EXPOSITION MAGDALENA LAMRI - AVANT MOI, LE DELUGE

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A l’occasion de l’exposition Avant moi le déluge, Magdalena Lamri présente des dessins et des peintures figuratives, deux techniques qu’elle maîtrise avec une semblable virtuosité. Sa pratique artistique l’absorbe, comme dans un rêve éveillé. Face au papier ou à la toile, elle trace et entrelace patiemment des traits plus ou moins denses ou colorés.

 

Exposition

Une parcelle après l’autre, les motifs clairs-obscurs se nouent et, bientôt, naissent les trames poétiques de ses visions rêvées. Dans son atelier souvent baigné de musique, le frottement des pinceaux ou des crayons sur le support constitue la scansion d’un long poème, ponctué des pauses nécessaires au choix d’une autre mine, tantôt plus grasse, chargée de graphite, tantôt plus sèche. Indispensable à l’artiste, la gomme lui permet aussi d’effacer, de former des blancs, de parfaire, de modeler ses dessins en creux et relief, de sculpter la matière, travailler la végétation, l’écume ou la fumée qui emplissent ses œuvres. Si elle taille cet outil comme un crayon pour « ciseler » les détails minutieux, la gomme « mie de pain » lui permet quant à elle d’absorber les poudres par simple pression dans ses fusains. Magdalena Lamri façonne l’œuvre non pas dans sa forme achevée, mais souvent en mettant l’accent sur sa forme en cours d’élaboration. Le dessin non finito est peut-être la seule issue pour exprimer l’indicible, l’inconnu, la peur ou l’espoir… L’inachevé est alors appréhendé comme œuvre « ouverte », toujours à faire ; création en devenir et à venir dont la dimension processuelle et poïétique prime sur une image définitivement figée. Comme dans une ouverture au monde et aux possibles, les figures s’aventurent dans des paysages qui « s’effilochent » intentionnellement, tout en délicatesse, nous donnant ainsi l’impression de faire irruption dans l’atelier de l’artiste attelée à sa tâche minutieuse. Et lorsque le paysage se mue en page blanche, l’artiste questionne la frontière entre réalité et rêve, selon une magnifique mise en abîme de la création.

En résonance avec sa vie, les œuvres de Magdalena Lamri énoncent l’interférence de deux temporalités : l’histoire de l’artiste ainsi que son rôle de mère et de femme qui s’inscrit dans le cours de son quotidien et le temps « historique ». Ces deux flux cohabitent au sein de ses œuvres et leur insufflent la puissance poétique de ses visions.

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Greta

Dans un clin d’œil à la vitalité de Frida Kahlo1, Greta Thunberg est coiffée d’une couronne de fleurs, symbole de féminité, de fierté et d’insoumission ; c’est la couronne d’héroïsme qu’arborent également les Femen. En tant qu’artiste préoccupée par le devenir de notre planète, Magdalena Lamri est attentive depuis les débuts à l’engagement de la jeune fille et à son incroyable détermination. S’inspirant d’un portrait existant, elle l’a représentée fidèle à elle-même, le visage juvénile et grave, le regard franc et perçant qui exprime sa ténacité. Malgré les deux longues nattes sages qui encadrent ses joues encore rondes et sa coiffe de fleurs évoquant un déguisement d’enfant, elle affiche une grande maturité. Ses yeux nous fixent sans hésitation, comme pour nous interpeller, nous prendre à témoin et nous alerter sur l’urgence que nous vivons. Son regard est aussi incisif que ses paroles. Ce ne sont plus tant les traces émouvantes de son ingénuité qu’on perçoit que les signes de son abnégation, son sentiment de responsabilité, investie par la mission qui l’anime.

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Au fil de rêveries infinies

Si ses œuvres naissent de son imaginaire, Magdalena Lamri s’inspire de sa vie quotidienne, de lecture de poèmes ou de paroles de chansons. Depuis qu’elle est petite, Lou, sa fille - sa « muse » comme elle la désigne – y apparaît régulièrement, telle une inépuisable source d’inspiration. Lieu des origines, l’enfance constitue ici le terreau de la création car elle fonde chaque individu.

Dans la Frontière #4 (2014, graphite et fusain sur papier, 70 x 100 cm.), alors que la petite fille joue dans sa chambre, celle-ci se mue en forêt, dans la resplendissante lumière qui auréole la pièce. Le territoire n’est pas donné d’emblée, il se conquiert. L’enfant le découvre, l’explore, l’imagine, le symbolise, y joue et en joue. Si l’espace réel est circonscrit, son prolongement imaginé est infini, aussi vaste que les continents et les océans. Dans ses songeries solitaires, l’enfant s’imagine se perdre au cœur d’une forêt magique. Son imaginaire est un monde en soi, foisonnant, malléable car rêver, c’est aussi jouer. Lorsque son esprit s’évade dans la solitude de sa chambre, l’enfant connaît une existence sans limite ; tout devient possible. C’est précisément ce qu’exprime le dessin intitulé Les grands esprits (2019, fusain et graphite sur papier, 110 x 75 cm.) : la prodigieuse capacité des tout-petits à développer leur imaginaire. Grâce au pouvoir de l’imagination, le tracé sommaire de la montagne - semblable à un dessin enfantin - se mue en un imposant décor montagneux, quasi réel. (…)

