Sami Frey signe la mise en scène et interprète magnifiquement en solo « Premier Amour » de Samuel Beckett.

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Il est seul en scène, sans fard collé contre le rideau de fer du théâtre, celui qui est obligatoire pour des questions de sécurité pour empêcher la propagation d’un éventuel feu vers le public, et dont il se sert ici pour en être plus proche. Deux bancs qu’il longe de façon lente, méthodique et rythmée par le son d’une stridente sonnerie qui pourrait être celle d’une prison ou d’un hôpital psychiatrique, rappel à l’ordre et à l’ordonnancement en tous cas d’un lieu hors du temps.

 

« Pour le présenter, en ce moment je pense au Beckett des dernières années de sa vie logé dans l’annexe d’une maison de retraite médicalisée « Le tiers-temps », il y occupe seul une chambre qui donne sur un petit jardin où il peut sortir prendre l’air… » Imperméable et pantalon gris, une musette en bandoulière, un chapeau mou aplati dans sa main. Sami Frey est ce personnage qui raconte sa découverte de l’amour.

 

 

premier amour

REPETITIONS SUR LES BANCS PUBLICS DANS PARIS

« Le texte de Beckett est véritable épreuve à apprendre. J’ai commencé en janvier et j’ai vraiment mis 5 à 6 mois avant de pouvoir réunir tous les morceaux à la fois, et encore un peu de temps pour arriver à une sorte de fluidité, que ça ait l’air de vraiment sortir de moi sans effort. On me proposait une lecture, j’ai voulu une interprétation », que le comédien a mise au point sur des bancs publics parisiens. « Pour cette pièce ça m’a aidé à donner une grande réalité à ce que j’allais faire sur un plateau, à rapetisser le jeu que d’être confronté à des conditions naturelles, de voir tout ce que l’on peut faire ou ne pas faire sur un banc. De toutes façons, avec cet engouement actuel pour le téléphone portable avec micro, je n’ai pas eu l’air d’un fou… ». Sami Frey dit également avoir choisi son cadre, celui du théâtre de l’Atelier où a été créée la pièce à Paris, « un des deux ou trois grands théâtres où l’on peut vraiment exercer son métier dans toute sa plénitude, un cocon, un bijou ». Le Jeu de Paume à Aix-en-Provence semblant avoir été retenu pour les mêmes critères. « J’ai voulu une grande proximité avec le public, ce qui me donne une souplesse et une élasticité que je n’aurais pas obtenu dans un grand endroit ». Et le pari est réussi.

 

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IL SOUFFRE, ET LE MOYEN DE NE PLUS SOUFFRIR C EST DE RENCONTRER CETTE FEMME

« Elle s’est mise à se déshabiller. Quand elles ne savent plus que faire, elles se déshabillent. C’est sans doute ce qu’elles ont de mieux à faire. Elle enleva tout, avec une lenteur à agacer un éléphant, sauf les bas, destinés sans doute à porter au comble mon excitation. C’est alors que je vis qu’elle louchait. Ce n’était heureusement pas la première fois que je voyais une femme nue. Je suis donc resté. Je savais qu’elle n’exploserait pas …… Vous ne vous déshabillez pas ? dit-elle. Ooooh, vous savez, moi je ne me déshabille pas souvent. C’était vrai. Moi, je n’ai jamais été un type à me déshabiller à tout bout de champ ». Un extrait de Premier Amour . « Cette nouvelle m’a séduite parce que la langue française dans laquelle Beckett a commencé à écrire à ce moment là est tout à fait délicieuse, drôle, terrible, d’un humour ravageur. J’ai tout de suite perçu ça et vu l’opportunité de raconter cette histoire qui a été écrite alors que Beckett n’avait que 39 ans et qui a été retrouvée je crois par Jérôme Lindon, qui a fait retravailler Beckett dessus alors qu’il avait à cette époque là un peu plus de 60 ans. Je me suis donc servi aussi de cette différence d’âge, moi-même ayant un peu plus encore, pour incarner ce personnage et ça a beaucoup compté dans ma conception du spectacle » indiquait le comédien sur le plateau de LCI. Quant à Beckett, il déclarait lors d’un entretien, en février 1961, « J’ai pu penser à Molloy et aux autres le jour où j’ai pris conscience de ma folie, ce n’est qu’à dater de ce jour-là que je me suis mis à écrire les choses telles que je les sens. ». « Premier amour », écrit en français en 1945, date de l’époque de cette prise de conscience… Nourri des aventures de Samuel Beckett, ou pas, en jeune homme - avec ce qu’il est bien obligé malgré lui de nommer amour.

