SCENE 55 (Mougins) - NOMAD - de SIDI LARBI CHERKAOUI

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Le chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui, directeur artistique depuis 2015 du Ballet Royal des Flandres, nous convie dans le désert. Dans une succession de tableaux hypnotiques, il exprime le rythme de la vie des nomades qui y marchent par tous les temps. Marcher sans cesse, cette fatalité semble être acceptée !

Le chant d’une voix d’homme attaque l’espace avec des sonorités abyssales venant du tréfonds du corps, tandis que la troupe, composée de onze danseurs - et danseuses, mais surtout des hommes - et d’un chanteur africain, réussit à conquérir le public durant une heure non-stop, sans fléchir, ni faiblir.

Spectacle

Comme décor, au fond de l’espace scénique, une immense photo d’un désert dont le sol est craquelé par la sécheresse. L’impression de chaleur excessive qui s’en dégage n’empêche pas les nomades d’avancer, de bouger sans cesse. Les habitants du désert affrontent toutes les températures – froides ou chaudes – à toutes les heures du jour et de la nuit. La pluie, le vent, les étoiles, la lune, se succéderont en vidéo pour nous le signifier. Le désert sera même submergé par la mer. Avec une énergie toute en fluidité, les danseurs subjuguent en déchirant l’espace avec une virtuosité visuelle indéniable, au hasard de chaque inscription climatique, du plus froid au plus chaud, du glacial au torride.

Sidi Larbi Cherkaoui aime la réalité comme territoire de découverte. Pour lui, elle est inépuisable. Ici, il ose avec virtuosité une danse avec des béquilles et même des échasses. Qu’ils soient valides ou blessés ou infirmes, les nomades doivent continuer leur marche dans cet univers aride auquel ils s’adaptent grâce à l’entraide et au soutien les uns aux autres. Tandis que la voix rauque d’un chanteur africain amplifie l’univers oppressant de la danse.

Pendant une heure, les danseurs se débattent contre les éléments de la nature et vont quitter leurs vêtements pour une quasi-nudité avant de se recouvrir d’argile. Deux d’entre eux vont lutter en un combat évoquant le butô japonais. Les danseurs se distinguent par leur souplesse, une élasticité personnelle qui s’ajoute à la fluidité de la danse quoique le lien avec le sol soit fort, les corps y prenant leurs appuis jusqu’à la reptation, et même la distorsion.

Quand deux danseurs se superposent pour être un seul personnage revêtu de haillons, l’image relève du fantastique – ou de l’animalité. Avec des visions dignes d’un surréel qui viendrait de l’Afrique, on garde l’impression que le chorégraphe cherche l’animal dans le corps de l’homme. Ces corps jumeaux - ou accouchés l’un de l’autre - créent quelque chose de plus qu’eux-mêmes, comme un double de soi, ou la réunion du yin et du yang. Même si, avant tout, ils sont liés par la route, ce chemin à parcourir qui semble interminable.

Sidi Larbi Cherkaoui aime découvrir de nouvelles chorégraphies en introduisant du hip-hop, de la danse contact, ou autre. Ici, dans ce paysage désolé, il fait grimper l’intensité en installant ses danseurs sur des échasses, électrisant ainsi des courses urgentes dans une absurde beauté. La témérité et le talent des interprètes méritent des louanges.

La gestuelle élastique de Cherkaoui rayonne ainsi dans un désir d’explorer des limites, de chercher sans cesse de nouvelles figures artistiques, avec des séquences qui alternent groupes ou duos sur des musiques variées, plutôt orientales ou africaines, toujours exotiques.

Dans son univers désertique et stérile, Nomad ne laisse entrevoir aucun espoir, on en sort soufflé, anéanti, mais subjugué !

Caroline Boudet-Lefort