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Récurrente dans l’univers de l’artiste, la forêt dit son attachement intime à la nature. Ce « refuge » essentiel constitue pour elle un lieu paisible, favorable au ressourcement et à la sérénité. Reflet d’un monde intérieur enclin à l’introspection, l’étendue boisée est souvent opposée, chez elle, à un environnement plus menaçant où les fauteuils s’enflamment. (…)

A la vulnérabilité humaine s’oppose la magie éternelle des massifs forestiers. Grande inspiratrice de légendes, contes et croyances, la haute futaie cristallise les projections collectives et intimes. Aussi, les œuvres de Magdalena Lamri interrogent la fascination faite de peur et d’enchantement mêlés que suscite celle-ci dans l’imaginaire commun. Refuge du vivant sous ses multiples formes, le royaume sylvestre représente ce qui échappe aux entreprises humaines de domestication et de rationalisation de la nature. Guidés par la plasticienne, nous effectuons des « promenades » à l’orée des bois, à « la lisière », frontière physique et symbolique du monde civilisé. Fascinée par cette nature apaisante, l’artiste nous convie à franchir ce seuil en quête de renouveau. A l’heure de la destruction accélérée de l’environnement, elle nous rappelle le danger de la rupture entre l’homme et la nature et la nécessité de maintenir ou de restaurer les passerelles entre civilisation et forêt. (…)

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Quel monde laisserons-nous à nos enfants ?

Inquiète pour l’avenir de la planète, Magdalena Lamri l’est également pour celui de sa fille et des générations futures. Sa prise de conscience s’est accrue parallèlement à son sens des responsabilités de mère. Conséquences du réchauffement climatique, pollution, pénurie d’eau potable, pollution plastique des océans, déclin de la biodiversité et extinctions de masse, exode… constituent autant de sujets d’inquiétude qu’elle exorcise à travers ses créations. Artiste engagée au sens noble du terme, elle vise à nous interpeller sur des thèmes marquants de l’histoire de l’humanité actuelle. À la surface de ses dessins ou de ses toiles, le graphite et l’huile se font les fidèles échos des défaites de notre société.

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De la grâce des nuages aux champignons atomiques

Spectacle naturel inépuisable, constamment renouvelé, les nuages sont un objet de fascination sans fin pour Magdalena Lamri. Concentrant tous les attributs du merveilleux - l’insaisissable, la métamorphose et l’apesanteur - ils nourrissent notre imaginaire en nous délivrant de la gravité et nous reliant à l’infini. Manifestation naturelle combinant tous les contraires - masse, transparence, opacité, vapeur, inconstance, légèreté, profusion… -, ils apparaissent comme un élément métaphysique par excellence. (…)

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A travers l’art du nuage, l’artiste se saisit également de la question nucléaire. Les denses panaches de fumée qui s’étirent mollement dans le ciel évoquent les champignons atomiques d’Hiroshima, Fukushima, les nuages radioactifs biélorusses... Aussi grandioses soient-ils, tous dépeignent les catastrophes technologiques et leurs irréversibles conséquences écologiques.

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Si elle porte sur le monde un regard empreint de pessimisme, Magdalena Lamri y instille une lueur d’espoir. Symbole du renouveau, gage de la continuité vers l’avenir, les enfants incarnent heureusement le devenir ; ils peuvent être source de changement (si on leur transmet des valeurs de développement durable et d’éco-citoyenneté). Aussi, dans le tableau Rien n’était trop beau pour vous - Vous n’aurez rien III (2019, huile sur toile, 120 x 100 cm.), deux fillettes sont les juges de nos actes. La fille de l’artiste, Lou, tient un marteau, tandis que sur la balance, fleur et explosion atomique sont pesées simultanément. A l’image de la Justice, le doudou a quant à lui les yeux bandés. Ainsi, à travers ses œuvres, Magdalena Lamri nous invite à aider la jeunesse à faire son propre examen de la société. Établir les statistiques du désastre ne saurait suffire. A nos enfants, il nous appartient - nous dit l’artiste - de fournir de nouveaux outils pour accélérer la mutation, déjà amorcée, d’une civilisation à maints égards peu satisfaisante. C’est l’action d’une génération à laquelle nous permettrons d’agir qui dissipera les cauchemars de notre époque et assurera aux hommes un avenir meilleur.

Julia Hountou

Docteure en histoire de l’art – Curatrice de l’exposition


EXPOSITION

MAGDALENA LAMRI - AVANT MOI, LE DELUGE

Curatrice : Julia Hountou

Galerie du Théâtre du Crochetan, Monthey (Suisse)

Exposition : Du samedi 15 février au jeudi 09 avril 2019

Galerie du Théâtre du Crochetan, Monthey (Suisse)

Avenue du Théâtre, 9 - 1870 Monthey, Suisse

Horaires d’ouverture : Lundi-vendredi de 9h à 12h / 14h à 18h + les soirs de spectacles.

Exceptés jours fériés
Entrée libre.

Renseignements : +41 (0)24 475 79 11

https://www.crochetan.ch/index.php/event/magdalena-lamri/?fbclid=IwAR1TnfyeTLKaKCxQoJ4-SozhqfFY-pSSYdAy_okZf6gIkL3tMXZYhVmW5-0

1 Avec une résistance hors du commun, Frida Kahlo a surmonté les obstacles qui ont jonché sa route. Féministe engagée et anticonformiste, elle s’est battue pour ses convictions jusqu’à la fin de sa vie.