UN EVENEMENT QUI AURAIT EU LIEU DANS LA VIE D’UN HOMME

« J’ai découvert tard dans ma vie à quel point les écrits de Samuel Beckett me touchaient. A quel point la profonde humanité de ses personnages, le rythme de ses phrases, la musicalité de son français, son humour terrible, sa poésie, m’étaient proches sans effort » écrit Sami Frey évoquant son désir de jouer et mettre en scène Beckett. « J’ai choisi d’en faire un homme qui se souvient d’un événement qui aurait eu lieu dans sa vie qui serait un premier amour. Alors, ce souvenir diverge un peu à certains moments. Est-ce que c’est un premier amour, ou est-ce l’amour en général ? On peut penser les deux choses à la fois. » Un amour qui dérange le personnage, à travers cette femme « tenace ». « Elle le dérange, comme il dit, car je crois qu’il n’était pas dans ses projets de rencontrer l’amour. Il n’en avait jamais entendu parler. Il n’avait même pas idée de ce que ça pouvait être ». Le personnage illustrant bien l’imprégnation sur Beckett de Schopenhauer avec cette idée du rien  d’arriver à un certain bonheur en éliminant toute sorte de désir qui rentre là, en contre point plutôt humoristique.  Une drôlerie déchirante qui prend le public tout à fait au dépourvu parce qu’elle révèle une sincérité complètement déroutante. Le personnage de Beckett est une sorte de simple qui dit les choses comme elles sont, sans rien maquiller, y compris ses sentiments. « Car, il tombe réellement amoureux à l’intérieur de l’histoire. Et il se trouve avec un amour dont il ne sait pas comment se débarrasser. Il souffre, et l’idée c’est d’arrêter cette souffrance. C’est pour ça qu’il doit revoir cette femme, la rencontrer. Et, quand il la rencontre, il se passe autre chose » poursuit encore le comédien.

 

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ESTHETIQUE BECKETTIENNE

Ce n’est pas la première fois bien sûr que Sami Frey fait sien Beckett. Déjà, en 2007, il offrait une lecture magistrale de Cap au pire, l'un des textes les plus radicaux, les plus purs du grand Sam. « Je l’ai croisé en 1963 pendant que je répétais Le soulier de satin où j’interprétais Rodrigue. C’était un homme magnifique. Sa haute silhouette osseuse, son visage émacié, son regard saisissant. C'est à la même époque que Madeleine Renaud a créé Oh les beaux jours, et il était souvent au théâtre, impressionnant évidemment. Et, curieusement la beauté physique a beaucoup compté, de même que toute l’esthétique beckettienne dont on a beaucoup de mal à se débarrasser. C’est une chose dont je me suis débarrassé. Le spectacle n’est pas monté dans une esthétique figée, ce qui est souvent le cas de mises en scènes actuelles où les gens sont complètement tétanisés devant l’esthétique beckettienne. » Sami Frey voyage léger.


ELEGANCE POUR TENIR A DISTANCE L’INESSENTIEL

« J’aime la façon dont Beckett aborde les thèmes, son humour absolument détergent, sa manière de ne pas en rajouter (à contrario de Joyce dont il a été l’assistant), de rapetisser et de s’intéresser aux petites gens. J’aime sa grande humanité. » Sami Frey et Samuel Beckett, c’est une rencontre évidente. « Même gravité trempée dans la conscience tragique - le comédien a perdu ses parents, morts en déportation, quand il était enfant -, même élégance pour tenir à distance, sans hauteur aucune, le vacarme, l'inessentiel » soulignait le Figaro. « J’associe, à tort ou à raison, mon mariage avec la mort de mon père, dans le temps. Qu’il existe d’autres liens, sur d’autres plans, entre ces deux affaires, c’est possible. Il m’est déjà difficile de dire ce que je crois savoir. » Ainsi débute « Premier Amour ». La rencontre à travers le temps « Beckett Sami Frey » est peut être celle d’une douloureuse filiation.


par Geneviève CHAPDEVILLE PHILBERT


 

Premier Amour de Samuel Beckett mise en scène et interprétation de Sami Frey

Lumières Franck Thévenon

Théâtre du Jeu de Paume – Aix en Provence – 23/27 novembre 2010

La Coursive – Scène Nationale de la Rochelle du 3 au 4 décembre

Châteauvallon - 15 au 18 décembre