31ème Festival MANCA

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Le festival Manca retenait cette année la thématique de « La Voie humaine » et répondait sans-doute ainsi aux préjugés qui assaillent la musique contemporaine (« manque de sens » pour certains, « froideur » des nouveaux langages musicaux pour d'autres, etc. ). Mais peu importe les idées reçues et pollueurs de toutes sortes, ce qui compte c'est d'abord que de tels événements continuent d'exister et que des centres nationaux de création comme le CIRM ou d'autres (CESARE, GNEM, etc. ) veillent justement à mettre en évidence toute la profondeur de la création musicale contemporaine.

 

Ceci nous est apparu particulièrement tangible lors de l'écoute de certaines œuvres au programme de l'édition 2010 ; nous n'avons pas pu suivre entièrement le déroulement de ce festival mais nous tenterons d'en évoquer ici quelques moments.

 

 

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Christian SÉBILLE

 

mancaL'ouverture du festival, placée sous le signe de la surprise, proposait du théâtre sonore dans un lieu dédié habituellement aux arts visuels, le Museav, puis un concert multimédia qui emplit la salle du TDN, rivalisant ainsi avec la manifestation « C'est pas classique » à quelques pas (Acropolis). Nous avons commencé, pour notre part, avec le 3ème événement des Manca, qui se déroulait à l'Espace Magnan le mardi : au programme, une œuvre pour bande magnétique et instruments - objets intitulée La position du preneur de sons extraite du Cycle Les Villes imaginées de Christian Sébille et sous-titrée très joliment par le festival « Métaphores Musicales ». Ce compositeur dont le travail s'inscrit dans l'utilisation des musiques mixtes, (comprenant à la fois un support, la bande magnétique par exemple, et des sons produits sur scène) nous donna en partage son carnet de voyage sonore. A l'aide de son assistant musical, Samuel Alain qui l'a accompagné durant ses pérégrinations, Christian Sébille nous relata, d'abord par quelques mots dits sur scène et des sons enregistrés mais aussi reproduits de manière concrète avec des objets, ses séjours en Afrique, en Amérique du sud et en Europe. Il nous indiquait par ailleurs précisément les sites desquels avait eu lieu les prises de son : cathédrales, rues, marchés, fenêtres d'hôtels, etc. ; un côté didactique et des détails qui ont provoqué parfois le relâchement de notre attention... Puis durant la seconde partie de ses métaphores musicales, Christian Sébille nous plongea d'avantage dans un registre électroacoustique, sans prises de paroles cette fois, où les sons que nous avions pu écouter précédemment se retrouvaient complètement transformés par le dispositif électronique : cette transfiguration sonore nous fit voyager de manière plus poétique car nous étions d'avantage du côté de l'évocation que de la description. Ce carnet apparaissait alors beaucoup moins linéaire car il rendait à ces villes traversées par Christian Sébille toute leur profondeur, déployant par là même leur vies imaginaires.


Tapio TUOMELA


mancaUn autre rendez-vous tout aussi poétique nous attendait deux jours plus tard, à l'Eglise Saint François de Paul, avec Musicatreize, un ensemble modulable constitué ce soir-là de 8 voix et 6 instrumentistes sous la direction de Roland Hayrabedian. Avec l'aide d'un récitant, ces musiciens interprétèrent une œuvre du compositeur finlandais Tapio Tuomela qui a décidé de mettre en musique une légende populaire de son pays Antti Puuhaara. Un travail effectué en collaboration avec Erik Söderblom (texte). Ce conte relate les aventures d'un jeune homme adopté par un marchand aussi fortuné que vorace et destructeur. Le personnage accomplit malgré tout son destin, traversant ainsi rivières et forêts peuplés d'êtres imaginaires, _ voyage initiatique dont le personnage sort évidement vainqueur. Il s'agissait ici d'une version concert, donc sans décors, marionnettes et jeux d'ombres, prévus dans le spectacle initial ; il en résulta une mise en scène sobre qui allait finalement à l'essentiel. Les dialogues en français étaient encadrés par des chants chorals en finnois ou des interventions instrumentales. Un très beau moment où nous avons apprécié autant la singularité et la richesse du propos musical que la magie de ce conte venu du nord.


Les Manca : Un espace de création ouvert aux étudiants...


Même si nous n'avons pas pu y assister cette année, il est important de mentionner les forums étudiants qui eurent lieu également en milieu de semaine. Ils permirent au public d'apprécier le talent de jeunes compositeurs et interprètes issus des classes des conservatoires de Monaco, Nice et Cunéo mais aussi venus du Pérou, de Corée, de Belgique ou de Paris. Au final, une dizaine de pièces dont certaines étaient jouées pour la première fois. Ce fut également l'occasion de se laisser surprendre par l'acousmonium du conservatoire de Nice, un orchestre de hauts parleurs à 30 voies de diffusion destiné à interpréter en concert des œuvres acousmatiques, mettant en avant la spatialisation du son, de manière extrêmement fine.


