.

On ne connaît rien du thème de « Leila's Brothers », dernier film de l'Iranien Saeed Roustaee auteur de l’hallucinant « La loi de Téhéran ».

Le Suédois d’origine égyptienne, Tarik Saleh, après « Le Caire Confidentiel » (2017), s’intéresse dans « Boy from Heaven » aux luttes de pouvoir à l’intérieur d’une prestigieuse université religieuse du Caire.

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Ont été invités à concourir quelques jeunes pousses écloses lors des précédentes éditions du Festival de Cannes.

Deux jeunes cinéastes, la Française Léonor Serraille et le Belge Lukas Dhont ont chacun été distingués par une Caméra d’Or (prix du premier long métrage de fiction), respectivement en 2017 et 2018. Tandis que Lukas Dhont peint les tourments sentimentaux de deux préadolescents, Léonor Serraille nous fera partager l’installation en banlieue parisienne de deux frères et de leur mère venus de Côte d’Ivoire à la fin des années 80.

Le cinéaste danois d’origine iranienne Ali Abbasi avait séduit les spectateurs d’Un certain regard en 2018 avec « Border », conte nordique et réflexion sur la frontière entre l’humain et le non humain.

Avec « Les Nuits de Mashhad », il décrit l’obsession de pureté d’un père de famille voulant combattre le vice en assassinant les prostituées de la capitale spirituelle des chiites.

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Il existe enfin un petit contingent d’œuvres de cinéastes peu distribués en France même si le Festival de Cannes les a périodiquement invités. Ainsi l’Italien Mario Martone, dans « Nostalgia », décrit le sentiment qui étreint le natif de Naples revenu dans sa ville après 40 ans d’absence.

Le tandem belge Charlotte Vandermeersch - Felix Van Groeningen présente « Huit Montagnes », le récit d’une amitié dans le Val d’Aoste entre un garçon du cru et un citadin.

Pour être exhaustif signalons la présence dans cette liste de l’Espagnol Albert Serra avec « Tourment sur les îles ».

La sélection des films en compétition est donc à la fois sage et diversifiée. Il est, comme d’habitude impossible de faire un pronostic car, comme l’ont enseigné les précédents palmarès, la surprise serait qu’il n’y ait pas de surprise.


Un Certain Regard de plus en plus pointu

En opposition à la Compétition, la section un certain Regard s’ouvre plus que jamais aux jeunes cinéastes venus de tous les pays, notamment ceux dont la production est très peu connue. Sur vingt longs métrages, la moitié sont des premiers films ou l’œuvre de cinéastes jamais précédemment sélectionnés à Cannes.

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Parmi les pays représentés, signalons l’Ukraine avec « Butterly Vision » de Maksim Nakonechnyi qui parle de la guerre.

Le Pakistan est pour la première fois présent à Cannes avec Saim Sadik, auteur de « Joyland » traitant de la volonté de liberté d’un individu face au poids de la famille.

« Domingo et la Brume » est l’œuvre de Ariel Escalantemeza venu du Costa Rica. Dans ce récit, Domingo sexagénaire s’oppose aux magouilles de promoteurs opérant dans de son quartier.

La palestinienne Maha Haj dans « Mediterranean Fever » peint les relations entre un écrivain dépressif et son escroc de voisin.

Notre attention a été particulièrement attirée par les premiers films suivants.

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« Metronom » du Roumain Alexandru Belc dans lequel sont décrits les quelques jours que passent ensemble deux jeunes amoureux en 1972. Il va bientôt quitter définitivement le pays, elle va rester...

Dans « Plan 75 » du Japonais Hayakawa Chie, il est question du Japon du futur où l’on encourage les plus de soixante quinze ans à se faire euthanasier. Une version SF de « La Balade de Narayama » de Shōhei Imamura (1983) ?

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« Corsage » de l’autrichienne Marie Kreutzer s’intéresse au sort d’Élisabeth d’Autriche (Sissi) qui doit, à quarante ans passés, continuer à rester la jeune, belle et silencieuse impératrice

« Rodéo » de la française Lola Quivoron nous parle de jeunes motards pratiquant le dangereux cross-bitume, cette mode qui consiste à rouler à pleine vitesse et effectuer des figures acrobatiques avec sa machine.

