Petits Boulots pour vieux clown de Mattei Visniec au Toursky du 7 au 29 janvier.

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Une fraternité chevillée à l’humour et portée par trois acteurs magnifiques

Dans une pièce enfumée et sans fenêtres, un clown assis dans un fauteuil attend. Mais quoi ? L’heure d’un rendez-vous improbable ?

Un deuxième entre en scène traînant une valise.

 

« C’est vous qui fumez ? » Le bruit claironnant d’un siphonage de tarbouif retentit, l’enchifrené de circonstance est démasqué, la marque reconnaissable d’un talent qui le propulsa jadis au plus haut de son art, juste ce qu’il fallait pour que tous les deux se reconnaissent et se tombent dans les bras en accolades matoises, embrassades et autres cajoleries. Le ton est donné, très vite la farce commence à prendre à travers toutes sortes d’escalades de langage, chacun voulant prouver qu’il est meilleur que l’autre. Ça couine et ça jabote, ça grince et s’envole jusqu’aux limites de la déraison. D’ailleurs que pourrait traduire la raison dans ces vies brinqueballées où le réel apparaît sous les dehors d’une mascarade où chacun joue sa partition en solo.

Ici, ce ne sont pas les portes qui claquent mais les valises qui s’entrechoquent.

Quelles chimères renferment-elles ?

Spectacle

Lors, on assiste à une partie de ping-pong verbale où les egos se dilatent et débordent. La meute des souvenirs est lâchée ; le ton monte, s’emporte, fuse, ricoche, tonne ; nos deux comparses s’empoignent dans un rythme endiablé. C’est que les bougres font feu de tout bois pour s’imposer. Rien n’est épargné tant cette fichue compétition prend le dessus. Le premier ne manque jamais de dénigrer le second en tirant la couverture à lui.

Quelques facéties et mimiques plus tard, quelques bonnes engueulades plus loin, apparaît le troisième lascar. Ils sont maintenant au complet : Nicollo, Filipo, Peppino. Le verbe est dru, les ripostes souvent fatales ! On s’explique, se raille, se bouscule comme dans une cours de récré.

Les codes du théâtre sont mis à dure épreuve, souvent même à l’envers.

Et voilà notre trio chauffé à blanc, trois vieux clowns sur le déclin, dopés par une drôlerie carnassière qui les mène à s’entre-bouffer pour défendre l’idée d’un art du cirque que le monde moderne met mal en point. Un lointain souvenir du temps où ils rayonnaient ensemble chez Humberto. Mais que l’on ne s’y méprenne point ces trois fagotins en habits de scène sont marqués par les brûlures d’un désespoir rentré. Chacun va rivaliser d’inventivité pour démontrer que le temps ne fait rien à l’affaire et qu’ils sont toujours, et plus que jamais, mus par une ardeur intacte.

Serge Barbuscia, coiffé de son petit chapeau fétiche, improvise une séance de mime qui nous rappelle furieusement le final du Blow up d’Antonioni où se joue une partie de tennis avec une balle imaginaire ; Richard Martin, fleur rouge à la boutonnière, poétique et débordant d’ingéniosité dans la maîtrise d’un tour de magie dont il a le secret, une boîte noire pour unique accessoire, rien à l’extérieur, rien dedans, mais où, tout à coup, il fait s’échapper une enfilade de ballons rouges ; quant à Pierre Forest, le lyrique à la lavallière vermillon, entièrement vêtu d’un habit sombre, il se joue de ces compagnons en se faisant passer pour mort, ce qui est le comble du subterfuge et de la manigance. De la toute belle trouvaille ! Le bouche-à-bouche ne semble pas fonctionner… Ciel, est-ce qu’il respire ? Vit-il encore ? L’inquiétude atteint son paroxysme. Mais non, il vit ! Vous avez dit supercoquentieux ? On culmine dans les hauteurs inopinées de la bouffonnerie intégrale. Alors, qui est le meilleur ? Difficile de les départager car ensemble ils forment une même entité qui fait exploser toutes les variantes de la truculence.

L’écriture dramatique de Matei Visniec est ample et directe, soulignée d’une verve qui jamais ne se démet, imagée, drolatique, mais point trop car les fondements de cette pantalonnade sous-tendent une satire cuisante du burlesque épaulée par toutes sortes de distorsions de style qui rappellent la littérature de l’absurde d’après-guerre où l’ordinaire neutralité des personnages le dispute à la noirceur de la vie.

Maniant un ton qui frôle l’univers insolite d’un Ionesco ou l’âpreté parodique du pessimisme de Beckett, chacun de ces trois clowns à la dérive appuie à tour de rôle sur l’imaginaire pour en faire apparaître la farce cachée, déployant tant d’astuces, tant de roueries que tout finit par devenir illusion, métaphore, mais aussi allégorie métaphysique.

Virginie Lemoine nous propose une mise en scène et une direction d’acteurs qui ne supportent aucune afféterie ; simple et dépouillée, elle offre à la pièce ce supplément de petits riens qui forge les grandes entreprises. Elle égrène les cinglures du temps avec délicatesse, recréant la trame nostalgique d’une époque révolue, quand la camaraderie et la tendresse complices donnaient à l’art du cirque une coloration si particulière.

Jean-Pierre Cramoisan

illustration Johanna Heeg


Petits boulots pour vieux clown sera au Théâtre du Balcon à Avignon du 17 au 26 février.

https://www.youtube.com/watch?v=EDhefmlW1E8