Rencontres franco-russes...


mancaPuis vint le weekend de clôture de cette 31ème édition où les Manca mettaient la Russie à l'honneur, s'inscrivant, de cette manière, dans le programme d'échanges économique et culturel de la manifestation nationale « Année croisée France-Russie » ; une opportunité pour compositeurs et interprètes des deux pays de tisser des liens fructueux. Nous avons ainsi été conviés tout d'abord à un « Atelier Franco-Russe » qui se déroulait au Théâtre de la Photographie. Ce concert correspondait à l'aboutissement d'une résidence au CIRM et au CESARE, de deux jeunes compositeurs russes. Leurs courtes pièces où dialoguaient instruments et dispositif technologique furent présentées par des solistes moscovites issus du Studio for New Music ensemble. Toutes deux suggéraient des univers riches d'innatendus ; on y décelait, en même temps, une sorte de dimension physique très forte. La première, (re)current d'Alex Nadzharov, réunissant violoncelle, piano, percussions et électronique, mettait à jour une sorte de spontanéité d'écriture et des textures de timbre contrastées. La seconde, Fluting point de Nikolay Khrust, pour flûte, percussions et électronique explorait quelque chose qui s'apparentait à un souffle, une sorte de respiration ancestrale. Deux compositeurs prometteurs...


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La soirée se poursuivait au théâtre de l'Opéra avec un concert symphonique et l'Orchestre philharmonique de Nice, habitué des Manca. Dirigé pour l'occasion par le grand chef russe Igor Dronov, il interpréta d'abord le Concerto pour violon de György Ligeti avec en violon solo, Stanislav Malyshev. Cette œuvre emblématique de la dernière période du maître hongrois se caractérise par une polyrythmie complexe et de nouveaux principes d'écriture harmonique, produisant une matière musicale très dense. Elle a eu par ailleurs le mérite de nous faire découvrir des instruments à vent peu courants tels que la flûte à coulisses ou l'ocarina, instrument de petite dimension et de forme ovoïde, qu'on retrouve autant en Afrique et en Amérique du sud que dans les orchestres européens du 19ème siècle ; ces deux instruments émettaient des hauteurs imprécises et engendraient ainsi des climats particuliers.

 

La seconde œuvre au programme, Peinture d'Edison Denisov, nous est apparue un peu plus « académique », ou du moins a-t-on eu plus de difficultés à y entrer, sans doute à cause de la force émotionnelle véhiculée par le Concerto pour violon de Ligeti dont on a peut-être eu du mal à se dégager malgré l'entracte. Elle a eu cependant l'intérêt de nous rappeler les liens forts qui existent entre art visuel et musique. Avec Peinture, le compositeur russe crée une de ses première pièces pour grand orchestre (en 1970) à partir d'une œuvre picturale et rend hommage, de cette manière, à 3 tableaux d'un de ses amis, l'artiste Boris Birger. Ceux-ci représente une nature morte, une situation tragique et un nu que l'œuvre de Denisov a semblé épouser par son déploiement en trois mouvements mais aussi en développant des motifs qui rappellent des éléments significatifs de chaque tableaux.

 

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Ce concert symphonique se terminait sur un événement : une création mondiale de Hugues Dufourt qui nous invitait à un Voyage par delà les fleuves et les monts. Encore ici, une passerelle se tissait entre arts visuel et musical puisque Hugues Dufourt a tenté avec cette pièce pour grand orchestre de donner un prolongement musical à une peinture d'un maître paysagiste chinois du moyen-âge, Fan K'uan.

 

Lorsqu'il évoque son travail de composition à partir d'art pictural (il a entre autres travaillé à partir de Goya, Rothko, Bruegl, Poussin), le compositeur ne parle pas vraiment de transposer un langage pictural en langage musical mais d'avantage de révéler « ce fond d'existence qui est unique », une sorte de « tonalité fondamentale d'existence »... Peut-être, doit-on entendre par là qu'il donne à l'œuvre picturale une sorte de résonance poétique de ce qui constitue l'essence de l'œuvre, sa vérité la plus intime, la plus essentielle... Quoi qu'il en soit, il en a résulté une pièce symphonique au caractère puissant et mystérieux qui se déployait d'un seul tenant et nous a captivés durant 25 minutes.


Les compositeurs russes à l'honneur...


mancaLe lendemain, un concert à l'église Saint François de Paul venait compléter ces rencontres avec la Russie. Nous retrouvâmes le chef Igor Dronov mais cette fois à la tête du Studio for New Music ensemble, _ ensemble modulable de 18 musiciens qui depuis un peu plus de 15 ans diffuse la musique contemporaine russe à travers le monde. Au programme, des œuvres de compositeurs russes créés entre les années 90 et 2010 : encore une fois, Edison Denisov avec sa Symphonie de chambre n°2, _ une œuvre que l'on a appréciée d'avantage que celle proposée la veille, peut-être en raison de son caractère plus intimiste. Suivait un Hommage à Honegger de Yuri Kasparov crée en 2005 pour le 50ème anniversaire de la mort du compositeur, faisant notamment allusion au Pacific 231 et au 5 Symphonies d'Honegger. Ce concert fut également marqué par une création mondiale : Parataxe d'Igor Kefalidis, œuvre qui avait la particularité d'être basée sur la déclinaison sonore d'un texte constitué de 91 mots rares. En seconde partie, nous avons pu découvrir une jeune compositeur russe Olga Bochikhina qui présentait pour la première fois en France X.II (Chagall's clock), une œuvre de 2010 « écrite, explique-t-elle, suite à un choc ressenti lors d'une exposition de Marc Chagall, devant un ensemble de toiles où l'image du temps était gravée... ». Ces moments musicaux russes se terminaient par une pièce de Vladimir Tarnopolski Cassandra, belles résonances à la thématique des prophéties de Cassandre, _ une œuvre un peu plus longue que les précédentes mais qui a retenu toute notre attention.

Ces concerts placés sous le signe de la Russie clôturèrent donc la 31ème édition du Festival Manca qui nous offrit encore cette année, un coup de projecteur pertinent sur la création musicale contemporaine.

par Géraldine Martin