« Harka » du tunisien Lotfy Nathan se penche sur le sort d’Ali qui survit grâce à de petits trafics et qui doit, après le décès de son père, subvenir aux besoins de ses deux sœurs.

Pour finir, signalons que la seule concession de la sélection au cinéma grand public a été le choix du film d’ouverture : « Tirailleurs » de Mathieu Vadepied avec Omar Sy dans lequel ce dernier est Bakary qui s’engage dans l’armée française en 1917 pour veiller sur son fils Thierno enrôlé de force dans les troupes coloniales.

La Quinzaine des réalisateurs aime le mélange des genres

Y-a-t ‘il une différence entre la Quinzaine et Un Certain regard ?

On est en droit de se poser la question quand on constate les similitudes entre les deux sélections. Tous deux accueillent des premiers films (plus ou moins 50 % des effectifs), tous deux sont également ouverts aux cinémas du monde. Pourtant, si l’on regarde de plus près, la différence est manifeste. Un Certain Regard comme la Compétition sont soumis à des règles non écrites, celles qui excluent le cinéma « non sérieux », c’est à dire les comédies, les polars, etc. A la Quinzaine, tout dépend du dirigeant du moment, aujourd’hui, Paolo Moretti, hier Édouard Waintrop, chacun marquant la sélection de sa personnalité.

C’est pourquoi peut-on y voir des films de genre, des comédies aussi bien que des documentaires et des films expérimentaux. Les auteurs confirmés y côtoient les débutants.

Quels cinéastes reconnus trouvera-t-on dans les 25 films sélectionnés ?

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« Alice et le Maire » avait été un des événements de la Quinzaine 2019. Son réalisateur, Nicolas Pariser, revient en 2022 avec « Le Parfum vert », comédie policière dont les acteurs principaux sont Vincent Lacoste et Sandrine Kiberlain.

Mia Hansen-Løve était en compétition en 2021 avec « Bergman Island ». Cette année, elle présente à la Quinzaine une comédie dramatique, « Un Beau matin » avec un très beau casting : Léa Seydoux, Melvil Poupaud, Pascal Greggory et Nicole Garcia.

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Le réalisateur italien Pietro Marcello avait donné en 2019 une adaptation appréciée de « Martin Eden » de Jack London. Son « Envol », conte musical, est issu de « Les Voiles écarlates » de l'écrivain russe Alexandre Grine.

Le cinéaste portugais João Pedro Rodrigues est connu pour quelques films ayant fait scandale ( « Fantasme », « Mourir comme un homme », « l’Ornithologue »). Son dernier opus, « Feu follet

est un conte érotique dans lequel un prince découvre la vie dans une caserne de pompier...

Philippe Faucon, l’auteur de « Fatima » décrit dans « Les Harkis » les trente derniers mois d’une unité de supplétifs pendant la guerre d’Algérie.

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Enfin comment peut-on qualifier l’essai cinématographie d’Annie Ernaud, et son fils David Ernaux-Briot, « Les années super 8 » ? S’agit-il d’un documentaire ou d’une auto-fiction ? Le matériau est constitué des films de famille accumulés au cours des ans. Le commentaire est un texte écrit et dit (?) par l’écrivaine.

La Semaine de la critique, sereine sexagénaire

La vénérable Semaine de la Critique qui fête cette année son soixantième anniversaire a tout lieu d’être satisfaite de sa formule. Cette dernière repose sur une sélection limitée à onze longs métrages et à la savante composition de sa programmation mélangeant comédies et films à thèse, recours à des cinéastes d’expérience et fait appel aux jeunes talents. C’est sans doute pour cette raison que la quasi-totalité de sa sélection est généralement diffusée en salle dans l’année qui suit.

Cette année la Semaine a réussi la performance d’être à la fois en situation de quasi-parité (5/11) et de prédominance de premiers films (8/11) avec une majorité de comédies, comédies sentimentales et tragi-comédies.

Nous avons particulièrement retenu :

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« When You Finish Saving the World » de l’acteur américain Jesse Eisenberg sur les relations explosives entre une mère politiquement engagée et son jeune fils musicien en quête de célébrité sur les réseaux sociaux ;

« Imagine » de l’iranien Ali Behrad, balade amoureuse entre un chauffeur de taxi et sa cliente ;

et « Next Sohee » de la coréenne Jung July qui dénonce l’exploitation effrénée de la jeune génération dans le monde du travail.


Bernard Boyer